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Les personnes compétentes que nous avons consultées sur ce point nous ont fait remarquer qu’il y a mat et mat; quand il s’agit d’une position simple, quand l’adversaire a des réponses forcées, on peut, à la ligueur, prévoir ses réponses onze coups d’avance et annoncer le mat. 11 en est tout autrement quand il y a des variantes, c’est-à-dire quand l’adversaire a le choix entre plusieurs coups; alors l’annonce d’un mat en onze coups est considérée comme impossible. Dans la partie de M. Maczuski, la position était compliquée, c’est vrai; mais le mat qu’on prétend avoir été annoncé en onze coups comportait une série d’échecs successifs, ce qui rendait l’opération un peu moins difficile.
Un tel déploiement de la mémoire représentative doit porter, ce nous semble, quelque préjudice à la faculté de combinaison, et c’est une question intéressante de rechercher si une même personne joue mieux avec ou sans échiquier. M. Rosenthal, à qui nous avons posé la question, nous racontait que pendant le fameux match qu'il soutint contre Vienne par télégraphe, en 1884- 1885, il avait une semaine pour combiner un de ses coups; il pensait à ce coup pendant toute la journée, non seulement devant l’échiquier, mais à table, dans la rue, en voiture, et c’est sans voir qu'il a trouvé ses
LES SÉANCES
combinaisons les plus profondes. Ceci n’est possible que pour une seule partie; il est évident que lorsqu’on joue plusieurs parties simultanément, le dos tourné, la puissance de combinaison s’affaiblit de tous les efforts que l’on donne à l’acte de mémoire; comme nous le dit justement M. de Rivière, ce que l’on gagne en surface, on le perd en profondeur. Supposons deux joueurs de
Fig. IG, — Position do la partie de M. Maczuski après le 17e coup.
force rigoureusement égale; si l’un d’eux seulement joue à l’aveugle, il est probable que celui-là perdra la partie, et s’il faut faire un pari, le mieux est de parier pour celui qui joue en voyant. M. Vazquez m’écrit que les joueurs du Cercle des Échecs de la Havane, dont il a pris les avis , constatent que, lorsqu’ils jouent à l’aveugle, ds perdent, comme dirait Saint-Amant, un degré de chaleur. M. Schallopp va même plus loin : « Ce fut pour la dernière fois au Congrès des amateurs d echecs à Berlin, en 1881, que je jouai dans une séance
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publique huit parties à la fois sans voir. Depuis ce temps, j ai abandonné cet exercice, pour la raison que je ci ois m etre aperçu qu apres avoir joué de mémoire, 1 intensité de mon jeu dans les parties des tournois diminuait tant soit peu. .J’en conclus que si le jeu sans voir ne me fatigue pas immédiatement, il exerce pourtant une influence défavorable sur mes forces mentales. C’est peut-être là une illusion de ma part, car à l’occasion d autres congrès, où je ne jouais pas de mémoire, je remarquais encore que malgré cela je gagnais comparativement plus de parties au début que dans la seconde moitié des tournois. Depuis 1881, je n’ai plus joué sans voir que dans des cercles privés. »
Du reste, on est arrivé à mesurer exactement, ou à peu près, ce qu’un joueur perd de sa force en cessant de voir l’échiquier ; cela dépend du nombre de parties; en général, on admet — et on admettait déjà du temps de Philidor — qu’un joueur sans voir doit choisir des adversaires auxquels il pourrait rendre le cavalier, ou, comme on dit encore , des joueurs au cavalier. 11 battrait de tels adversaires en un clin d’œil s’il jouait devant l’échiquier ; mais pendant le jeu à l’aveugle il éprouve plus de peine, parce qu’il ose moins ; il ne risque pas de ces coups hardis et vigoureux, qui sont considérés comme admirables selon l’esthétique des joueurs; il ne fera pas, par exemple, le sacrifice de la dame pour amener un beau mat 1 ; se défiant de sa
1. Ces considérations n’ont point la valeur de règles fixes et absolues; nous nous contentons de noter ce qui arrive le plus souvent. Il est clair qu’un joueur sans voir peut, quand il est sûr de lu position, se risquer ù faire le sacrifice de la dame; une récente partie de M. Moriau en fournit un exemple (Stratégie).
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mémoire, craignant d’avoir oublié quelque pièce ou d’avoir une image trompeuse de la position ou de tomber dans un piège qu’il n’aura pas découvert, il temporise; sans doute il attaque toujours, parce que c’est plus facile que de se défendre, mais il se borne à faire le coup à peu près juste qui ne compromet rien et permet d’attendre la faute de l’adversaire. Ceci rend plus facile de jouer sans voir un grand nombre de parties; mais il est bien évident que la valeur d’une séance dépend moins du nombre des parties que de la beauté des combinaisons.
Les erreurs commises par le joueur sans voir ne proviennent pas en général d’une perte subite de mémoire; cela peut arriver , mais ce n’est pas fréquent. La source la plus ordinaire des erreurs tient à une particularité du jeu. On joue un coup sur chaque échiquier, puis l’on passe à l’échiquier suivant; or le joueur, après avoir commandé son coup , peut songer un instant, avant d’abandonner sa partie, à la riposte de son adversaire, et rechercher quel est le meilleur coup que celui-ci imaginera; et, de fil en aiguille, il pensera naturellement au coup que lui-même fera ensuite. Tout ce travail de combinaison reste dans la mémoire, et quand, au bout de dix minutes par exemple, l’ordre du jeu ramènera le joueur sans voir à cette partie, il se rappellera ses prévisions ; seulement, bien souvent il commettra une erreur sur la position actuelle de la partie; il pourra ne pas savoir exactement si son
uvril 1893), mais, nou le répétons, les coups de ce genre sont moins fréquents dans les parties sans échiquier que dans les parties devant l’échiquier.
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adversaire a réellement joué le coup prévu. C’est ce que nous écrit M. Cunnock. « Il arrive parfois que je commande un mouvement, anticipant une certaine ligne de combat, et que, revenant ensuite au même échiquier, je ne sais si cette ligne a été acceptée ou non. Ainsi, je supjiose que j’offre un échange de dames; en revenant à cette partie, j’oublie si mon adversaire a pris ma reine et si j’ai pris la sienne en retour, ou non. S’il joue dame pour dame, tout va bien, je suis édifié, je sais où j’en suis. Mais s’il fait autre chose, je dois trouver un moyen de le forcer à mouvoir sa reine si elle occupe toujours la même place, et je sais par là s’il a conservé sa reine ou si l’échange a été fait. » Pour éviter les erreurs de ce genre qui consistent à confondre un coup joué avec un coup simplement prévu, les joueurs ont l’habitude de retenir avec soin le nombre de coups joués sur chaque échiquier; en cas d’incertitude, ils font la récapitulation des coups, et ils voient par le nombre qu’ils comptent si tel coup qui leur paraît incertain a été réellement joué.
Insensiblement nous sommes amené à dire un mot d’une question délicate : la part de la fraude dans le jeu sans voir. Puisqu’on ne peut pas éluder cette question dans une recherche qui doit être scientifique, il faut l’aborder franchement. Dans mon questionnaire j’ai demandé aux joueurs d’échecs : « Connaissez-vous les trucs et ficelles qui peuvent être employés pour jouer sans échiquier? » Les uns ont répondu négativement; les autres m’ont indiqué beaucoup de procédés illicites et j’en ai dressé une liste assez longue. Certaines supercheries sont grossières. Des joueurs à
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l’aveugle ont un petit échiquier peint sur leur manchette; d’autres regardent un plafond divisé en cases qui rappellent celles du damier ; l’examen de ces cases peut rendre beaucoup plus facile la représentation d’une partie; il est probable, m’écrit M. Vazquez, que Philidor a le subtil », qui jouait deux parties à l’aveugle et une en voyant, se servait de l'échiquier visible pour combiner les coups des deux autres parties. On a encore vu des joueurs réciter des parties apprises d’avance avec un homme de paille. Toutes ces fraudes sont triviales, assez rares et en somme faciles à démasquer. Ce qui est plus fréquent, c’est que le joueur ait près de lui une personne bienveillante, qui, en annonçant les coups, l’avertit discrètement d’une erreur, l’encourage pendant une défaillance, ou lui tend la perche quand il se noie. On me dit que les meilleurs joueurs se noient toujours une ou deux fois par séance. Celui qui annonce les coups, le rapporteur, est en général tout dévoué au joueur sans voir; et si celui-ci commande un mouvement très mauvais ou même impossible, le rapporteur pourra aü’ecter de ne pas le comprendre, et même il pourra prétendre 'que le joueur n’a pas bien entendu le coup de son adversaire. Tout cela n’est pas bien grave. Cette collaboration ne peut mener loin. Je crains davantage, je l’avoue, les fraudes qui proviennent de la complicité inconsciente du public. Le public ne porte dans ces séances aucune disposition d’esprit propre à l’observation; il a ses idées toutes faites sur le joueur, il ne demande qu’à admirer et à applaudir : répandu autour des tables d’échecs, il n’a ni le sang-froid, ni la persévérance
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nécessaires pour surveiller sérieusement la partie, de sorte qu’il ne sait rien de ce qui se passe sous ses yeux, à deux mètres. Quant aux commissaires du jeu, leur position me paraît bien embarrassante; si, au moment décisif où le joueur sans voir répète les coups joués sur l’échiquier, des erreurs se commettent, il y a peu de commissaires qui élèvent la voix; gâter le triomphe du joueur, troubler une fête où l’on est simple invité ne serait guère poli ; on laisse passer les erreurs en baissant la tête, un ami enthousiaste crie : « Bravo ! » et la foule innocente applaudit de bon coeur, en ayant l’illusion qu’elle a été témoin d’un prodige de mémoire.
On ne saurait évidemment appliquer le même jugement à toutes les représentations publiques; il en est de frivoles, il en est de sérieuses; ce qui est vrai des unes ne l’est pas des autres; et nous laissons d’ailleurs de côté tous les grands joueurs sans voir qui, comme Blackburne, Tchigorine, Gœtz, Rosenlhal, ont fait leurs preuves dans des tournois réguliers, sous 1 œil vigilant de leurs rivaux; mais, prenant la question en elle-même, au point de vue de la méthode scientifique, on peut dire que 1 observateur scrupuleux ne sauiait assez se méfier des représentations données pour l’amusement du public; qu’il s’agisse des échecs ou de l’hypnotisme ou de toute autre chose, la représentation publique multiplie les chances d erreur et rend les observations exactes bien difficiles.