Lettres édifiantes et curieutes, t. XXX, p
leur vol plus haut, non seulement parce qu'ils n*ont pas, comme nous l'avons remarqué, cette sagacité, cette inquiétude qui sert à avancer dans les sciences^ mais encore parce qu'ils se bornent à ce qui est purement nécessaire; et que, selon l'idée qu'ils se sont formée du bonheur personnel et de la tranquillité de l'État, ils ne croient pas qu'il faille morfondre ni gêner son esprit pour des choses de pure spéculation qui ne peuvent nous rendre ni plus heureux, ni plus tranquilles.
« Cette disposition, assez générale, a cependant eu des exceptions, et quand vous dites , monsieur^ qu'il est étonnant que le hasard, la variété de la nature et les récompenses n'aient pas fait naître chez les Chinois quelqu'une de ces têtes extraordinaires qui frayent le chemin à toute une postérité, on peut vous répondre qu'il y a eu de ces hommes rares, mais qu'ils n'ont été ni soutenus ni suivis, »
L'humanité cependant trouve le moyen de suivre sa loi, et cette loi, c'est que la sociabilité et l'individualité croissent de concert, en raison directe Tune de l'autre. Telle est, entendons-nous bien, la loi de notre espèce, car celle de l'animalité nous semble absolument opposée et divergente. Mais cette distinction pourrait nous entraîner dans de longs développements. Contentons-nous de faire observer que dans les sociétés humaines, là où une sociabilité réfléchie, où un échange perpétuel d'idées et de services crée un milieu varié, riche et, comme on
dit aujourd'hui, hétérogène, là aussi l'originalité personnelle trouve mille occasions, mille attraits, mille récompenses ; les difficultés mêmes de la lutte l'excitent et la fortifient : aussi finit-elle par triompher des résistances et par trouver des imitateurs.
Doit-il y avoir, en dehors de cette liberté, comme une chose qui en soit indépendante, une certaine énergie native constituant un caractère de race, un fonds commun où les représentants les mieux doués de la population puisent les éléments dé leur grandeur, de telle sorte qu'ils n'aient plus qu'à développer et à élever à un plus haut degré les qualités transmises par les aïeux? C'est ce qui semble au premier abord indubitable. Cette seconde condition toutefois tient de fort près à la première, comme nous allons essayer de le montrer.
Qu'est-ce qui fait la puissance de la vie? C'est la complexité des organes, la variété des échanges qu'ils opèrent les uns avec les autres, à travers le milieu qui les unit et sous la direction de l'organe central qui assure l'unité de leurs actions. Dans la vie sociale, c'est de même la division du travail, complétée par la solidarité des travailleurs, qui permet le développement de la richesse et de la puissance publiques. Cette division du travail, en effet, pourvu qu'elle soit libre, c'est elle qui rend l'initiative de chacun plus facile, qui encourage les aptitudes les plus diverses, qui amène les uns à accepter le concours des autres et à aimer ces
nouveautés dont on profite sans s'être donné la peine de les inventer.
Supposez dans le corps social ou dans le corps vivant un organe de plus : évidemment il faut qu'il vive, c'est-à-dire il faut qu'il se fasse une place, qu'il établisse, avec ceux dont il a besoin et qui ont eux-mêmes besoin de lui, des communications, des rapports sympathiques, un commerce enfin. Et, pour y réussir, que faut-il? Il faut, avant tout, que les autres sentent l'accomplissement de leurs fonctions et l'accroissement de leur vitalité facilités par ce commerce. Ils adaptent alors leurs mouvements à ces mouvements nouveaux, et voilà une existence particulière qui devient, par l'habitude, nécessaire à l'existence commune; c'est ainsi que grandit toute nation.
Reportons-nous aux premiers temps de notre histoire nationale. L'homme d'armes, le seigneur féodal travailla tout d'abord à garantir à tous le premier des biens, la sécurité. Donc tous s'adaptaient à lui, s'accommodaient à ses exigences. Il lui était permis de déployer en liberté tout ce qu'il avait de puissance d'action, de recueillir autour de lui tout ce qui pouvait soutenir et encourager cette énergie. Cependant, si tous se pliaient à la domination de cette caste respectée, cette caste elle-même n'était pas ouverte. Retirée dans ses forteresses et dans ses traditions bornées, elle se privait volontairement de toute lumière et de tout concours.
Tant qu'elle a été la seule force, elle a été une force débile et chancelante; elle n'a pu élever jusqu'à la grandeur aucun de ceux qui la servaient.
Lorsque, au milieu de ces temps sanguinaires, le moine a paru être le seul interprète de la voix de l'esprit, le représentant par excellence du travail intellectuel et du travail utile aux autres, le champion de la culture morale et le prédicateur de la paix, à lui aussi on a cherché de toutes parts à s'accommoder. Mais il y a plus. C'est à l'Église, au couvent, à l'abbaye qu'accouraient, et que se voyaient également accueillis les vainqueurs et les vaincus, les raffinés et les barbares, les philosophes et les artistes, ceux qui construisaient les Sommes de métaphysique et de théologie, comme ceux qui élevaient les cathédrales. L'Église fut le refuge universel de tous les hommes épris de la. vie mentale, inhabiles au métier des armes ou y répugnant. Ajoutez qu'elle a aimé les controverses, qu'elle a admis dans son sein plus de liberté qu'on ne le croit souvent, qu'elle revenait même volontiers sur ses préjugés, puisqu'elle finit par exalter Aristote après l'avoir un instant condamné. Qui ne voit la différence? et qui ne comprend comment l'Église (nous ne la considérons ici, bien entendu,que comme une institution historique) a été dans les siècles du moyen âge bien autrement féconde en grands hommes que la noblesse guerrière de ces mêmes temps?
Après le guerrier et le moine apparaît le légiste (d'où sortiront le jurisconsulte et le magistrat), nouvel organe qui sert à la transmission de Tinfluence royale, devenue de plus en plus nécessaire à Tordre commun ; puis le commerçant navigateur, dont la pensée n'est si haute et les entreprises si hardies, que parce qu'il puise alternativement aux sources de la foi, de la science et du patriotisme ; puis vient Tindustriel, qui, comme Bernard Palissy, s'inspire de l'art et de la science, puis enfin l'artiste, le savant, le philosophe proprement dits, à qui suffisent désormais dans une société plus riche et plus libre, en présence d'une nature mieux connue et mieux domptée, l'amour et le culte désintéressés du beau et de la vérité.
Combien faut-il de ces éléments réunis, de ces organes associés, pour constituer un organisme vigoureux, capable d'une solide résistance et d'une action extérieure suivie? Ceci nous entraînerait bien loin. Tout dépend du milieu dans lequel cet organisme est appelé à se développer, des concurrences qu'il y rencontre et des concours qu'il y obtient. On a jugé souvent les petijts pays plus favorables que les grands à l'épanouissement d'hommes supérieurs. C'est qu'on pensait à ces- principautés d'Allemagne ou à ces duchés d'Italie, groupés les uns à côté des autres, liés par la similitude du langage et des idées, respectant leur indépendance réciproque, se soutenant mutuellement, donnant asile à la liberté de
pensée. Mais s'il survient des circonstances qui condamnent Tun de ces petits pays à craindre pour son existence et qui diminuent, par cette crainte même, la force morale de ses habitants, si de plus les nations voisines ont usé de leurs ressources diverses pour habituer Tesprit public à un idéal nouveau de puissance collective et d'unité, tout change alors. Les petits États languissent ou s'éteignent, et les hommes illustres abondent dans le pays vaste et populeux, savamment organisé, muni d'un centre dont l'action rayonne et commande au loin. C'est ainsi que l'Italie décline à la fin du xvi® siècle, en même temps que la France grandit. . . .
En résumé, dans tout corps social comme dans tout organisme individuel, une force isolée demeure stérile, et un organe a d'autant plus de chances d'être fort, qu'il a plus de rapports, plus de sympathies et plus d'échanges avec un ensemble plus complet d'autres organes étroitement associés entre eux et avec lui. De même que la tête vit par le sang qui circule dans tous les membres, ainsi l'artiste, pas plus que le métaphysicien, ne saurait vivre isolé des passions de son temps ; nous ne parlons pas sans doute des passions fugitives que la mode éteint aussi vite qu'elle les allume, mais des passions assez puissantes pour soulever la nation tout entière et lui faire exécuter ou tenter de grandes choses, après les avoir imaginées et souhaitées.
Mais, entre ces deux organismes que nous com-
parons et qui ont en effet tant d'analogies, il y a cette différence parmi plusieurs autres : dans les organismes animaux les alliances sont beaucoup plus étroitement limitées , l'agrandissement de chaque type est maintenu dans des bornes sinon infranchissables, du moins beaucoup plus stables; dans Téconomie des sociétés, nulle limite ne peut être assignée à la variété de plus en plus grande des connaissances, des idées, des productions de toute nature qui sont la matière de la vie publicpie. Aussi dans l'histoire de l'humanité, tout ce qui prouve son droit à la vie par l'aide qu'il apporte à la vie commune fait-il plus que d'obtenir la liberté : il la conquiert, il la prend. Et c'est là précisément ce que nous voulions établir : lorsqu'une nation laisse à un ou à plusieurs de ses membres la faculté de grandir au milieu d'elle, à la fois par elle et pour elle, c'est moins par la grâce spéciale et comme surajoutée d'un libéralisme théorique, que par l'effet naturel de sa constitution, par les exigences mêmes qu'engendrent la richesse et la complexité de sa vie sociale. Un élément nuisible obéit, nous le savons, à la même loi que l'élément sain et nécessaire. Lui aussi tend à se créer, avec toutes les autres parties du composé où il est entré, des rapports de plus en plus étendus; mais alors il bouleverse tout, parce qu'à l'ordre primitif ou accoutumé, qui se suffisait, il mêle, sans profit, des sympathies qui le traversent, l'interrompent; si la vigueur naturelle de
la vie normale, aidée ou non de forces amies, ne parvient pas à éliminer Télément perturbateur, on sait quel est le terme fatal de la maladie. Or, le corps social a lui aussi ses maladies; ses maladies ont aussi des crises, dans lesquelles l'organisme travaille à chasser de lui les éléments qui lui paraissent entraver la libre circulation de ses idées ou retarder la vivacité de son action. Ainsi la chrétienté, mue par une mêçne passion de l'unité religieuse, et acharnée à l'extermination des infidèles, veut extirper de son sein Ihérésie des Albigeois; ainsi la Révolution française veut écraser les Vendéens; ainsi, dans l'intervalle, le catholicisme français a essayé de chasser les protestants, comme le protestantisme de l'Angleterre éliminait sous Charles 1" Tinfluence de la minorité catholique K
Là souvent, il est vrai, on se demande si le médecin du corps politique ne s'est point trompé, en se hâtant de couper un membre qui, la fièvre de la lutte une fois tombée, eût rendu à la communauté plus d'un service. Avant l'Inquisition, FEspagne débordait sur l'Europe entière ; on peut presque dire qu'elle allait remplissant ou fécondant les mondes nouveaux. Arrivée au terme de son œuvre de persécution, quand elle a frappé ou chassé tout ce qu'elle avait trouvé en elle de novateur, de témé-
4. On est étonné d'avoir à dire encore aujourd'hui : ainsi une portion considérable de la race germanique veut chasser de chez elle la race sémitique.
raire, si Ton veut, mais d'original et de hardi, elle rentre, comme un fleuve tari et épuisé, dans un lit rétréci où elle s'endort. Ainsi, quand la révocation de redit de Nantes expulse les protestants, non seulement la France sème à côté d'elle les germes d'une puissance ennemie ; mais notre pays se trouve privé d'un élément grave, austère, qui, pris en lui-môme, répugnait sans aucun doute à la sensibilité, à Timagination, au caractère de la grande majorité d'entre nous, mais qui eût peut-être, au cours du xvmi* siècle, heureusement corrigé la frivolité corrompue de la Régence. Expulser à la fois les jansénistes et les calvinistes, c'était beaucoup pour une nation qui, suivant le mot récent d'un de ses grands hommes, avait besoin de sérieux dans son gouvernement, sans doute parce qu'elle était elle-même toujours trop prête à en manquer.
Il peut donc être vrai que, si c'est la force naturelle et spontanée de l'élément politique qui se développe à elle-même son organe et s'assure la liberté de ses fonctions, d'autre part un large esprit de tolérance et de libéralisme soit nécessaire dans im pays, pour permettre à certaines nouveautés de s'essayer : c'est là sans doute, indépendamment de toute considération relative au droit et à la justice, une des conditions du progrès.
Certains le nient. Mais plus conjecturales encore sont leurs hypothèses, quand ils croient que ce libéralisme universel fera payer cher à l'humanité
ses bienfaits, qu'on arrivera un jour ou l'autre à tolérer absolument tout, et qu'alors toutes ces tendances naissantes, encouragées à durer plus ou moins, se feront mutuellement équilibre; que Thumanité demeurera donc stationnai re dans une médiocrité générale, avec la paix, avec Taisance, ne connaissant plus ces luttes généreuses où il y avait des vaincus et des martyrs, mais où le vainqueur apportait à la civilisation quelque chose de vraiment nouveau et de grand. Laissons ces hypothèses non vérifiables pour nous; revenons à nos conclusions, qui se tiennent entre ces deux ordres de conjectures, sur le terrain des faits. Il est acquis pour nous, d'après l'expérience historique, que toute nation n'est pas également apte à produire de grands hommes, que ceux-ci ne sauraient apparaître dans une société fermée, uniforme, mais que dans une société vivace, c'est-à-dire désireuse de se compléter, de développer et de répandre sa vie, il se trouve toujours quelques-uns de ses membres les mieux doués, pour donner à cette vitalité des forces nouvelles et de nouveaux moyens d'action.
Cette loi générale se vérifie d'ailleurs par certaines lois secondaires, dont voici l'une des plus importantes.
Il arrive très souvent que l'éclosion d'un ou de plusieurs grands hommes empêche pour un temps l'apparition d'autres grands hommes dans le même
genre. Après Turenne, on n'a que la monnaie de Turenne, jusqu'à ce qu'on ait les généraux qui se font battre sur tous les champs de bataille de TEurope. Après Corneille et Racine, on a au théâtre tous les talents secondaires qu'il est inutile de rappeler, et ainsi du reste. Pourquoi? Parce que les maîtres créent une tradition qui s'impose et qui est construite si solidement de toutes pièces, que passer à travers ses mailles serrées est difficile; pendant de longues années peut-être, il reste également malaisé, soit de refaire une seconde fois l'œuvre qui a été faite et bien faite, soit de construire en face d'elle une nouvelle œuvre répondant h des désirs qui ne se révèlent pas encore, à des besoins que la foule satisfaite n'a pas eu le temps d'éprouver. Ce qu'on appelle la décadence d'une école n'est pas autre chose que cela. La preuve en est que souvent, dans un même pays, à une même époque, tel art est à son apogée, tandis qu'un autre décline et qu'un troisième commence à peine à produire ses premiers et timides essais*. Le génie national ne
1. Pendant longtemps la Russie n'eut de grands personnages que sur le trône : Pierre I*', Catherine H. Puis, quand ses armées eurent des contacts plus fréquents avec les armées des grands États, elle eut d'illustres généraux, comme Souvaroff. C'est de nos jours seulement qu'on voit apparaître chez elle les grands écrivains comme Pouschkine,Tourguene(r, Tolstoï, puis les peintres et les musiciens dont l'Europe commence à connaître les noms, et dont l'histoire de l'art aura tout au moins à s'occuper pour leur assigner le rang dont ils lui paraîtront dignes (Tschaïkowski, Vereschagine).
manifeste donc pas toujours son énergie sous toutes les formes possibles, à la fois; et il ne devient pas du même coup incapable de toute grande œuvre. Quand l'humanité, fatiguée de la scolastique, se dégoûtait de la philosophie, c'est alors que ses facultés poétiques se réveillaient et prenaient un essor si merveilleux. Tel pays a doté le monde d'œuvres musicales pleines de nouveauté, d'éclat et de fraîcheur, au moment même où il ne semblait plus pouvoir donner en peinture que de plates imitations. De la fin du xv« siècle à la fin du xvii®, ce sont les grands mathématiciens qui dominent dans les sciences, chez presque toutes les nations de l'Europe. Ce sont ensuite les grands naturalistes. Ainsi encore le système militaire d'un peuple est contraint de changer souvent *, parce que les conditions auxquelles il doit répondre se modifient : les ressources sur lesquelles il comptait hier ne sont plus les mêmes aujourd'hui, pas plus que les dangers qu'il prévoyait. Bref, on ne fait aisément de grandes choses, ni quand on vit, depuis quelque
1. « Tous les dix ans », a dit un jour Bonaparte (d'après M. Jung). On trouvera certainement que c'est beaucoup dire, malgré l'autorité d'un tel nom. Mais enfin, quelle que soit la limite précise, il y a là une loi. Le peuple qui la méconnaît risque de passer pour un peuple épuisé, tandis qu'un nouvel aménagement de ses forces pourrait dégager de nouvelles énergies. Nous nous en apercevons depuis 1870, et en ce moment même, où une découverte chimique, changeant les conditions du combat, réclame peut-être un renouvellement complet de la tactique et de la stratégie.
temps déjà, sur un système autrefois glorieux, ni quand on cherche au hasard les premiers linéaments d'un système nouveau qui ne se laisse pas encore nettement saisir. Pour assurer dans la vie littéraire ou politique une renaissance ou plutôt Tapparition de quelque grandeur vraiment nouvelle, que faudra-t-il? Des idées vagues et indécises flotteront d'abord çà et là, comme des rêves ; des impatiences jugées prématurées se réveilleront, comme des soubresauts ; mais peu à peu ces mouvements deviendront plus rapprochés et plus soutenus; ces nuages, balayés d*un bout du ciel à l'autre, se réuniront et se grouperont : celui qui leur donnera une cohésion, une forme, une direction déterminées sera le grand homme attendu.
C'est donc dans les moments de fondation, d'organisation, quand au reste les fondateurs peuvent faire appel au zèle d'un certain nombre, que se révèlent le plus volontiers les génies. De l'ensemble auquel il préside, le grand homme reçoit mille impressions qu'il rend plus claires, qu'il prolonge en des imaginations saillantes et colorées; mille velléités qu'à la lumière même de ces images il rend assez consistantes pour devenir des volontés fermes et suivies; mille énergies enfin, niais diffuses, discordantes, vite arrêtées ou désordonnées, qu'il rallie et qu'il organise, pour les faire toutes concourir à l'exécution d'un grand dessein;
C'est ainsi que dans l'histoire religieuse apparaissent les grands apôtres, quand tous les croyants voudraient pouvoir propager la doctrine ; les grands théologiens, quand tous voudraient défendre le dogme et l'expliquer; les grands papes, quand tous voudraient leur faire produire des conséquences sociales et politiques. C'est ainsi que les rapsodes trouvent leur Homère; que les commentateurs d'Aristote ont leur saint Thomas; que les adorateurs des fragments antiques, les chercheurs passionnés de torses mutilés trouvent leur Raphaël et leur Michel-Ange ; que les rédacteurs et les avocats des cahiers de 4789 ont leur Mirabeau ; que les généraux de la Révolution rencontrent leur Bonaparte, et ainsi dans tous les ordres d'arts ou de sciences sans exception.
Voyons-nous dans tout cela que la constitution du crâne et du cerveau ait dû jouer un rôle prépondérant? Nous savons que les dimensions des têtes humaines n'ont pas été en augmentant de siècle en siècle d'une façon bien régulière. Dans les fosses de Cro-Magnon, Broca a cubé le crâne d'un vieillard : il y a trouvé 4590 centimètres cubes, chiffre supérieur de 449 centimètres à la moyenne obtenue sur 425 crânes parisiens du xix® siècle. Il est parfaitement évident que le possesseur de cette tête n'a pas pu être ce que nous avons le droit d'appeler un grand homme : son surplus d'énergie et d'intelligence n'a pu que se consumer dans des luttes inces-
santés contre tes dures conditions de la vie matérielle. Nous savons encore que chez les sauvages, la disproportion des crânes féminins aux crânes masculins est beaucoup moins considérable que dans les nations civilisées. Ce n'est donc pas par un accroissement physique du crâne féminin que les peuples modernes sont devenus capables de produire des femmes telles que Mme de Sévigné, Mme de Maintenon, Mme de Staël, Mme de Rémusat et George Sand. Enfin, si c'est tantôt un art, tantôt un autre qui, dans les mouvements oscillants de la civilisation, est apte à produire de grands hommes, croirons-nous qu'à un moment donné les crânes des musiciens soient plus gros ou plus perfectionnés que ceux des peintres, et les crânes des prédicateurs ou des poètes lyriques plus puissants que ceux des avocats, et ainsi de suite? On pourrait, il est vrai, supposer que les plus fortes têtes sont toujours travaillées du désir de cultiver l'art qui, de leur temps, se prête le mieux à l'utile emploi de leurs facultés; mais cette hypothèse même (bien subtile et bien invraisemblable) subordonnerait encore le rôle des forces cérébrales à l'action des causes et des influences sociales. Pourquoi en effet cet emploi particulier des ressources supérieures est-il ici commandé? Pourquoi est-il ici seul fécond?
Après avoir indiqué la préparation du grand homme par la race, nous touchons à ce qu'on a
appelé la préparation par le milieu. Mais avant d'aborder cette dernière, il convient de nous demander ce que Ton sait ou ce que Ton croit savoir aujourd'hui d'une autre préparation, la préparation par l'hérédité dans la famille.