CHAPITRE VIII
M. DIAMANDI, CALCULATEUR MENTAL.
Dans les premiers mois de l’année 1893, un jeune homme grec, M. Périclès Diamandi, se fit présenter à l’Académie des Sciences, où il était désireux de montrer ses aptitudes pour le calcul mental. L’Académie confia l’examen de M. Diamandi à la commission qui avait été chargée de faire le rapport sur M. Inaudi. Cette commission assista à quelques expériences, mais ne fit aucun rapport. M. Darboux, membre de la commission, voulut bien m’adresser M. Diamandi au laboratoire de la Sorbonne; et M. Charcot, avec qui je m’entretins de ces questions peu après, me proposa de faire avec lui une étude sur les procédés psychologiques et sur la mémoire de M. Diamandi. Notre étude fut publiée, en juin 1893, dans la Revue philosophique, sous la forme d’une courte note.
Je me propose maintenant d’étudier ce cas nouveau avec les développements qu’il mérite. Il sera surtout intéressant de marquer les différences qui séparent
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M. Inaudi et M. Diamandi. Pour le dire tout de suite, le premier est un calculateur du type auditif, et le second un calculateur du type visuel. Nous aurons à suivre les conséquences de ce fait capital.
Nous allons, pour cette étude, faire des emprunts à la note que nous avons publiée avec M. Charcot; nous
y ajouterons le résultat de recherches que nous avons poursuivies pendant plusieurs mois sur M. Diamandi, qui est venu au laboratoire pendant une quinzaine de séances, de trois à cinq heures chacune.
M. Diamandi, né en 1868 à Pylaros (îles Ioniennes), appartient à- une famille de commerçants en grains; il est allé à l’école à l’âge de sept ans, et tout le temps de ses études il était constamment le premier en mathématiques. En 1884, il quitta l’école et commença
à faire le commerce des grains. C’est à ce moment qu’il s’est aperçu qu’il avait de bonnes dispositions pour le calcul mental; ces dispositions lui étaient fort utiles pour son commerce.
Il appartient aune famille nombreuse ; il a eu quatorze frères et sœurs; cinq seulement survivent; une sœur et un petit frère paraissent avoir les mêmes aptitudes que lui pour le calcul. Il croit tenir de sa mère, qui a une excellente mémoire pour toutes sortes de choses.
11 a aujourd’hui abandonné le commerce, mais ne reste pas inactif; il lit beaucoup; il a lu presque tout ce qu’on a écrit sur le calcul mental; il fait lui-même des romans et des vers, et nous a confié un de ses manuscrits; il connaît cinq langues : le grec, le roumain, le français, l’allemand et l’anglais.
Ces premiers détails nous montrent déjà des différences importantes avec l’enfance de M. Inaudi. M. Diamandi a été beaucoup moins précoce pour le calcul mental, et de plus il a appliqué sa mémoire à un grand nombre d’objets différents; au contraire, M. Inaudi n’a jamais cultivé que les chiffres; il est resté un spécialiste du chiffre, fort indifférent à tout le reste. Au physique, même contraste. M. Diamandi est très grand, très fort, large d’épaules, les yeux brillants, la mâchoire forte, les lèvres épaisses.
Ayant lu un jour, par hasard, dans un journal, le compte rendu d’une séance de M. Inaudi, M. Diamandi a été pris d’un sentiment d’émulation. Il a donné des séances de calcul mental en Grèce, puis à Bucarest; et il est enfin venu à Paris, dans le but de se mesurer avec son rival. A plusieurs reprises, il nous a demandé
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de le mettre au laboratoire en présence de M. Inaudi, et d’établir un concours entre eux, pour savoir lequel calcule le plus vite ou peut apprendre le plus grand nombre de chiffres. Pour des raisons qu’on devine, nous n’avons jamais donné satisfaction à celte demande sans cesse renouvelée.
M. Diamandi, d’après son témoignage, procède tout autrement que M. Inaudi dans ses calculs mentaux : il s’annonce comme visuel; c’est sous la forme visuelle qu’il se représente les nombres, c’est-à-dire que les nombres lui paraissent écrits sur un tableau mental qu’il regarde, et qu’il lit quand on lui demande de répéter des chiffres de mémoire. Par là son histoire se rapproche de celle de la plupart des calculateurs prodiges, qui, au dire de M. Scripture, sont des visuels.
Nous avons cru tout d abord que M. Diamandi ne possède point de schème numéral '. Malgré les questions nombreuses que nous lui avions posées à cet égard, il avait toujours répondu négativement. Une fois seulement, il nous avait dit que les chiffres lui apparaissent dans une de ses circonvolutions cérébrales, placée en avant et a gauche; n’ayant pas compris cette assertion et la jugeant un peu puérile, nous ne l’avions môme pas notée. Tout dernièrement, nous lui avons demandé à quelle distance il projette l’image visuelle de ses chiffres, et si cette image couvre les objets extérieurs. Au lieu de répondre directement à cette
1. C'est ce qui est dit dans une note de l’article publié en collal,orat;°n avec M. Charcot. Il faut supprimer cette note, qui contient une erreur. 9 HUI
question-, il est entré dans des explications détaillées qui nous ont montré qu’il possède un schème numéral complexe. Nous notons en passant qu’il nous a fallu plus de deux mois pour nous apercevoir de l’existence de ce schème; qu’on juge par là de la difficulté qu’on éprouve à faire avouer à une personne des phénomènes psychiques aussi délicats.
Je ne pense pas qu’il soit indispensable d’expliquer longuement ce que c’est qu’un schème numéral. On a publié dernièrement d’excellents ouvrages sur la question 1 , et le lecteur qui s’intéresse aux choses de l’esprit doit être parfaitement renseigné. Il suffira de rappeler en quelques mots que la plupart des individus se représentent la série naturelle de chiffres d’une manière quelconque, au gré de leur fantaisie; en ce qui me concerne, je puis me représenter les chiffres de 1 à 100 écrits sur une ligne horizontale ou verticale, ou autrement; je n’ai aucune représentation favorite, et je puis forger les représentations que je désire. Certaines personnes au contraire — dont il reste à fixer le nombre, et qui sont probablement plus nombreuses qu’on ne pense — ont l’habitude de se représenter la série naturelle des chiffres dans une image visuelle à caractères presque invariables ; la forme de cette image et sa localisation par rapport à la personne sont des éléments que la volonté peut à peine modifier. Il en est qui visualisent les chiffres écrits sur une ligne droite, courbe, brisée, sinueuse; pour d’autres,' les chiffres apparaissent sur les échelons d’un escalier;