‹ Psychologie des grands hommesChapitre 59 sur 98 · Voir le chapitre précédent, p · texte numérisé non relu

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ment opposé *. Les causes antérieures, dit-il, sont beaucoup trop nombreuses, trop complexes, trop lointaines, pour faire utilement l'objet d'une étude scientifique. De famille en famille, d'époque en époque, jusqu'où ne faudrait-il pas reinonter? Jusqu'à la constitution de la voie lactée! Sans doute, « si le système entier de l'univers était appelé à comparaître », on y trouverait, en cherchant bien, toutes les causes des variations individuelles ; mais c'est précisément parce que ces causes sont disséminées dans le système entier de l'univers, qu'il faut renoncer à les chercher. Prenons simplement l'une de ces séries de causes antécédentes» « Quand le résultat en question est la tendance d un œuf, invisible lui-même à l'œil nu, à prendre telle ou telle direction dans son évolution ultérieure, à s'acheminer vers la production d'un génie ou vers celle d'un imbécile, ainsi que l'eau pluviale descend à Test ou à l'ouest de la pierre, n'est-il pas clair quo les causes ambiantes doivent être d'une région si obscure et si menue, consister en ferments de ferments et d'un tel ordre infinitésimal, que nous ne saurions, même par conjecture, essayer de nous en faire une idée? »

Darwin, observe ingénieusement M. William James, s'est trouvé en présence de la même difficulté, lorsqu'il s'est agi* d'expliquer par des causes

1. Voir V Atlantic Monthly, october 1880, et la Critique philosophique, numéros des 22 et 29 janvier et 5 février 1881.

naturelles la diversité des espèces. « Sa triomphante originalité a consisté, dit-il, à prendre pour base de sa théorie la variation individuelle, qu'il considère comme une variation accidentelle, »

D'où vient en effet que tel animal s'est trouvé, à un moment donné, mieux armé que ses pareils pour résister au froid ou à la faim, muni d'une fourrure plus épaisse, d'une coloration plus protectrice, d'une vue plus perçante, d'une dent plus aiguë? Nous ne pouvons rien en savoir. Mais, cet avantage une fois donné, comment les effets combinés de la concurrence vitale et des sélections naturelle et sexuelle vont-ils en faire le point de départ d'une espèce nouvelle? Voilà le problème intéressant, et ce problème-là n'est point insoluble. Ainsi le philosophe, continue M. James, doit accepter les génies simplement à titre de données, tout comme Darwin a accepté les variations spontanées. Pour lui, ainsi que. pour Darwin, tout le problème n'est que de savoir, une fois ces données posées, comment le milieu les affecte et comment elles affectent le milieu, c J'affirme maintenant que la relation du milieu visible avec le grand homme est, quant au principal, exactement ce qu'est la variation dans la doctrine darwinienne. Le milieu l'adopte ou le rejette, le préserve ou le détruit, en un moi le sélige. Pour autant qu'il l'adopte et le préserve, il se modifie lui même sous son influence, d'une manière particulière et originale. »

Ainsi, M. Galton croit que Taction des influences héréditaires est, à elle seule, absolument décisive, et que le milieu est indifférent. M. William James croit que Taclion du milieu est prépondérante et surtout qu'elle peut seule être analysée et expliquée.

Ce que nous pensons de l'action des causes héréditaires, le lecteur l'a vu dans notre étude précédente. Mais le grand homme issu d'elles fait-il violence aux circonstances? A-t-il besoin de le faire et le pourrait-il? C'est ce que nous contesterons tout d'abord à M. Galton.

Le grand homme dirige son époque, il la conduit et la domine, très certainement. Prise dans son ensemble, la violente-t-il, la contraint-il à remonter malgré elle la pente qu'elle a descendue? Nul historien ne le croira. Souvent un génie apparaît dans une heure de crise, et il en hâte le dénouement, qu'il fait plus heureux et plus brillant qu'on ne l'eût espéré. Souvent il trouve chez ses contemporains deux tendances opposées, deux forces ennemies qui se tiennent en équilibre ou dont la lutte remue profondément, déchire et bouleverse la patrie; il adopte l'un des deux partis, se met à sa tête, le discipline, l'entraîne à la victoire : voilà en deux ou trois mots Thistoire de tous les grands hommes connus. Aucun d'eux n'a, que nous sachions, triomphé seul; aucun n'a eu contre lui la majorité de ses concitoyens, ou du moins la portion la plus éclairée ou la plus vail-

lante de ceux qui pouvaient lui prêter aide ou lui opposer une résistance sérieuse. Périclès n'a gouverné les Athéniens que par la persuasion, et on se rappelle avec quelle amertume Platon lui reproche * d'avoir flatté leurs préjugés. Alexandre a hérité des traditions savantes de la Grèce et de la vigueur des Macédoniens dressés par Philippe. Que la révolution par laquelle César mit fin à la République ait eu des milliers de complices dans l'armée, dans les provinces, dans l'enthousiasme de ses soldats et dans la faiblesse de ses adversaires, n'est-ce pas là autant de lieux communs? On n'ignore pas davantage sur combien de passions et d'intérêts Cromwell s'était appuyé. Lors de sa dernière maladie, « non seulement dansie palais de Whitehall, mais dans une multitude d'églises et de maisons de Londres, des prières ferventes s'élevaient, dit M. Guizot ", pour la guérison du Protecteur, prières à la fois sincères et intéressées, suscitées par la sympathie et par la crainte; indépendamment des hommes attachés à sa personne ou -à son gouvernement et dont la fortune se trouvait liée à la sienne, Cromwell était, pour tous ceux des révolutionnaires et des sectaires que le fanatisme républicain n'avait pas rendus ses ennemis, le représentant de leur cause, le défenseur de leurs libertés civiles et religieuses. »

h. Notamment dans le Gorgias et dans le Protagoras. 2. Guizot, Histoire de la révolution d'Angleterre, 2* part., t. II, p. 390.

Et rhistorien, à la grave autorité de qui nous empruntons ces paroles, explique cette popularité en ajoutant : € A chaque moment, dans chaque situation, il démêlait avec une sagacité admirable les passions et les intérêts dominants, pour en faire les instruments de sa propre domination, peu soucieux de se démentir, pourvu qu'il triomphât d'accord avec rinstinct public, et donnant pour réponse aux incohérences de sa conduite l'unité ascendante de son pouvoir ». Napoléon I" a détourné sur l'Europe le flot de la Révolution française * ; il Ta égaré, si l'on veut, et finalement épuisé. Qui dira qu'il se soit mis en face d'elle pour la comprimer partout, qu'il ait pu en avoir seulement la pensée, et qu'une semblable tentative eût été possible même à son génie '? Sans doute il s'est efforcé sur plus d'un point d'en modifier le caractère, d'en réparer les désastres, d'en ordonner les créations, d'en supprimer les abus; il s'est surtout ingénié à recueillir le bénéfice de la haine qu'elle avait propagée contre les institutions de l'ancien régime, « Il s'allia à elle pour l'opprimer », dit Mme de Rémusat. Oui sans doute, il voulut en être le maître; mais enfin pour la conduire à son idée, il fut obligé de s'allier à elle, en France d'abord, puis en Europe. Les auxiliaires mêmes

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