‹ Psychologie des grands calculateurs et joueurs d'échecsChapitre 40 sur 54 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

LE MONDE DES ÉCHECS

Avant d’entrer en matière, disons un mot du monde des joueurs, afin de renseigner le lecteur sur le milieu particulier où nous le menons. Nous nous en tiendrons à l'essentiel, n’ayant nullement l’intention d’écrire un article d’anecdotes.

Les joueurs d’échecs sont de deux sortes, amateurs ou professionnels ; ces derniers seuls, comme le nom l’indique, ont trouvé dans le jeu d’échecs un moyen d’existence; ils prennent le titre de professeurs; quelques-uns donnent des leçons qui se payent fort cher; mais c’est le petit nombre; la plupart cumulent avec la qualité de professionnel un autre emploi plus lucratif; d’autres, moins heureux, se tiennent dans quelques cafés connus, où ils attendent le client amateur qui veut bien leur payer vingt sous une partie d’échecs '.

1. On nous communique des renseignements complémentaires sur lu manière dont les grands joueurs d’échecs gagnent leur vie. Généralement, ils ne gagnent pas directement leur vie pur

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Les cafés et les cercles sont les lieux ordinaires des tournois et des matches. A Paris, on joue aux échecs au café de la Régence, au Grand Cercle de l’Union latine, au cercle Magenta, etc. Les échecs sont cultivés dans le monde entier, depuis Saint-Pétersbourgjusqu’à ha Havane; et les plus forts joueurs ont pu se mesurer ensemble, grâce aux nombreux matches qui se font par correspondance, et môme par télégraphe.

Dans quelle partie du monde les échecs sont-ils le plus en honneur? Avant la fin du siècle dernier, les forts joueurs étaient exclusivement des Latins, Italiens, Espagnols ou Portugais; ils s’appelaient Greco, Lucena, Salvio, Carrera, Damiano, Lopez, etc. Les bibliothèques de France et d’Allemagne renferment une grande quantité de traductions de leurs ouvrages.

Après avoir tenu le sceptre des échecs pendant plusieurs siècles , la race latine l’a perdu et ne semble pas avoir quelque chance de le reconquérir; les Ger-

lcs échecs. G est tout ù fait par exception que certains d’entre eux arrivent à donner des leçons à des prix élevés. Tschigorinc ne professe pus ; il u été nommé directeur du Cercle des Échecs de Saint-Pétersbourg, et touche probablement do ce chef de bons appointements ; de plus, il rédige une colonne d’échecs dans un des journaux politiques les plus importants de son pays. Stcinilz et Gunsberg gagnent de l’argent surtout comme journalistes, illaclc burne gagne par les séances de jeu sans voir, et par les séances des parties simultanées qu’il donne constamment. On nous a affirme qu’une séance sans voir lui était payée 10 livres sterling (250 francs), et une séance de parties simultanées de lai livres sterling seulement.

JîT a CrC q ÏC PCUl rnpporlor 1,cnicu des parties d’échecs, un shilling a Londres, un franc a Paris, c’est très aléatoire’ en definitive, sauf certains cas d’habileté personnelle, de conduite

lucrative^0 ° °'U’ ^ pl'°fc8sion du i0UCUI’ échecs est peu

mains, les Slaves, les Anglo-Saxons, les Juifs surtout, nous ont largement dépassés.

M. Preti a bien voulu dresser pour moi une liste des célébrités échiquéennes et une liste des joueurs d’échecs actuellement vivants; sur ces deux listes, que nous reproduisons ci-contre, on trouve l’indication du lieu de naissance, de la religion et de la race.

D’après cette liste, on compte dix-huit juifs sur soixante-deux joueurs; parmi ces juifs une moitié est de la Pologne, l’autre de la Hongrie; presque tous les forts joueurs juifs sont des « professionnels », ce qui montre bien le caractère sérieux de cette race. En Allemagne, il n’y a pas de professionnels, et, fait digne de remarque, les forts joueurs sont presque toujours des hommes dont la position sociale a exigé des études sérieuses; M. Berger est professeur, M. Fritz est magistrat, M. Gœtz, Alsacien, est docteur en philosophie, M. von der Lasa est ministre plénipotentiaire, M. Tarrasch est médecin. Les Germains étudient les échecs scientifiquement; c’est parmi eux qu’on trouve le plus grand nombre de joueurs de première force.

Les Anglais considèrent plutôt le jeu d’échecs comme un délassement d’esprit; ils n’en font pas une étude approfondie, mais le pratiquent beaucoup ; c’est la nation où ce jeu est le plus en honneur, et qui compte le plus de joueurs de force moyenne. Quant aux Latins, ils semblent vouloir prendre au pied de la lettre la maxime d’après laquelle les échecs sont trop frivoles pour une étude, et trop sérieux pour servir de délasse-

ment.

Célébrités èchiquéennes

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Joueurs d’échecs célèbres vivants.

PSYCHOLOGIE DES JOUEURS d’ëCHECS

LE MONDE DES ECHECS

PSYCHOLOGIE DES JOUEUItS D’ÉCHECS.

Je voudrais maintenant essayer de présenter un portrait fidèle de joueur d’échecs.

Plus ou moins, beaucoup de gens jouent aux échecs, et le goût pour ce jeu ne me paraît être, chez l’amateur, la marque d’aucune aptitude particulière. Des philosophes comme Voltaire et Rousseau ont joué aux échecs. Voltaire luttait en adversaire malheureux contre un abbé et Rousseau se mesurait contre Philidor, qui, dédaigneusement, lui faisait avantage de la tour. Stuart Mill était un bon joueur; l’historien Buckle était un joueur excellent. Il y a même eu des poètes qui se sont intéressés aux combats de l’échiquier. Musset (qui l’eût dit?), Musset a inventé un problème. Devant lui, un jour, au café, on avait prétendu qu’il était impossible de faire échec au roi avec deux cavaliers; il partit, ruminant la question dans sa tête, et, le lendemain, il en trouvait la solution, attachant son nom à un problème qu’aujourd’hui tout le monde connaît : le problème des deux cavaliers.

Laissons là ces anecdotes et parlons du fort joueur, de celui qui porte au plus haut degré de perfection tous les caractères de sa profession. D’abord, qu’est-ce qu’un fort joueur ? C’est celui qui possède une grande puissance de combinaison. Le jeu d’echecs est une bataille que deux adversaires se livrent sur un échiquier de 64 cases, au moyen de deux armées qui se composent chacune de 16 pièces; le but du jeu est de s’emparer du roi de l’adversaire, de le faire mat. Ce qui donne à ce combat une grande complexité, c’est que chaque pièce a une marche particulière, et que le nombre de combinaisons possibles est pratiquement indéfini.

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Quand un joueur est sur le point de déplacer une pièce, il doit passer en revue, mentalement, tous les coups possibles, et choisir le meilleur; son choix fait, il doit prévoir les ripostes possibles de son adversaire, et se rendre compte des modifications qui en résulteront pour la position sur l’échiquier; l’avantage appartient à celui qui a la faculté de prévoir le plus de coups possible et qui raisonne le mieux sur ces prévisions. Les maîtres de l’échiquier, nous dit-on, ne risquent jamais un mouvement sans de mûres reflexions, et passent en revue jusqu’à quatre et cinq cents coups.

Cette analyse sommaire laisse supposer qu’il existe une analogie entre le jeu d’échecs et la science des calculs; l’analogie me paraît réelle. J’ai demandé à un grand nombre de joueurs d’échecs de première force des renseignements sur leurs aptitudes mathématiques • la plupart, environ dix sur douze m’ont répondu quils sont d’excellents calculateurs mentaux. Cette réponse est assez significative; il est vraisemblable qu’on n’en obtiendrait pas d’analogue en s’adressant à

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