‹ Psychologie des grands hommesChapitre 58 sur 98 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Théorie de M. Gallon : le grand homme, indifférent à son milieu et ne dépendant que de causes antérieures. Théorie de M. James : le grand homme, variation accidentelle, dont le sort dépend uniquement du milieu qui lui résiste ou qui l'accepte. — Discussion de ces deux théories. Rapprochements forcés et inacceptables, soit avec la psychologie des fous et des criminels, soit avec la théorie des variations individuelles dans le darwinisme. — Le grand homme ne détruit rien que ce qui fait obstacle à la vie : il n'introduit pas dans l'humanité un effort de séparation et de divergence, mais un effort vers la concorde et l'unité.

Comment le grand homme est réclamé par son milieu. Les tâches impossibles, les tâches possibles, les tâches nécessaires. — Comment le grand homme se comporte à l'égard de ses devanciers, de ses contemporains, de ses maîtres, de ses précurseurs. Exemples. — En quoi consiste l'originalité du grand homme. Son action sur les lieutenants dont il se sert, sur les théories ou les idées dont il s'empare. Il ne reçoit pas la vie des éléments qu'il organise, il la leur donne.

Oq connaît de longue date les théories qui font de Tapparition du grand homme une chose fatale, marquée d'avance par les destins, d'autres disent

arrêtée par la Providence. Ainsi formulée, une telle conception est évidemment hors de la science : du moins n'y a-t-il guère moyen de la vérifier par les faits. Car à supposer même que Tétude des événements nous amenât à cette conclusion négative, qu'il n'est pas possible d'assigner à la production des hommes supérieurs des causes déterminées; il resterait toujours à faire entre l'action providentielle et le hasard un choix où la science proprement dite n'aurait, semble-t-il, qu'à se récuser *. On trouve cependant quelques idées peu éloignées de ces conceptions dans certaines théories déterministes d'aujourd'hui.

Dans ses patientes recherches sur le Génie héréditaire^ M. Galton estime que le génie (une fois réunies toutes les forces dont a hérité l'organisme qu'il anime) ne peut pas ne pas se révéler. A ses yeux, le besoin de créer de belles œuvres d'art ou d'accomplir de grandes choses n'est pas moins « incompressible » que le penchant au meurtre ou au vol. Il est forcé, pour ainsi dire, de se manifester au dehors, et il le fait, quelle que soit l'opportunité : il éclate donc au milieu dés événements contemporains avec cette impétuosité et ce mépris des conditions ordinaires du succès, que lui attribuaient

1. Ce n'est pas que nous renoncions à l'idée de la Providence. Mais il faut bien reconnaître que nous n'avons aucun moyen scientifique de discerner son action dans les cas particuliers.

généralement les croyants de la Providence ou les partisans de la fatalité. Mais ce n'est pas tout. Dans ses essais de statistique, M. Gallon a cru aboutir, nous l'avons vu *, à certaines formules exprimant les probabilités relatives à la naissance de tant de membres éminents dans telles familles données. De même alors que la société française ou la société anglaise voient chaque année un nombre sensiblement égal de naissances, de mariages, de suicides et de pertes d'objets à la poste, ainsi M. Galton incline à croire que toute race donnée doit fournir, en une même période de temps, un égal nombre de naissances d'hommes de génie.

Cette conception, remarquons-le bien, assigne à l'apparition des hommes supérieurs des causes parfaitement naturelles et qu'elle croit soumises à un déterminisme rigoureux; mais ces causes, elle ne les place que dans le passé. Quand les influences antérieures à celles de la race et de la famille ont donné ce qu'elles pouvaient donner, la préparation tout entière est finie. Certaines forces sont créées; le nombre en est arrêté, et toutes sont irrésistibles : ni l'hostilité des hommes, ni le cours des événements ne sauraient arrêter ou même modifier la fatalité de leur action.

Un philosophe américain fort distingué, M. William James, s'est placé à iln point de vue absolu-

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