D'ai)rès Galion
petit-fils de Charles -Martel, arrière -petit-fils de Pépin d'Héristal; mais il était fils aussi de la reine Berthe, sur qui nous avons ce témoignage d'un évoque contemporain : « roi, écrivait à Gharlemagne lui-même TéVêque Cartulf, si le Dieu tout-puissant vous a élevé en honneur et en dignité au-dessus de vos contemporains et de vos prédécesseurs, vous le devez aux vertus de votre mère *. » Ajoutons que Pépin d'Héristal, après avoir eu d'une première femme deux fils médiocres, n'avait eu Charles- Martel que d'un second mariage avec Alpaïde, dont les historiens nous disent tout au moins qu'elle était belle et de grande naissance.
Que concluons-nous, quant à présent, de tous ces faits? Nous ne traitons pas ici, qu'on le remarque bien, de l'hérédité en général, mais seulement de l'hérédité ou plutôt de la préparation héréditaire du génie. Or, voici ce qui ressort, croyons-nous, de ce qui précède : le grand homme est évidemment le point culminant de sa race, et il est extrêmement rare de voir deux grands hommes se suivre dans une même famille; ceci est acquis généralement. Ce qui l'est moins, mais cependant nous paraît également vrai, c'est que si à côté d'un personnage extraordinaire, immédiatement avant ou immédia-
1. Voir le grand ouvrage de M. Vétaut sur Gharlemagne. On sait d'ailleurs que Berthe avait une grande influence sur ses fils, et qu'elle seule pouvait conserver ou remettre entre eux la paix.
tement après lui, nous trouvons une nature approchant de la sienne, c'est presque toujours sous une forme féminine qu'il nous est donné de la rencontrer. Il y a là une sorte de repos, où tantôt apparaissent, tantôt se maintiennent et brillent encore d'un éclat séduisant les dons propres à la famille, avant ou après celui qui, dans la puissante activité de son génie, en développe toute la vigueur et aussi en épuise la fécondité.
Quel que soit Tintérèt, petit ou grand, qu'on attachera à cette idée, ne sommes-nous pas encore loin de cette préparation graduelle que Goethe, dans la phrase citée à notre précédente étude, croit pouvoir attribuer à la seule longévité des familles? Voyons si nous pouvons y arriver.
Nous commencerons par les difficultés que peut soulever cette théorie; car nous en voyons deux, pour notre part, qui méritent qu'on s'y arrête.
C'est une remarque faite par des écrivains d'autorité, que la durée des familles nobles * en France est assez courte. Le fait a paru même assez saillant pour qu'on en cherchât les causes avec cette patience ingénieuse qu'on met au service des problèmes
1. On dira que les familles dites nobles ne sont pas toujours les plus remarquables d'un pays. C'est possible, et même vrai; mais enfin, dans la grande majorité des cas, l'anoblissement avait été le prix de services rendus : il signalait donc une illustration naissante qu'un grand nombre de descendants, on ne le niera pas, se sont efforcés de continuer.
intéressants. On a allégué la consanguinité ou du moins la limite assez étroite laissée au choix des alliances, puis la guerre, le droit d'aînesse, la multiplicité des vocations religieuses, toutes choses qui se tiennent d'assez près dans notre histoire; car les aînés ce faisant tuer à la guerre, tandis que les cadets allaient s'éteindre dans un cloître, les enfants avaient beau être nombreux, la durée de la famille courait sans cesse de grands dangers *. Était-ce le cas des bourgeois et des manants? On est tenté a priori de croire le contraire, et il y a des faits tendant à prouver qu'on aurait raison. Dans une discussion de l'Académie des sciences morales et politiques ', le savant publiciste Louis Passy, après avoir reconnu qu'en effet les hautes familles de la noblesse s'éteignaient promptement en Europe, ajoute les considérations judicieuses et les faits curieux que voici : « Il faut distinguer entre les classes nobles opulentes et les portions des classes privilégiées que l'exiguïté de leur condition rapprochait du peuple. La petite noblesse de Bretagne * est restée fort nombreuse, comme celle de quelques
1. La famille Choiseul eut vingt-huit des siens tués à la guerre sous Louis XIV. Voir Ch. Louandre, Histoire de la noblesse française^ p. 191. Voir aussi le mémoire si souvent cité et ^i rempli d'intérêt, de Benoiston de Châteauneuf sur la durée des familles nobles en France (Académie des sciences morales et politiques, année 1845).
2. À la suite de la lecture du mémoire précité, année 1845,p. 239. 3. 11 faudrait sans doute ajouter : celle des provinces où le
droit d'aînesse n'existait pas.
autres États qui se composaient de simples propriétaires cultivant entre eux de petits domaines ; et il y a en France des exemples de multiplication qui sembleraient attester que, dans certaines situations qui ne confèrent que des avantages modérés et ne constituent pas une opulence bien grande, les familles croissent promptement en nombre. Ainsi, sous le règne de Louis XIV , quelques familles réclamèrent des immunités d'impôts fondées sur des concessions d'un ordre particulier. On examina leurs droits. Il se trouva, entre autres, la descendance d'un paysan qui, ayant fait un pèlerinage à Jérusalem pour le compte du roi Henri I", avait été exempté, lui et les siens, de toute taxe; et comme cette descendance se montait à huit mille personnes, l'arrêt ne conserva à ces personnes que Timmunité des taxes existant à l'époque du pèlerinage. Cette famille portait le nom de Lemaire. :»
Ainsi voilà une famille, et il y en a certainement beaucoup d'autres dans le même cas, à laquelle la durée, si longue qu'elle ait été, n'a point suffi pour produire un homme éminent. La durée n'est donc pas tout, et le nombre non plus. Ne sommes-nous donc pas, avec la phrase de Gœthe, dans une espèce de cercle vicieux, si d'un côté la seule durée, comme il le dit, doit donner à toute la famille un héritier qui l'illustre, et si d'autre part la médiocrité est elle-même une des meilleures. conditions de longévité?
Mais cette médiocrité, dont nous parlons ici avec
L. Passy, doit être évidemment entendue dans un sens élevé. Il n'y a donc pas lieu de s'étonner que, dans des familles laborieuses, distinguées, honnêtes, respectueuses des traditions et suffisamment ouvertes au progrès, il y ait comme des dynasties d'hommes éminents , sans toutefois qu'il y apparaisse généralement de vrais et incontestables génies. C'est là le caractère de la plupart de ces groupes d'hommes de talent qu'on cite si volontiers, et à bon droit, dans les livres qui traitent de l'hérédité. Les Estienne, les Grotius, les Lamoignon, les Bernouilli, les Cassini, les Jussieu, les Say, les de Candolle dans les sciences, les Carrache, les Téniers, les Van Ostade, les Van der Velde, les Vernet dans les arts, les Saulx-Tavannes , les Montmorency, on peut même dire les Guise et les Nassau en politique, n'ont point, en somme, donné de personnages à mettre sur le même pied que les Descartes, les Newton., les Raphaël, les Frédéric le Grand, etc. Nous en dirons autant des juges de Londres, dont Galton nous dit que, sur 256 qui se sont succédé en 205 ans, 112 ont eu un ou plusieurs parents illustres, de telle sorte que, la probabilité qu'un de ces magistrats ait eu dans sa famille un ou plusieurs membres éminents dépasse le rapport de 1 à 3. Encore une fois, ce résultat est loin d'être sans valeur, au point de vue de l'hérédité en général *,
1. On comprend que ceux qui veulent simplement mettre en lumière l'action de l'hérédité, quelle qu'elle soit, se trou-
mais on ne voit pas aussi bien ce qu'il a à démêler avec l'hérédité de ce qu'on nomme en français le génie; car, dans ces galeries d'hommes distingués, nous n'en voyons guère qui aient la réputation de puissants politiques ou de hardis novateurs.
En résumé, la durée des familles ou la persistance des sérieuses qualités qui les distinguent, voilà ce qui paraît, quant à présent, se concilier avec l'honnêteté, avec le talent, avec la supériorité même de l'intelligence, du caractère ou delà vertu, beaucoup plutôt qu'avec le génie.
Voici maintenant la seconde difficulté. Que les critiques et les biographes s'appliquent avec succès à découvrir en quoi l'homme célèbre a hérité des goûts, des sympathies, des habitudes de l'un ou de l'autre de ses ascendants, ils soni dans leur droit. Mais expliquer le caractère d'un homme, sa vocation spéciale ou la tournure particulière de son génie, est-ce là expliquer son génie même et la puissance créatrice de ses facultés? Il faut bien que chacun ait son caractère, le plus petit d'entre nous comme le plus grand ; et il est on ne peut plus vrai-
venl beaucoup moins embarrassés pour établir leur thèse. Qu'un homme médiocre soit le tils d'un homme éminent, si l'auteur peut établir que sa mère, sa grand'mère ou une de ses tantes était une coquine ou une sotte, sa théorie n'en triomphe pas moins. Nul de nous ne s'est fait seul, et il faut bien que nous tenions de ceux qui nous ont donné leur chair et leur sang. Mais, nous le répétons, ce n'est pas de l'hérédité des facultés, quelles qu'elles soient, que nous traitons ici ; c'est de la formation héréditaire du génie.
semblable que ce caractère soit en bonne partie le • produit de Thérédité. Mais ce n'est pas là la question! Un critique savant et ingénieux * se croit autorisé à nous dire de Molière : « C'est de Marie Cressé que Molière tenait son esprit élevé, ses habitudes somptueuses et simples à la fois, sa santé délicate, son attrait pour la campagne hors de Paris; et désormais la mère de Molière, restée inconnue jusqu'à ce jour, aura sa place marquée dans les commencements de la vie de son premier-né ». On ajoute que dans le peu de livres que possédait cette femme distinguée se trouvaient Plutarque et la Bible ; ce qui permettra de mettre une note piquante au bas du vers connu :
Et hors un gros Plutarque à mettre mes rabas.
On dit enfin que le grand-père maternel et subrogé tuteur de Molière aimait la comédie et y conduisait son petit-fils. Tout, cela est fort intéressant; mais rien de tout cela n'explique, dira-t-on, comment Molière est un auteur comique de premier ordre, au lieu d'être un honnête comique du second ou du troisième rang. Car enfin, il eût pu tenir de Marie Cressé son amour pour la campagne, ses goûts simples et somptueux,... et ne faire que d'honorables comédies, au lieu de composer Tartuffe et le Misanthrope. Nous en dirons autant de Gœthe,