CHAPITRE IV
DE LA THÉORIE J)E LA MÉTAMORPHOSE OU DE l'alternance. — LE GÉNIE ET LA FOLIE
De la théorie de la métamorphose et de l'alternance. — Elle tend à remplacer dans quelques écoles la théorie qui identifiait le génie et la folie. — Gomment il est aujourd'hui démontré scientifiquement que le génie et la folie s'excluent. — De quelques ressemblances apparentes et tout à fait trompeuses.
Mais le génie alterne-t-il avec la folie ou la névrose? — Examen des différents cas; le grand homme héritant d'un mal physique ou moral; — le voyant naître chez lui; — le transmettant. Dans aucun de ces cas il n'y a de métamorphose héréditaire. — Deux maximes de La Rochefoucauld expliquées : les passions et le grand dessein. — L'évolution descendante.
Ces conclusions risquent de paraître modestes; et peut-être se demandera-t-on si la théorie de l'hérédité ne dispose pas, pour les agrandir, de certaines ressources auxquelles nous n'avons jusqu'ici rien emprunté. L'hérédité est soumise à des métamorphoses, aucun physiologiste, aucun médecin n'en
doute; et nous avons rappelé nous-même qu'au génie succédait souvent le désordre ou l'impuissance . N'y aurait-il donc pas, dans ces métamorphoses, une loi d'alternance qui ferait du génie une phase intermédiaire entre deux ordres d'anomalies? De tout temps, le vulgaire a été frappé de ce qu'il y a d'original, d'insolite, de hors nature dans ces personnages extraordinaires. Il a d'abord constaté que chez les Alexandre, les César, les Charles V, les Henri IV, les Cromwell, les Condé, les Mirabeau, les Napoléon, comme chez les Rousseau et les Voltaire, tout n'était pas également digne d'admiration et de sympathie. Puis, sur ces hommes et sur leurs pareils, il a recueilli de tous côtés des anecdotes étranges, les faisant agir contre toute règle et sans le secours, évidemment trop grossier, du bon sens. Toute bizarrerie et tout excès qu'il a surpris chez eux lui ont peu à peu semblé comme des parties intégrantes de leurs facultés et des conditions de leur grandeur. Bref, il a confondu les inspirés avec les extatiques, les visionnaires, les hallucinés. Il s'est enfin trouvé des savants pour justifier cette confusion. On a consacré des livres ingénieux à développer des propositions comme la suivante : « Les dispositions d'esprit qui font qu'un homme se distingue des autres hommes par l'originalité de ses vues et de ses conceptions, par son excentricité ou l'énergie de ses facultés aft'ectives, par la transcendance de ses facultés intellectuelles, prennent leur
source dans les mêmes conditions organiques que les divers troubles moraux dont la folie et Tidiolie sont l'expression la plus complète *. »
Mais il y a deux interprétations de celte théorie. La première tend à établir que l'homme de génie lui-même, par une tension de toutes ses facultés qui va jusqu'à « la perte de la conscience ou à l'extase », est véritablement un malade. Autrement dit, & le génie est une névrose » ; ou encore, « la constitution de beaucoup d'hommes de génie est bien réellement la même que celle des idiots ' ».
Ce paradoxe n'a finalement pas eu grand succès, même auprès des physiologistes. M. Vulpian, qui a consacré sa vie à l'étude du système nerveux et de ses maladies, parla, dans son éloge académique de Flourçns, des pages consacrées par ce dernier à la théorie de Moreau de Tours. Il dit : « M. Flourens prit la peine, fort inutile assurément, de réfuter l'auteur dont il s'agit ». J'étonnerai peut-être plus d'un lecteur en disant que M. Lombroso lui-même se défend avec énergie d'avoir voulu assimiler le génie à la folie. Il va jusqu'à dire que ranger le génie «parmi les formes tératologiques de la pensée », parmi « les variétés de la folie » c'est une « profanation impie ' ».
1. J. Moreau de Tours, la Psychologie morbide dans ses rapports avec la philosophie de Vhistoire^ ou de Vinfluence des névropathies sur le dynamisme intellectuel,
2. Ces différentes expressions sont tirées du livre de Moreau de Tours.