‹ Psychologie des grands hommesChapitre 12 sur 98 · XVI PSYCHOLOGIE COMPARÉE · texte numérisé non relu

XVI PSYCHOLOGIE COMPARÉE

donnés, ne semble- t-il pas qu'elle soit toute trouvée? N*e6t-ce pas, encore une fois, la loi même de toute mémoire? Et ne voyons-nous pas ici, par un exemple de j^QS, qu*il est certaines lois générales auxquelles obéissent égalemaent la maladie et la santé?

Le plus connu, je dirai presque le plus populaire de ces malades, celui qui peut être pris en effet pour le type le plus curieux de tous, c'est le somnambule. Or, vous n'ignorez pas qu'une comparaison célèbre de Cuvier fait de la vie animale comme un somnambulisme perpétuel. L*homme frappé de cette anomalie marche dans une maison sans rien entendre et sans rien voir que ce qui coïncide avec son rêve; mais, s'il rencontre en effet autour de lui ce que son rêve lui fait imaginer et chercher, il le sent avec une délicatesse prodigieuse. Or, dans cette immense quantité d'êtres vivants qui pullulent dans l'air, sur la terre ou dans les eaux, il n'en est guère qui sentent, qui aiment à se représenter, qui désirent par conséquent et qui poursuivent les mêmes choses. Chacun a ses associations d'images et de souvenirs, parce que chacun a ses passions, et qu'au milieu de la nature physique il marche indifférent à tout ce qui n'intéresse pas ses appétits. Si l'on veut donc avoir la clef du système mental d'une bête quelconque, il s'agit de trouver quelle est la représentation ou, si l'on veut, le rêve qui la hante. Les deux lois que nous venons de rappeler, sur l'accord des sensations et des souvenirs, expliquent aisément toutes ses démarches, en même temps que le caractère toujours spécial, toujours étroitement limité, de ses industries et de son art. Le lièvre qui songe en son gîte, le loup que la faim fait sortir du bois, Toiseau qui couve ses œufs, le cheval qui ne veut que brouter et courir, ont chacun leurs satisfactions qu'ils se représentent; et la sensation anticipée ou prolongée que leur imagination leur en procure vient constamment aiguiser leur sens.

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De là la ruse, qui en elle-même n*est nullement une marque de réflexion et de libre vouloir, car noua voyooft que chez les criminels abrutis ou chez les^idiots elle ae réclame, pour ainsi dire, que deux' conditions : une idée fixe, et une sensibilité capable d'être vivement émue par les impressions correspondantes.

Nous ne. comparons encore ici, ce nous semble, que des termes aisés à rapprocher les uns des autres : les êtres dégénérés, les malades, les bêtes. Ajoutons : quel est rhomme qui, à un moment donné, n'a pas senti en lui les atteintes ou tout au moins les menacés passagères de la maladie? Mais voici qu*on nous invite à faire un pas de plus. Parmi les choses que nous appelons grandes, Q*en est-il pas qui soient soumises à de semblables conditions? En psychologie sociale, par exemple, qui expliquera ces transports d*eQthousiasme avec lesquels un peuple entier s*élance au-devant des périls et des catastrophes, mêlant rhéroïsme à la folie et la cruauté au dévouement? C'est une grande idée, dira-t-on. Soit! mais quelquefois aussi un grand rêve que Ton poursuit sans rien entendre et sans rien voir de ce qui en troublerait l'ordonnance factice ou en dissiperait les brillants fantômes. Indifférents à la liberté quand ils sont passionnés pour la gloire, méprisant la gloire quand c'est la richesse qui les attire, les peuples ne voient presque jamais qu'une très faible partie du but où ils tendent et où la fatalité les pousse t Voilà une philosophie de l'histoire que vous avez rencontrée souvent et à laquelle bien des faits vous ont peut-* être amenés à donner de temps à autre une adhésion triste et résignée.

Qu'on rapproche ainsi les fluctuations populaires des mouvements aveugles que Timagination seule impose à des êtres privés de réflexion, ce n'est pas encore là ce qui doit le plus nous étonner. La réflexion est un travail personnel, et les entraînements auxquels cède la masse

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^*iuie nation s'accommodent en général assez peu des vues et des tentatives particulières que le sens individuel de ial ou tel peut essayer de jeter en travers du mouvement. •Les nations cependant font autre chose que se déchirer et qae détruire; et alors qui les guide? Incontestablenient des hommes supérieurs, des hommes de génie, de grands hommes enfînl Ici, sans nul doute, la comparaison va s*arréter, ou du moins les ressemblances et les analogies vont faire place aux contrastes les plus tranchés.

Eh bien, non ! pas pour tout le monde I car il est toute une série d'historiens, de critiques et de savants qui, non seulement ont voulu retrouver dans le grand homme luimême les traces d'une influence maladive, mais qui ont précisément voulu faire du génie une maladie.

La formule d'un éminent aliéniste : « Le génie est une névrose », date déjà d'une époque relativement éloignée ; et je n'entre pas ici une fois de plus dans la discussion des faits de bizarrerie plus ou moins authentiques relevés dans la vie des grands hommes, dans celle de leurs descendants, de leurs ascendants ou de leurs collatéraux. Cette opinion cependant n'a pas perdu toute faveur, tant s'en faut. On ne voit pas qu'on Tait étayéc de preuves bien nouvelles; mais on la considère dans plus d'une école comme une hypothèse très vraisemblable. On serait heureux de pouvoir établir qu'à tout le moins les métamorphoses de l'hérédité, qui, d'une génération à l'autre, font s'alterner des maladies si notablement différentes, suffisent à faire osciller l'organisme humain du génie à la folie et réciproquement, par un imperceptible changement dans la structure ou dans la composition chimique des cerveaux. Nous serions à coup sûr bien étonnés, nous dit-on, si nous pouvions voir de près combien il en faut peu à la nature pour faire, avec les mêmes éléments, des touts si dissem-

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blables en apparence. Uo historien récent de Napoléon P' nous cite ce mot de son héros : « J'ai des nerfs fort intraitables ; si mon cœur ne battait avec une continuelle lenteur, je courrais risque de devenir fou ». Ainsi, messieurs, supposez quelques pulsations de plus ou de moins par minute dans un viscère, et voyez- en les conséquences! Quoi d'étonnant maintenant que Thistorlen qui a relevé ces paroles se croie autorisé à dire à son tour du personnage : « Il va, marchant dans la vie comme un somnambule, attiré vers un point invisible à tous, sans s'attarder un instant aux obstacles qui peuvent se dresser devant lui ». Pour presque tous les lecteurs, c'est là une simple métaphore; mais, à toute époque (et nous en verrons plus d'un exemple), la pensée philosophique a aisément glissé de la métaphore à la théorie. Reportons-nous d'ailleurs au grand système de Vlnconscient. La liaison rigoureuse, la parfaite coordination qui unissent l'une à Tautre toutes les parties de l'œuvre du grand homme, c'est là, pour M. de Hartmann et ses disciples, une preuve sans réplique que cette œuvre n'est pas le fruit d'une de ces combinaisons où le simple talent choisit, élimine et ajuste péniblement ses matériaux. Non! « Le génie qui reçoit ses inspirations, ou plutôt qui les subit sans les avoir voulues, le génie reçoit, comme un don des dieux qui ne lui coûte rien, la conception totale et d'une seule pièce. » En un mot, son œuvre ne peut être comparéct affirme le même philosophe, qu'aux organismes de la nature, « lesquels doivent uniquement leur unité à V Inconscient ».

Réfléchissez un instant à ces derniers mots, messieurs, et ne vous étonnez plus que l'on compare nos grands hommes à des êtres sans responsabilité, conduits par les visions brillantes ou sinistres qu'ils subissent et ne font pas. Là où l'Allemagne philosophique croit encore

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