CHAPITRE V
Je me propose maintenant d’étudier le mécanisme psychologique du jeu sans voir et les conditions dont il dépend.
Les correspondants qui ont bien voulu m’envoyer leurs observations n’ont pas tous eu l’idée de traiter la question d’une manière générale et d’indiquer les principaux éléments qui entrent dans le jeu sans voir. La plupart se sont contentés de répondre avec soin aux demandes que je leur faisais dans mon questionnaire; et comme j’avais composé ce questionnaire précisément pour m’instruire, je ne pouvais pas leur indiquer d’avance les points essentiels à examiner. C’est là le défaut de ces sortes d’enquêtes : elles sont toujours orientées dans une direction particulière par celui qui rédige le questionnaire, et on ne répond qu’aux questions qu’il a songé à adresser.
Quelques joueurs cependant ont eu l’excellente idée
île traiter le problème à leur manière, et ils ont touché à des points que je n’avais pas prévus. De ce nombre sont MM. Tarrasch, Fritz, Tolosa y Carreras, etc. Ces joueurs distingues se sont trouvés d’accord, sans le savoir, pour rattacher le jeu à l’aveugle à trois conditions fondamentales, qui sont :
D’érudition;
L’imagination ;
La mémoire.
Il existe aussi quelques conditions accessoires dont j ai déjà parlé, comme la force physique, le sangfroid, etc. Je n’y reviendrai pas, et je me bornerai à développer séparément les trois points principaux que je viens de signaler.
Parlons d’abord de l 'érudition.
Pour arriver à se passer de l’échiquier, nous a-t-on dit et répété dans tous les termes possibles, il faut avoir longuement pratiqué l’échiquier, il faut le connaître à fond; un bon joueur sans voir est toujours un fort théoricien. « Si je puis me rappeler la position, nous dit M. Rosenthal dans un langage familier et clair, c’est parce que je connais les échecs comme chacun connaît son métier, comme vous-même connaissez vos appareils de psychologie. » M. Tolosa y Carreras, un de ceux qui m’ont le mieux fait comprendre la complexité de la question, insiste aussi sur la part de l’érudition et de l’exercice dans le jeu sans voir. 11 cite cet exemple : « Un amateur à qui on viendrait d’apprendre les règles du jeu serait incapable de jouer sans échiquier, quelle que fût l’étendue de sa mémoire ».
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C’est aussi l’opinion émise par M. Taubenhaus, par M. Gœtz, par M. Tarrasch. Ce dernier, précisant un peu la pensée des autres, déclare que la meilleure préparation au jeu à l’aveugle consiste dans l’étude et la pratique de l’échiquier vide : il faut savoir, et avoir appris d’une manière inconsciente par un long exercice, non seulement la position de chaque case, mais ses propriétés, et les effets que peut produire une pièce qui y est portée. 11 faut aussi s’exercer à jouer sur l’échiquier sans pièces. On acquiert ainsi des connaissances stratégiques, qui sont nécessaires pour comprendre les ressources d'une position.
D’autre part , les nombreuses conversations que nous avons eues avec les maîtres de l’échiquier nous ont montré que ce qui permet de graver dans la mémoire une série de coups ou une position, c’est la faculté de donner à ces coups et à celte position une signification précise. Ce point est très important; expliquons-le avec quelque détail.
Qu’un ignorant essaye de retenir une partie dont il entend annoncer les coups, quelle que soit la sûreté de sa mémoire, on peut être certain d’avance qu’il n’y parviendra pas, à moins de passer des journées à se répéter les mots bizarres qui servent de notation aux coups, ou à faire repasser le tableau de l’échiquier devant ses yeux. C’est précisément parce qu’il ne comprendra pas le sens des coups qu’il aura tant de peine à les retenir; il est dans la même situation d’esprit qu’un illettré qui voudrait se souvenir d’une ligne imprimée, de manière à reproduire fidèlement la forme de lettre qu’il ne comprend pas; pour nous, il suffit
de jeter un simple coup d’œil sur la ligne, et nous reteno/is toutes les lettres qui la composent. Pourquoi? Parce que nous comprenons le sens des mots : les mots ne sont pas simplement des ligures noires sur fond blanc, visibles pour nos yeux, mais encore des signes d’idées visibles pour notre esprit; et la suggestion d’idées qu’ils provoquent sert à les retenir. C’est là un curieux paradoxe de la mémoire; on allège le poids de sa charge en l’augmentant. Si je ne me ttompe, cette comparaison des lettres et des mots rend un compte exact de ce qui se passe dans le jeu sans voir; si le joueur peut retenir les coups joués dans cinq, dix parties, ce qui fait un total de plus de trois cents coups, c est parce qu’il a en même temps conscience des raisonnements qui ont amené ces coups, et qu’il se rend compte de la genèse psychologique de la partie; en un mot, c’est parce que, pour son esprit, la partie n’est pas simplement une lutte entre des poupées de bois, mais une lutte entre des idées.
Quelles idées? demandera-t-on. Les idées que peuvent susciter les manœuvres des pièces ne sont-elles pas peu nombreuses et peu variées? Les personnes qui n ont pas approfondi le jeu d’échecs s’imagineront peut-être que les raisonnements qu’il éveille sont courts et rudimentaires, et peuvent s’exprimer dans des phrases comme les suivantes : « Si je vais ici, je prends; si je vais là, je suis pris ». Ceux-là ne connaissent pas les ressources, nous dirons même la philosophie du jeu d’échecs, qui présente pour ses adeptes un attrait si vif, qu’il a, dit-on, le pouvoir de faire oublier toutes les douleurs. Ecoutons parler quelques
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joueurs; voyons comment ils décrivent une position, essayons de comprendre ce qu’ils ressentent.
M. Gœtz écrit : « Aussi bien dans la partie vue que dans la partie jouée sans voir, chaque position que je crée ou que je vois se former devant moi parle au delà de mon raisonnement, à ma sensibilité, elle me fait
une impression sui generis Je la saisis comme le
musicien saisit dans son ensemble un accord ». Plus loin, M. Gœtz ajoute : « Je suis souvent porté à résumer dans une épithète générale le caractère d’une position ». Sur ma demande d’explications relativement à ce mot d 'épithète, il ajoute : « En fait d’épithète, il me serait aussi difficile de caractériser une partie qu’un morceau de musique. Cela vous a l’air simple, familier, ou bien original, excitant, suggestif, et l’on éprouve du plaisir à voir cela comme si l’on revoyait une ancienne connaissance; mais aussitôt que vous tentez de préciser votre épithète, le charme s’évanouit, la chose s’épaissit, s’alourdit, et vos impressions s’effacent. »
C’est donc grâce à une foule de suggestions d’idées qu’elle éveille qu’une partie devient intéressante et se fixe dans le souvenir. Ajoutons un nouvel élément qui entre en ligne de .compte, la personnalité de l’adversaire. Plusieurs joueurs dignes de foi, par exemple M. Arnous de Rivière, m’ont affirmé qu’à travers le jeu de leur adversaire ils peuvent discerner sa nature et son tempérament. Il y a une façon de jouer qui est simple, franche, droite; d’autres sont plus compliquées, plus entortillées, plus hypocrites. Il y a des modes d’attaque et de défense qui révèlent un esprit
PSYCHOLOGIE DES JOUEUItS ü’ÉCHECS.
U'iu; d autres ont de l’ironie, ou sont franchement comiques. Les auteurs compétents ont pu déterminer le caractère du jeu de chaque grand joueur. On dit de Cochrane, par exemple, que son jeu impétueux et aveugle rappelait la charge des mamelouks venant, à la bataille des Pyramides, se faire empaler, hommes et chevaux, sur les baïonnettes françaises; comme contraste, on cite le style sévère et froid de Popert, et la linesse de M. Heydebrand von der Lasa. On connaît aussi 1 ardeur et la fierté du jeu de La Bourdonnais, se mesurant avec la patience et la persévérance de M’Donnel, son adversaire habituel; M. de Rivière dit qu il y a la même différence entre le jeu noble et simple de Paul Morpliy et le jeu savant, mais entortillé et tortueux de Steinitz, qu’entre Raphaël et Quasimodo. S’il est vrai que le jeu reçoit avec ce degré de netteté l’empreinte de la personnalité du joueur, le joueur sans voir doit y trouver une aide puissante pour sa mémoire; évidemment il sera d’autant plus facile de se rappeler une partie qu’elle présentera une physionomie plus distincte.
Cette physionomie change avec les temps comme avec les races. Les joueurs exercés et instruits reconnaissent, à la simple forme des combinaisons, les parties d’un autre temps : celles de Philidor et de ses élèves, qui datent de la fin du siècle dernier, ont toutes un air de famille. Aujourd’hui, on joue aux échecs sur tous les points du globe, en Amérique, aux Indes, en Chine; les milieux, les races, tout ce qui influe sur la nature des hommes influe aussi sur la nature du jeu; il paraît même qu’on ne joue pas de la
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même façon en Angleterre et en Amérique. M. Arnous de Rivière, qui a bien saisi l’intérêt philosophique de ces questions, pense qu’on pourrait arriver à distinguer les parties anglaises et américaines, en opérant sur un grand nombre.
Mais laissons là ces considérations anecdotiques. Pour le grand joueur, ce ne sont pas des faits de cet ordre qui marquent d’un caractère spécial une partie; ce caractère dépend du type même des combinaisons. 11 faut savoir que l’art des échecs est aussi une science, et que l’on a écrit sur ce jeu plus de mille volumes d’analyses. Le plus célèbre de ces volumes est un gros manuel allemand, le Hanclbuch des Sc/iac/ispiels, dans lequel se trouve analysé le genre d’attaque ou de défense qui caractérise chaque partie; c’est le résumé d’un travail qui dure depuis plusieurs siècles : « L’ensemble de ce travail, nous écrit M. Gœtz, s’appelle la théorie des débuts. La théorie enseigne, en, deux mots, le développement rationnel de nos forces et l’exploitation des fautes ou erreurs de l’adversaire pendant la phase primordiale de la partie. Ces débuts se divisent en deux grandes catégories. Par une série de subdivisions, on arrive à classer dans sa mémoire de joueur tous les débuts qui sont reconnus bons, et les coups qui ne rentrent pas dans ces subdivisions sont classés ipso facto comme devant être inférieurs. Il n’est pas toujours certain que ces coups soient inférieurs; on découvre encore aujourd’hui de nouvelles lignes et formations de combat, auxquelles personne n’avait songé, tandis que d’autres façons de jouer, fort usitées dans le temps, tombent en désuétude. Mais on peut sup-
poser, avec beaucoup de chance de tomber juste, qu'un coup qui sort des lignes tracées par la théorie est inférieur. Résumons : ou bien la partie se classe dans un département connu, ou bien elle s’en sépare à un moment donne; similitude ou diversité, deux points de repère pour la mémoire ». Ajoutons que la plupart des débuts importants et bien caractérisés portent un nom; on appelle gambit (de gambio, croc-en-jambe) un début où 1 on sacrifie une pièce pour acquérir, en échange, une belle position; le gambit Evans est celui où Ion sacrifie un pion; le gambit Cunningham, où l’on sacrifie trois pions; le gambit Muzio, où l’on sacrifie un cavalier, etc.
Ces différents débuts sont si familiers à un bon théoricien que, si on le met en présence d’une partie régulière, il pourra le plus souvent en indiquer le début, auquel il n’aura cependant pas assisté. La connaissance des débuts, ainsi que la connaissance de toutes les ressources de l’échiquier, en un mot une somme considérable d’érudition, voilà, d’après l’opinion des personnes compétentes, la condition primordiale du jeu sans voir.
M. le docteur Tarrasch nous décrit en termes frappants ce qui se passe dans son esprit quand il joue sans l’échiquier. On saisit là sur le vif tout le travail psychologique qui accompagne le mouvement des pièces :
« J’entends le rapporteur annoncer par exemple :
« Partie quatre, roi à la case de la dame ». En ce moment, rien autre ne se montre dans mon esprit qu’un grand chaos. Je ne sais pas môme de quelle partie il est question, ni quelle peut être la signifi-
cation ou la portée du coup annoncé. J’entends seulement l'expression du coup fait par mon adversaire. Je commence alors par me demander quelle est cette partie quatre. Ah! c’est ce gambit du cavalier, dans lequel la partie adverse s’est défendue d’après les règles jusqu’au moment où elle fit le coup extraordinaire du pion du fou de la dame un pas, par lequel du reste elle se procura une bonne position. Par bonheur, cependant, bientôt après mon adversaire commit la faute de permettre que je fisse le sacrifice du fou à la deuxième case du fou de son roi. Maintenant il n’a pas pris mon fou, mais il a joué le roi à la case de la dame, comme il me l’annonce. » Ainsi, ajoute le même correspondant, « une bonne partie d’échecs peut être racontée comme une série de faits liés les uns aux autres ». Et cela est si vrai, pouvons-nous ajouter, que lorsque des joueurs ont bien voulu, au laboratoire, nous réciter par cœur quelques parties anciennement jouées — de préférence des parties gagnées, car on retient mieux les parties gagnées, — nous avons constaté qu’ils oubliaient plus facilement les coups isolés, ne se rattachant pas au reste; ils retenaient l’ensemble des coups faits sous l’influence d’une idée directrice, comme on retient un ensemble de raisonnements bien liés.
Bref, le joueur arrive à retenir une partie en gravant dans sa mémoire non seulement le spectacle changeant du mouvement des pièces, mais encore les idées, les raisonnements et les désirs qui ont accompagné ces manœuvres et les souvenirs stratégiques qu’elles éveillent.
A ce point de vue, on peut dire avec M. Gœtz cpie la mémoire déployée dans le jeu sans voir est avant tout une mémoire de raisonnements et de calculs; quand on revient à une position, c’est le souvenir du raisonnement qu’on a fait qui met sur la voie du coup joué; on se rappelle, non qu’on a déplacé son roi dans tel sens, mais qu’à un moment donné on a eu tel projet d’attaque et de defense, et que par conséquent on a déplacé son roi; le coup n’est qu’une conclusion d’un acte de pensee, et c est en retrouvant sa pensée première qu’on retrouve le coup qui l’a manifestée. Il n’y a guère d exception à cette règle que pour certains coups de l’adversaire; souvent, dans une partie, l’adversaire fait un coup qui étonne, parce qu’on ne l’a pas prévu et qu’on n’en comprend pas le but; alors il peut arriver que ce coup même, avec le sentiment d’étonnement qui en a accompagné l’annonce, se grave dans la mémoire; mais c’est assez rare.
Ainsi chaque partie se retient d'autant mieux qu’elle représente un ensemble d’idées mieux définies. Cette explication convient non seulement au souvenir d’une partie isolee, mais à celui de plusieurs parties simultanées; pour empêcher leur confusion, une seule condition est suffisante : c est qu on donne à chacune d’elles une physionomie aussi différente que possible; plus elles sont bien individualisées, moins on aura chance de les confondre. N’est-ce pas une vérité de bon sens? Plusieurs joueurs nous ont fait part des procédés par lesquels ils réussissent à éviter toute confusion ; ils s arrangent pour orienter différemment chaque partie; en termes plus précis, ils donnent à chaque partie ce
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qu’on appelle une « ouverture » différente, ce qui leur est d’autant plus facile qu’ils jouent les premiers Pour distinguer les six parties qu’il mène à l’aveugle, le joueur habile essayera par exemple de faire de la première un Lopez, de la seconde un gambit Evans, et ainsi de suite, et il associera le nom de chacune au numéro de l’échiquier; chacune ayant dès lors sa physionomie propre — et c’est toujours là que nous en revenons, — il ne sera pas plus difficile de distinguer la partie numéro 1 de la partie numéro 2 qu’il n’est difficile pour l’œil de distinguer le rouge du jaune; cela n’a rien de commun. La vraie difficulté ne commence que du moment où deux parties présentent des positions presque identiques; je ne sais pas si on pourrait jouer sans voir huit « siciliennes 1 2 ».
Puisqu’une partie d’échecs a pour le fort joueur un
1. C’est en effet ln règle que le joueur à l’aveugle a le trait, c'cst-à-dire la faculté de jouer le premier. [On nous apprend que, par une innovation hardie, M. Fritz a consenti dans ses séances à ne conserver le trait que pour la moitié des parties jouées sans voir; il perd ainsi, dans une certaine mesure, la possibilité d’orienter dans le sens qu'il désire les parties où il ne joue que le second.
2. Parfois le joueur, ne parvenant pas à introduire entre les parties simultanées des différences intellectuelles, du genre de celles que nous venons de signaler, est obligé de se contenter de différences purement matérielles. M. Moriau nous donne quelques curieux exemples de ces expédients : « La question la plus importante, dit-il, est d'individualiser les parties, afin d’éviter qu’une position se confonde avec une autre. Par exemple, un jour, l’échiquier 1 était une sicilienne, et le n° (1, qu’on appelait immédiatement avant, était aussi une sicilienne; bien que je fisse au n° 1, 2 C 3 F D et uu n° 6 2 P 4 F R, au 2“ coup les deux positions étaient identiques. N’ayant qu’un rapporteur je no pouvais m’y reconnaître par le son de la voix. J’imaginai alors de casser (mentalement) lu tète du roi de l’échiquier n° 1, afin d’empêcher les confusions. »
sens aussi défini qu’une page de roman ou de poésie, on comprend qu’il existe beaucoup de joueurs qui trouvent du plaisir à apprendre par cœur des parties célèbres, et les montrent à droite et à gauche pour faire preuve d’érudition. Ce petit exercice est aussi facile que de réciter une pièce de vers; la succession logique des coups les enchaîne dans la mémoire, comme la cadence des vers. Beaucoup d’érudits peuvent reconstituer sur l’échiquier au moins une douzaine de parties célèbres. A plus forte raison se souvient-on mieux de celles qu’on a jouées soi-même. Il est incontestable que les joueurs d’échecs de bonne force se 1 appellent pendant fort longtemps des parties jouées en voyant ou sans voir, surtout si elles offrent une combinaison remarquable ou curieuse. Quand M. Preti père voulut publier les parties de Paul Morphy, il en réunit un certain nombre et les soumit à l’auteur. Celui-ci lui répondit : « Vous n’avez pas telles et telles parties que j’ai jouées contre telles et telles personnes. Écrivez, je vais vous les dicter. » Et sans échiquier, il dicta huit à dix parties jouées huit mois auparavant. Il serait assez difficile au joueur sans voir de dire exactement ce que sa mémoire contient. Quand une partie a quelque mérite, celui qui l’a faite la montre souvent à ses amis sur l’échiquier, et de cette façon rafraîchit ses souvenirs. Mais, d’une manière générale, on peut affirmer que toute série de coups qui offre quelque intérêt reste longtemps dans la mémoire.
A ce propos, qu’on me permette une courte comparaison entre les joueurs d’échecs et les calculateurs prodiges, comme M. Inaudi, dont j’ai étudié plus haut
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les curieux exercices. J’ai montré comment ce jeune calculateur a été amené à adopter celte singulière profession qui consiste à retenir chaque jour plus de deux cents chiffres; c’est la ration quotidienne de sa mémoire, et voilà plus de dix ans que cette mémoire subit sans défaillances un pareil entrainement. Combien de chiffres M. Inaudi a-t-il retenus, jour par jour, depuis sa naissance? Certainement, plus d’un million. Et combien lui en est-il resté? Je lui ai posé la question, un jour, à l’improviste, en vue d’une conférence que M. Charcot m’a demandé de faire à la Salpêtrière sur la physiologie de la mémoire. M. Inaudi, ce jour-là, n’a guère pu citer que trois cents chiffres provenant de la veille et de l’avant-veille ; tout le reste avait disparu. Je ne doute pas que M. Inaudi, averti d’avance et faisant un effort de volonté, aurait pu en rassembler un plus grand nombre. Toujours est-il que sa mémoire présente un caractère transitoire; c’est celle de l’écolier qui apprend très vite, pour un examen, et l’examen passé, oublie tout; c’est aussi celle de l’avocat, qui s’assimile avec rapidité, pour une affaire, des détails techniques, et ne se souvient de rien après les plaidoiries. Le caractère éphémère de ces souvenirs paraît tenir à ce qu’ils portent sur de simples sensations. Il -en est bien ainsi' pour M. Inaudi : les chiffres qu’il cherche à retenir sont sans signification et sans intérêt; ce sont des sensations pour son oreille, rien de plus; ils sont assemblés sans raison; ils représentent le hasard, le chaos, l'incompréhensible : c’est pour ce motif qu ils ne se fixent pas profondément dans la mémoire; de même, l’écolier qui apprend vite oublie
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vite, parce qu’il apprend sans comprendre et ne cherche à emmagasiner que le bruit des mots et non leur sens; de même encore, l’avocat, avec son habileté spéciale à s’assimiler à demi, apprend des formules techniques qu’il ne comprend guère et qu’il confie simplement à sa mémoire verbale; tout cela disparaît vite.
On pourrait donner, comme je l’ai déjà dit, à cette forme spéciale, non encore décrite, de la mémoire, le nom de mémoire des sensations.
Par opposition, on pourrait appeler mémoire des idées celle qui repose sur l’enchaînement logique des idées, sur le raisonnement et la classification des souvenirs.
A ce point de vue, on doit considérer la mnémotechnie comme une forme de passage entre ces deux espèces de mémoire ; ou plutôt la mnémotechnie représente un effort imaginé par des esprits ingénieux pour faire bénéficier les souvenirs qu’on retient ordinairement par la mémoire des sensations, des ressources fournies par la mémoire des idées. La mnémotechnie consiste à donner un sens à des choses qui n’en ont pas; son secret est d’attacher des idées à des sensations : idées artificielles, dont la bizarrerie et le ridicule, non compris par les adeptes toujours aveugles d’une méthode nouvelle, ont compromis la mnémotechnie. Mais je crois que la mnémotechnie est tombée de nos jours dans un discrédit immérité.
Par opposition à la mémoire des calculateurs prodiges, la mémoire des joueurs d’échecs est une mémoire d’idées; elle repose sur des raisonnements, des liaisons d’idées, des rapports; ou, pour parler plus exac-
tement, elle consiste à se rappeler des sensations associées à des idées, à des raisonnements, à des émotions, à des désirs, à des phénomènes psychologiques de toutes sortes; le rappel de cet ensemble peut se faire soit par le rappel direct de la sensation, comme pour la mémoire du chiffre, soit par le rappel des états intellectuels et moraux qui ont la première fois accompagné cette sensation. Cette mémoire a plus de solidité, plus d’attaches, et par conséquent plus de chances de durée que l’autre; et en même temps, comme elle fait partie de laits plus connus et plus accessibles à tout le monde, elle tient moins du prodige.