Voir le chapitre précédent, p. 113 et il
après avoir compromis, pour lui tout au moins, les résultats de ses plus éclatantes victoires. Il faut donc qu'il s'établisse une série d'adaptations entre le grand homme et son milieu. Quand son œuvre sera accomplie, sa gloire fondée, c'est le milieu qui se modifiera sous son action et en recevra l'empreinte. Delà une harmonie apparente qui fait souvent croire que le grand homme n'a été qu'une sorte d'efflorescence de son milieu. Autre erreur! L'homme de génie supprime la distance qui le séparait de ses compatriotes attardés; bon gré mal gré, et par l'action de ses chefs-d'œuvre enfin compris, il fait monter jusqu'à lui la foule initiée; il élève à lui l'humanité. Mais la continuité qui en résulte, c'est après lui qu'elle se révèle. En tout cas il est bien rare qu'il arrive à la gloire du premier coup, et qu'avant de s'imposer ainsi à l'admiration universelle, il ne lui faille pas conquérir pied à pied l'estime, le respect, la confiance et l'admiration de ses concitoyens '.
Cela ne dépend-il que de lui? Y est-il prédestiné de telle sorte qu'il n'ait qu'à paraître et à vivre pour
1. Il est parfaitement exaction le verra plus bas, que Newton trouva plus d'un élément très important de ses découvertes dans des travaux mathématiques et astronorhiques d'Angleterre, de France. Mais il est très exact aussi que dans ce siècle de Huygens, de Leibniz, des Bernouilli, de Fontenelle, « il s'écoula, dit Biot, plus de cinquante ans avant que la grande vérité physique, renfermée, démontrée dans le livre des Principes,, fût, je ne dis pas suivie et développée, mais seulement comprise par la généralité des savants >».
y réussir? et le nombre de ces prédestinés est-il arrêté par avance pour chaque siècle et pour chaque pays? Ce serait là une harmonie préétablie bien singulière. Il est sûr que nous répugnons instinctivement à ridée qu'un accident tout fortuit ait privé rhumanité d'un génie; mais cette répugnance est de pure imagination. Voici une guerre qui commence : des milliers de jeunes gens de vingt et un ans y sont tués; puis un grand capitaine se révèle parmi ceux que la mort a épargnés. Qui croira que parmi les victimes n'ait pas pu se trouver son égal, que les ballefs et les obus aient pris soin de se diriger exclusivement du côté de ceux qui n'étaient point « marqués du sceau du génie »? Or, la vie est, dit-on, comme une bataille continuelle; et aux chances de mort que multiplient indéfiniment autour de nous les accidents, les épidémies, les contagions inattendues, viennent s'ajouter des causes sociales, comme les persécutions religieuses et les révolutions politique^. Les influences héréditaires ou les inspirations de l'Inconscient prévoient-elles donc les nécessités de l'avenir, et savent-elles y accommoder l'élaboration des germes qu'elles préparent en plus ou moins grand nombre à la vie?
Pourtant nous pensons qu'entre les actions héréditaires et les conditions du milieu où elles aboutissent, il doit y avoir une certaine harmonie; mais le fait, tel que nous le voyons, n'a rien de mystérieux. Les causes qui ont préparé l'organisation
cl*un homme de génie n'ont pas seulement élaboré la forme de son crâne et la structure de son cerveau : elles ont dû agir de mille manières sur ses dispositions, sur ses aptitudes, sur ses idées. Mais ces causes n'étaient pas toutes particulières au petit cercle de ses ascendants. Des influences analogues agissaient dans des sens peu différents sur un très grand nombre de familles. En travaillant à la production d'un homme supérieur, les causes lointaines lui ménageaient par avance le milieu qui devait le recevoir; elles préparaient, par exemple, la Renaissance tout entière, en même temps que sur un point donné elles préparaient Raphaël. Est-ce uniquement par l'hérédité physiologique qu'elles le faisaient? Non sans doute; et nous ne sommes pas disposés à étendre jusque-là le pouvoir de l'hérédité. Mais les métamorphoses des besoins et des tendances et l'accumulation des idées nouvelles ne peuvent pas ne pas imprimer des impulsions communes à l'ensemble des intelligences et des volontés d'un même temps et d'un même pays. L'homme supérieur ne fera que répondre à ces sollicitations avec plus d'énergie ou avec plus de charme, avec plus d'originalité enfin que tous les autres.
La société du xvm* siècle s'ennuyait : elle avait, je ne sais qui l'a dit, l'ennui du cœur et l'ennui de l'esprit. Les uns cherchaient le divertissement dans la conversation des salons, les autres le demandaient à la nature, et cette nature, ils ne se bornaient pas à
la décrire ou à la chanter, ils la prenaient comme l'inspiratrice trop dédaignée de toutes les vertus et de toutes les grandes œuvres humaines. Ces derniers devaient donc suivre Rousseau qui renouvelait si puissamment les émotions et promettait de ramener enfin dans leurs voies ^ naturelles » la société, l'éducation, les gouvernements et la politique. Dans Tune et dans l'autre voie, Jean-Jacques avait eu des précurseurs. Dans son amour de la campagne et de la solitude il avait été précédé par Daniel de Foë (dont il avait lu l'œuvre avec plaisir), par Gesner et par Richardson; il avait eu pour ami, pour le meilleur de tous peut-être, l'auteur de Paul et Virginie, Dans son essai de réhabilitation de l'homme naturel ou , comme nous disons aujourd'hui, primitif, il avait été précédé par Vauvenargues. Vauvenargues avait excusé les défauts des « premiers temps », il en avait loué les vertus; il avait essayé de montrer que les sauvages n'étaient pas si inférieurs aux modernes. « Tous les hommes, avait-il ajouté, naissent sincères et meurent trompeurs. » Plus tard, Bernardin de Saint-Pierre dira plus hardiment et avec un air plus marqué de para« doxe, qu' ce il faut chercher la source de nos plaisirs dans la nature et celle de nos maux dans la société ». Entre les deux est Rousseau, plus grand que l'un et l'autre, mais les unissant aussi l'un à l'autre. On a dit que sa sensibilité l'avait isolé des Français de son époque. Elle Ta mis sans doute en conflit avec les
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esprits secs et ironiques qui formaient à peu près la moitié de la société polie : mais elle la feiit Tidole, le demi-dieu de tous les esprits passionnés, romanesques et voluptueux qui remplissaient l'autre moitié. Il a donc eu le sort de tous les hommes de génie : aux préférences incertaines d'une grande partie de ses contemporains il a donné une résolution, un accent, une continuité, une force expansive et conquérante qui ont rallié des milliers d'âmes. Delà ce témoignage si précieux de BufTon : « Ce que V Emile a dit de l'éducation, tout le monde le pense, mais Rousseau est le seul qui se soit fait écouter ».
Nous arrivons ainsi à Topinion de M. James sur l'importance du milieu contemporain. Du moins nous y touchons par un point; car, sous la forme où elle s'offre à nous, elle nous paraît appeler des réserves considérables.
Si la théorie de M. Galton fait trop grand, à nos yeux, le rôle de la nécessité, celle de M. James fait trop grand le rôle du hasard. « Le génie n'est qu'une variation accidentelle », voilà une première idée qui n'est qu'une application des théories de Darw^in sur l'origine des espèces. Mais ce rapprochement est-il possible? est-il rationnel? C'est ce que nous allons d'abord examiner.
On sait pourquoi Darwin attache tant d'importance à ridée qui lui fait chercher l'origine des nouvelles espèces dans une variation accidentelle. La concurrence vitale étant posée, une telle variation
lui paraît en effet nécessaire pour constituer un premier écart d'où la forme nouvelle sortira. C'est parce que la variation est fortuite qu'elle est individuelle; c'est parce qu'elle est individuelle qu'elle est un avantage; c'est parce qu'elle est un avantage que celui qui la possède doit supplanter ses rivaux, accaparer pour lui la nourriture et les femelles, finalement propager avec sa race les caractères particuliers qui lui ont permis, à un moment donné, de vivre et de se reproduire au détriment de ses congénères. Le système se tient admirablement.
Reportons-nous maintenant au grand homme.
Vient-il supplanter et affamer les représentants de Tespèce dont il est sorti? Doit-on voir en lui le fondateur d'une espèce nouvelle? Introduit-il au sein de l'humanité un effort de divergence et de séparation, comme il est nécessaire qu'il y en ait un dans l'animalité pour diminuer l'intensité dé la concurrence et permettre à un plus grand nombre de variétés de subsister les unes à côté des autres *?
Il est certain que le génie prend heureusement dans notre admiration la place que prétendaient y occuper une foule de médiocrités. Descartes a € exterminé :d les scolastiques, comme Racine a supplanté Pradon, comme Richelieu a chassé de la politique tous ceux qui conspiraient contre lui avant et pendant la journée des Dupes. Mais ceux
1. Voir noire livre VHomme et l'Animal, 2* édition, l»c partie.
qui ont été supplantés ainsi, qu'étaient-ils? Des intelligences peu riches, dont le commerce ne pouvait que nous appauvrir nous-mêmes, des esprits particuliers ou extravagants, qui ne pouvaient que nous égarer après nous avoir divisés, de faux classiques qui, accaparant la tradition, la dénaturaient, et s'obstinaient à placer entre nous et les vrais chefs-d'œuvre leurs trompeuses imitations. Quant aux vainqueurs, ils font tout le contraire. Ils ne nous enlèvent pas notre nourriture : ils ne nous condamnent pas à la stérilité. Ils apportent à nos pensées et à nos cœurs des aliments nouveaux, dont nous pouvons tous, tant que nous sommes, faire, si nous le voulons, notre profit. Ils augmentent la flamme de nos amours, ils donnent à ces amours des objets qui les captivent ; et c'est leur influence bienfaisante qui encourage, instruit et dirige ces relations fécondes.
Et maintenant, n'y a-t-il qu'un génie à la fois qui alimente et qui dirige les contemporains? Non : car, en définitive, nous ne cessons d'étudier ni Leibniz malgré Kant, ni Descartes malgré Leibniz, ni saint Thomas malgré Descartes, ni Platon malgré Aristote. <l Fatigués, dit Emerson ', de l'excès de renommée et d'influence d'un grand homme, nous
1. Voir les Essais de philosophie de Emerson, traduits par Em. Montégut, i vol., Charpentier. — A lire encore sur le même sujet son ouvrage : les Représentants de rhumaniié, trad. française, Paris, 1863.
avons le remède et le contrepoids dans un autre, i^ Ainsi, le grand homme ne nuit pas à la gloire de ceux qui l'ont précédé; il ne nuit qu'à la réputation et à l'action fie ceux qui nous endormaient avec eux dans une interprétation monotone. Ce n'est pas assez dire. Grâce à la vigueur qu'il rend à nos esprits reconstitués et remis en éveil, nous nous sentons plus capables de goûter de nouveau ses grands aïeux ; nous nous livrons encore à eux, non sans réserve, mais non pas sans plaisir et sans profit. Pour un esprit superficiel, quoi de plus éloigné de Cuvier que Darwin I Et cependant Darwin lui-même se flatte d'avoir placé dans les assises de son système la loi des conditions d'existence « sur laquelle a tant insisté, dit-il, l'illustre, Cuvier * ». Ce sont les passions facticej des gens médiocres qui, dans un moment passager de mode et d'engouement, opposent la gloire nouvelle aux anciennes. Mais celui qui approfondit le chef-d'œuvre nouveau ne tarde pas à trouver dans ses profondeurs les inébranlables traditions sur lesquelles il repose et sur lesquelles l'auteur a bâti. Tel qui a creusé les noumènes de Kant y a retrouvé les monades de Leibniz et les idées de Platon. Nous ne parlons pas des savants, dont chaque découverte a créé une force nouvelle et, par cette force, des actions dont l'effet physique et économique ne pourra jamais