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Voir Sainte-Beuve, Causeries du lundi, IV

Les familles illustres, avons-nous dit, semblent durer moins longtemps que celles qui vivent sans péril dans la lumière adoucie d'une honorable et modeste condition. Cela est vrai! Mais il faut se garder ici d'une confusion facile à faire. Quand on parle des familles, on a presque toujours en yue la famille sociale, celle dont les membres sont in-, scrits en masse sous une appellation commune; or il importe, dans la question qui nous occupe, de tenir compte avant tout de la famille naturelle*; et celle-ci se continue encore lorsque l'autre a disparu. En effet le nom, dans notre système moderne, n'est conservé que par les mâles; et les femmes néanmoins, nous l'avons vu, exercent une action considérable, prépondérante peut-être, sur la formation des hommes supérieurs. On compte beaucoup de vigoureux et robustes capitaines, d'honnêtes soldats, de bons Français, point de gi*ands hommes, en aucun genre, qui portent le nom de Montmorency. Mais voici l'amiral de Coligny ' et le grand Gondé ', qui sont des Montmorency par leurs

1. Le mot naturelle ne vise pas ici spécialement les naissances illégitimes, mais la parenté vraie qui survit au chan<* gement du nom.

2. Fils de Gaspard de Coligny et de Louise de Montmorency. Celle-ci était la sœur du connétable Anne, l'un des plus héroïques de la maison. Les études les plus récentes tendent à relever la gloire de l'amiral de Coligny et à faire de lui Tun des plus grands personnages de cette époque troublée.

3. Sa mère était la fameuse Charlotte de Montmorency, dont Henri IV fut si éperdument amoureux. Elle avait, dit Michelet (voir Histoire de France, t. XI, p. HO), avec une.

mères. La famille de Montmorency eût donc pu être socialement éteinte; elle eût revécu naturellement dans les deux illustres personnages que nous venons de rappeler. De même, le fameux connétable de Saint-Paul se retrouve dans les Guise ; et, comme dans la plupart des cas, c'est par la voie féminine qu'il est, pour ainsi dire, rentré dans l'histoire. Sa petite-fille Antoinette de Bourbon épouse Claude de Guise, le fondateur de la maison. Or c elle avait, dit Michelet, le sang de son aïeul, avec une violence sinistre qu'elle fit passer à ses enfants » ; ce fut elle qui poussa François au massacre de Vassy. Ainsi encore, les célèbres capitaines Maurice et Henri de Nassau revivent dans Turenne,leur neveu, le fils de leur sœur Elisabeth.

•Mais la famille que nous appelons ici naturelle se distingue encore d'une autre façon de la famille sociale. Il arrive très souvent que les historiens nous disent : telle famille, la famille des Saulx- Tavannes, la famille des Guise, commence avec tel personnage, en telle année. C'est en cette année effectivement que le nom, le titre, les privilèges distinctifs de cette famille apparaissent pour la première fois. Mais enfin ce fondateur avait lui aussi

beauté fatidique, légendaire, le cœur haut et ambitieux, nehri IV, expliquant à Sully ce qu'il avait éprouvé devant elle, lui disait que dans son regard elle lui avait paru unique, non seulement en beauté, mais en courage. Et le poétique historien s'écrie qu'il y avait dans ses yeux « comme un éclair de Rocroy ».

une famille et des aïeux. Il arrive même très souvent que c'est lui qui restera le représentant le plus illustre de ce nom qu'il inaugure, et que la décadence, plus ou moins rapide, commencera dès après lui *. On peut en conclure que, s'il résume en sa personne un certain nombre de qualités différentes qui se complètent les unes les autres, il les tient précisément de cette famille antérieure, que le nom nouveau dont il se fait gloire va laisser dans l'obscurité. Ceux-ci, lisons-nous, viennent d'une vieille famille d'Anjou, ceux-là d'une vieille famille de Lorraine ou de Provence; comme on dit que, parmi nos grands littérateurs ou nos grands savants, l'un sort d'une race patriarcale de bons magistrats, l'autre d'une souche d'artisans laborieux, et ainsi de suite. Il peut donc être également vrai : 1° que ces familles obscures et méritantes sont celles qui vivent le plus longtemps et qui ont le plus de chances de produire un jour ou l'autre quelque personnage extraordinaire; 2® que c'est justement quand, avec l'illustration, commencent la lutte, le danger, la fatigue, que le principe de la, décadence est fatalement posé I II reste toutefois l'espérance de voir cette vertu refleurir, si elle se repose en quelque sorte sous la forme féminine, et si elle se retrempe dans des alliances heureusement choisies, pour

1. C'est très exactement le cas pour la famille des Saulx- Tavannes, d'après son intéressant et judicieux historien, M. L. Pingaud.

reparaître , ainsi restaurée , sous un nom nouveau.

La seconde difficulté n'est pas non plus sans réponse. Expliquer, disions-nous, le caractère et le tempérament des grands hommes, ou expliquer le succès de leurs tentatives, ce n'est pas expliquer le génie même. On peut répliquer que, si ce n'est pas là toute Texplication , c'en est au moins ou le commencement ou Tachèvement. D'abord, si un grand homme est essentiellement celui qui fait de grandes choses, est -il possible que, parmi les éléments de sa grandeur, on néglige ceux qui lui ont donné le succès? L'esprit ne crée qu'à la condition de descendre dans la matière : il la domine sans doute et la transforme à son image, mais non sans se plier à quelques-unes de ses exigences. Le grand homme et le saint ont été parfois réunis : on ne peut espérer qu'ils le soient toujours. Souvent le saint s'éloigne du monde, parce qu'il le méprise : il se recueille dans la paix de sa conscience et travaille pour l'éternité. Nos grands hommes combattent pour cette société même, si mélangée de vices et de vertus; ils se meuvent tout entiers dans cette histoire, toujours agitée en des sens si divers par les guerres et les révolutions. Gomment donc ne pas faire entrer dans leur génie créateur ces caractères i

qui leur ont permis d'agir profondément sur les hommes auxquels ils ont été contraints de se mêler?

Allons maintenant à ces traits plus délicats et

plus superficiels qui leur donnent leur physionomie originale. Il n'en faut point exagérer Fimportance sans doute; et Ton comprend qu'ils eussent pu être remplacés par d'autres sans que la puissance intime et profonde des facultés essentielles en eût subi d'altération. Mais la fusion des goûts et le mélange des caractères n'en sont pas moins un acheminement à la combinaison des aptitudes. S'il est vrai que le naturel d'un individu compte des éléments nombreux, empruntés à des sources différentes, il y a là une présomption très forte en faveur de cette idée, que la vigueur de l'intelligence a pu s'être formée graduellement, elle aussi, à la faveur de tels emprunts. D'un côté, les éléments qui entrent dans la constitution du génie sont complexes; de l'autre, les influences héréditaires sont nombreuses : le nombre de celles-ci ne doit-il pas servir à expliquer la complexité de ceux-là?

Telles sont les réponses que nous croyons pouvoir être faites à nos propres objections. Elles ne dissipent pas toute obscurité. En posant devant nous cette multiplicité d'éléments et cette multiplicité d'influences, en nous montrant dans la majeure partie des grands hommes les résultats d'une élaboration sourde et silencieuse, opérée par des aïeux modestes, simples et calmes, il ne faut pas se dissimuler qu'elles cachent les données du problème dans une région souvent bien ténébreuse. Poursuivre ainsi les destinées de forces soumises par

essence à une sorte de dispersion et d'émiettement continuel? restera toujours une tâche difficile. Croire enfin qu'avec des conditions si nombreuses et si divisées, avec mille influences qui se croisent, se combattent, se réduisent ou s'annulent mutuellement au jour le jour, on puisse fréquemment trouver une tendance accentuée à la consolidation et à Tembellisçement d'un type un et original, ce serait une singulière illusion. Mais nous savons depuis longtemps que rien n'est en efl'et plus rare et plus imprévu -que le génie. Il arrivera donc quelquefois que certaines qualités psycho-physiologiques dominantes, une fois données, exerceront sur la suite des combinaisons héréditaires une influence, une attraction assez décisives, pour produire à la longue une organisation en même temps très riche et très une. Il arrivera aussi que, par un concours de circonstances exceptionnelles, une semblable organisation apparaîtra sans avoir été préparée par un aussi long travail de la race. Il arrivera enfin que ce travail ou échouera complètement ou ne réussira qu'à moitié. Mais s'il est prouvé, par un certain nombre de faits positifs et de correctes inductions, qu'un tel travail n'est pas rare et que quelquefois il aboutit, c'est encore là un résultat que nous aurions tort de mépriser. Une famille qui dure longtemps a son grand homme * en

1. Ainsi, comme dit le Koran, « Dieu a accordé à chaque peuple un prophète dans sa propre langue ».

perspective, comme un soldat qui n'est pas tué a son bâton de maréchal dans sa giberne : ce sont là deux vérités fort approximatives sans doute. Pas plus Tune que l'autre, elles ne doivent être prises au pied de la lettre ; mais pas plus Tune que l'autre, elles ne méritent d'être raillées. Les Lamoignon, les Jussieu, les de CandoUe ne sont pas arrivés au génie; mais la famille de Charles-Martel, mais les Bach, mais les Mirabeajii, maïs les collatéraux des Montmorency et des Nassau y sont visiblement arrivés. Quant aux premiers, on avouera bien qu'en y tendant, ils n'ont pas tout à fait perdu leur temps et leur peine.

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