Voir OHgine des espèces^ VI
146 PSYCHOLOGIE DBS GRANDS IIOMIIES.
être perdu. Dans les arts, les peintres et les musiciens d'élite ouvrent à nos âmes des sources nouvelles d*émotions et de plaisirs; est-ce en épuisant ou en fermant les anciennes'? Il le pafait quelquefois; mais ce n'est qu'une illusion. Il est vrai que leurs flatteurs d'un jour s'attachent uniquement à cette partie de leur génie qui « opère une révolution », < qui rompt avec les traditions surannées ». Mais ce ne sont pas ces éloges-là qui fondent et qui assurent le mieux la renommée d'un homme destiné à être appelé grand. Tandis que des disciples bruyants le compromettent par des louanges et des imitations également gauches, ce sont leurs juges les plus sévères qui les consacrent pour la gloire, lorsqu'un jour ils croient pouvoir dire : Voilà qui est nouveau et qui U14 instant nous a surpris tous, mais voici qui est beau comme du Titien, comme du Rubens ou du Rembrandt *.
Bref, le grand homme n'enlève à la masse des intelligences aucun aliment, et il leur en apporte de nouveaux. En cela déjà, cette variation individuelle qu'on nomme le génie ne se comporte pas
1. Nul musicien, nul critique compétent n'a loué Mozart plus que ne Ta fait Richard Wagner. « Voyez Don Juan, ditil, où la musique a-t-elle jamais déployé une individualité d'une richesse aussi infinie? > etc. (Phrase citée dans les feuilletons musicaux du journal le Temps. Voir particulièrement les feuilletons d'octobre et novembre 1887.)
2. C'est à peu près ce que Robert Fleury disait récemment des beaux tableaux de Courbet, h propos de l'exposition générale de ses œuvres.
comme les variations individuelles le font, d'après Darwin, dans le règne animal. L'esprit systématique d'un disciple distingué, mais subtil, pouvait seul méconnaître une telle vérité.
Mais les grands hommes, dira-t-on, ne créentils pas dans l'humanité comme des races tout à fait distinctes? Chacun d'eux n'est-il pas l'auteur et le père d'une famille qui hérite de lui, qui a ses goûts, ses passions, ses idées, puis qui est souvent en hostilité et en procès avec toutes les autres et qui lutte pour la domination? N'y a-t-il pas ainsi parmi nous les fils de Voltaire et les fils de Diderot^ les fils de Rousseau et les fils de Montesquieu, comme il y a les fils de saint Louis et les fils de Calvin, ^îomme dans le catholicisme même il y a les fils de saint Dominique et les fils de Loyola? Ceci est beaucoup plus spécieux et renferme une beaucoup plus grande part de vérité; mais voyons de près la question.
L'unité de l'esprit humain s'accommode très bien d'un certain nombre de tendances et de manières de voir assez différentes. La diversité d'abord (quelques-uns diront la contradiction, mais nous n'allons pas jusque-là), la diversité, disons-nous, est dans les choses que nous voulons ou expliquer par notre science ou reproduire, en les embellissant; par notre art. Le général et le particulier, l'individuel et l'universel, le déterminisme et la liberté, le réel et l'idéal, la personne et l'État, la
nature et Dieu, sont autant de vérités, comme le dessin et la couleur, la mélodie et Tharmonie, lexpression et le naturel, la conservation et le progrès sont autant de nécessités, dont aucune ne peut être impunément sacrifiée à l'autre au delà d'une certaine mesure. La diversité est encore en nousmêmes, dans la dualité de notre nature spirituelle et corporelle, dans la multiplicité de nos facultés, dans les réclamations successives de notre imagination et de notre raison, de notre cœur et de nos sens, etc. De là, dans les inclinations des hommes et dans les systèmes dont ils s'engouent, des divergences inévitables, aussi anciennes que le monde, et qui divisent les ignorants et les simples tout autant que les hommes supérieurs. Ces derniers prennent donc parti dans cette division; car ils ont, eux aussi, leur tempérament, leurs préférences secrètes; puis ils voient se ranger sous leurs bannières ceux que des prédispositions latentes et des préférences plus ou moins réfléchies préparaient d'avance à devenir leurs partisans convaincuis. Quelquefois, les matériaux scientifiques à organiser sont assez nombreux, les idées nouvelles à exprimer sont assez riches, la tâche à exécuter est assez complexe, pour suffire au génie de plusieurs. On les voit alors s'opposer volontiers deux à deux, soit en même temps, soit à de très courts intervalles, exprimant chacun de leur côté l'une des deux manières rivales de résoudre le problème posé, de
comprendre, de sentir et d'exprimer les aspects divers de l'I^omme ou de la nature. C'est ainsi qu'on a Heraclite et Démocrite, Platon et Aristote, Sophocle et Euripide, Parrhasius et Zeuxis, Plante et Térence, Virgile et Horace, Dante et Arioste, Michel-Ange et Raphaël, Corneille et Racine, Poussin et Lesueur, Bossuet et Fénelon, Turenne et Condé, Descartes et Leibniz, Voltaire et Rousseau, Cuvier et Geoffroy Saint-Hilaire, Gœthe et Schiller, Rossini et Meyerbeer, Hugo et Lamartine, Balzac et George Sand, Ingres et Delacroix,... sans parler de beaucoup d'autres, et sans vouloir nier qu'entre les deux émules *, dont cette rivalité même attire le plus vivement l'attention de la foule, ne se puissent encore intercaler des génies non moins puissants et non moins originaux. Tous ces hommes donc ont leurs partisans, leurs fidèles; et chacun de nous est d'autant plus fier de ses pressentiments, d'autant plus jaloux de ses préférences, qu'il peut invoquer en leur faveur l'autorité d'un grand nom.
Ainsi donc, cela est acquis, le grand homme prend part à nos divisions, puisqu'il prend part à nos passions et à nos soucis. Mais ces divisions, il est clair pour nous qu'il ne les crée pas. Vient-il les aggraver ou les atténuer? Voilà maintenant la
1. Il est clair que cette dualité n'est pas aussi facile dans la vie d'action où la rivalité n'est pas si pacifique ni le partage de la domination si commode. Et cependant de ceux-là aussi l'on peut dire souvent que l'admiration commune- et la reconnaissance de la postérité les réconcilient dans la gloire.
question. Or, ici encore, la réponse ne paraît pas douteuse. Si la cause de lindividu contre l'État, si la cause du coloris contre le dessin... n'avaient été soutenues que par des gens médiocres, elles eussent été, n'en doutons pas, soutenues avec tout autant de vivacité, je me trompe, avec beaucoup plus d'étourderie, d'étroitessô d'esprit, de violence et d'entêtement dans le paradoxe. Les preuves d'ailleurs en sont là. Ce ne sont jamais les vrais chefs d'école qui sont « excentriques »*; ce sont ceux qu'on appelle les indépendants, les originaux, les enfants perdus, et ceux-là ne font point souche. Quant aux hommes supérieurs, ils ont beau élever drapeau contre drapeau ! La voix du genre humain les réconcilie toujours; mais cette réconciliation n'est-ce pas eux qui en ont par avance fourni les moyens? C'est en effet dans l'admiration commune de la beauté que nous nous sommes réconciliés nousmêmes, et la beauté, qui donc nous la donne à contempler, si ce n'est eux? Ainsi, grâce à eux, les idées se multiplient, l'expression des senti-
1. Nous avons aujourd'hui avec M. Pasleur une médecine nouvelle. Quelques-uns de ses élèves se sont empressés de proclamer qu'elle détruisait toute la médecine ancienne, que toute maladie était exclusiveme'nt l'œuvre des microbes, etc. Ceux qui étudieront de près tous les écrits de M. Pasteur verront que le maître n'a jamais donné dans cet excès : ils verront qu'on peut trouver chez lui-même les bases de la conciliation entre les deux théories, dont la première fait venir le mal du dedans de l'individu, et dont la seconde le fait venir du dehors. C'est M. Pasteur qui a assimilé le microbe à la semence et la constitution du malade au terrain.
ments se transforme et se rajeunit; les côtés demeurés obscurs jusque-là de la nature et de la vie s'éclairent; mais, grâce à eux aussi, nos libres efîorts et nos progrès se maintiennent dans l'unité d'une tradition qui s'élargit sans se briser. Comme le dit encore Emerson, « les grands hommes, par leur fidélité aux idées universelles, nous défendent contre nos contemporains ». Ajoutons qu'ils nous défendent contre les préjugés d'un patriotisme étroit. Nul Anglais n'est plus Anglais que Shakespeare, et nul n'a plus fait goûter parmi nous la littérature de son pays. Il est vrai que « l'ardeur du Midi avait réchauffé l'analyse profonde de Shakespeare, comme le génie romain avait orné et embelli le calvinisme de Milton * ». Concluons enfin : non, ce n'est pas un effort de séparation et de divergence que le grand homme introduit au milieu de nous, c'est beaucoup plutôt un effort de développement indéfini dans la concorde et l'unité.
Mais cet effort, il faut savoir comment il s'imprime au milieu et comment le milieu le reçoit. M. James prétend que le milieu ne fait que re-
i. Philarëte Chasles* .
pousser ou accepter le génie , plus simplement encore , le détruire ou le laisser vivre. C'est là rompre arbitrairement la continuité historique ; c'est méconnaître l'évidente préparation sans laquelle tout grand homme apparaîtrait dans son époque comme un effet sans cause ou comme une force atteignant un but sans moyens disposés d'avance.
Il y a dans la science une logique des problèmes qui fait qu'ils ne peuvent être indifféremment posés, à plus forte raison résolus^ l'un avant l'autre. .Mais en revanche, quand tel problème est résolu, tel autre est posé ; le grand savant peut venir : il y a une question digne de lui qui l'attend et qui le réclame. Quand ce moment n'est pas encore arrivé, que voit-on? Des précurseurs, des esprits ardents et impatients, qui se brisent, trop mal armés, contre des obstacles trop compacts encore? Longtemps peut-être on les appellera des illuminés, des utopistes. L'avenir sans doute les réhabilitera, quand il connaîtra ceux qu'ils préparaient * ; mais il ne les
1. Ainsi Descartes a rendu plus célèbre Ramus; la gloire de Leibniz a fait la réputation de Glisson ; la critique de Kant a donné un piquant intérêt aux arguments du moine Gaunilon contre l'ontologie de saint Anselme; les progrès de Thégélianisme ont fait sortir de l'oubli un hégélien venu trop tôt, dom Deschamps; les progrès de la géologie et de la paléontologie ont fait le renom scientifique (car l'autre était assuré déjà) de Bernard de Palissy. « Ceux qui ont été les prédécesseurs des grands esprits .et qui ont contribué en quelque façon à leur éducation, leur doivent d'être sauvés de l'ou-
réhabilitera jamais assez pour en faire de grands hommes; car, s'ils ont rêvé et espéré de grandes choses, ils n*ont pas pu, faute de moyens, les accomplir. C'est ainsi que Roger Bacon a comme prophétisé beaucoup de nos découvertes modernes sans en avoir commencé aucune; que Cardan a pressenti le calcul infinitésimal, mais n'a pas pu aller au delà; que Van Helmont a imaginé la chimie, mais n'a pas été à même de la fonder. Un transformiste ajoutera : C'est ainsi que Robinet, de Maillet et quelques autres ont précédé Darwin;. mais ni les corrélations des organes entre eux, ni les rapports des espèces vivantes avec les espèces éteintes n'étaient assez connus pour remplir les cadres vides de leurs hypothèses; ils n'ont donc pu tracer qu'une ébauche aux lignes inconsistantes et confuses.
Ce qui est vrai de la science proprement dite est vrai de la politique, de la guerre, de la littérature, des arts. Que fera un génie politique sans État et un génie militaire sans soldats? Rien de plus simple, dira-ton, s'il est vraiment génie : il créera, celuici son État, celui-là son armée. Mais encore faut-il les éléments ! Or, l'expérience prouve que le génie s'emploie beaucoup plus souvent à donner à des éléments préexistants qu'il organise une valeur, une expression, une puissance inconnues, qu'à
bli. Dante fait vivre Brunetio Latini; Milion, Du Bartas; Shakespeare fait vivre Lyly. » (Mézières, Prédécesseurs et contemporains de Shakespeare, p. 93.)
trouver ces éléments mêmes. Ce n'est pas un grand peintre qui a inventé la peinture à Thuile * ; et l'histoire de ceux qui ont lentement perfectionné le système moderne des notations musicales, des ressources instrumentales et orchestriques, c'est une histoire bien obscure, réservée aux longues patiences des érudits amis du mystère *. C'est Frédéric le Grand qui a fait de l'armée prussienne une armée victorieuse; mais c'est le Roi- Sergent qui lui avait formé des soldats. Ce ne sont ni Racine, ni La Fontaine, ni Molière qui ont fait le travail de Vaugelas.
1. L'invention de la peinture à l'huile, faussement attribuée à Van Eyck, remonte à un siècle plus loin; un tableau de Jean de Nutine, peint à l'huile sur bois, porte la date de
2. « Palestrina, s'il déblaya ce pédantisme (de la scolastique musicale), sMl éclaira des purs rayons de son génie la dernière partie du xvi« siècle^ ne fut pas novateur pour cela, il ne se proposa ni d'inventer ni de marcher en avant. Son but fut de rétablir ce qui était altéré, de se servir exclusivement des moyens en usage avant lui, mais de s'en bien servir. Il sut faire des chefs-d'œuvre tout en se conformant aux lois et aux exigences de l'harmonie consonante, sans se permettre d'autres dissonances que les dissonances artificielles, et en tirant de cet ancien système tout ce qui pouvait en sortir. C'en était le dernier mot. Dès le lendemain, Monteverde allait faire (ou préparer?) non une réforme, mais une révolution, aborder sans préparation les dissonances naturelles et commencer une ère vraiment nouvelle, celle de la musique passionnée, de la musique dramatique, de la tonalité moderne. » (L. Vilet, Études sur les beaux-arts, 4* série, p. 293.) Comparez la gloire de Palestrina et celle de Monteverde! C'est qu'en toute chose le représentant inférieur, ébauché, d'un système supérieur, est moins beau que le représentant achevé d'un système occupant, dans son ensemble, l'échelon immédiatement inférieur.
Corneille ne doit qu'à lui-même son grand cœur, Tàccent fier et pathétique de son éloquence ; mais il avait reçu de ses prédécesseurs, tels que les Rotrou et les Mairet, un système dramatique à peu près formé et suffisant pour l'esprit de Tépôque. En politique, pour combien de personnages connus l'histoire n'a-t-elle pas dit : Il est venu trop tôt! Il y avait dans César plusieurs Marins; mais plusieurs Marins étaient venus en effet avant lui, et ils n'avaient fait que répandre inutilement le sang de leurs concitoyens. Ni Etienne Marcel, ni le cardinal de Retz, ni Dupleix, ni, dans un autre genre, le financier Law n'ont réussi, parce que le milieu où ils ont vécu ne se prétait pas encore à la témérité de leurs desseins.
Il est vrai de dire que, pour de tels personnages, la postérité doutera toujours s'ils avaient en réalité tous les éléments de la véritable grandeur. Le propre du génie, dira plus d'un esprit critique, c'est de voir, entre autres choses, ce qui est possible et ce qui ne Test pas. Courir après l'irréalisable, c'est une marque d'infériorité, c'est une preuve qu'on a plus d'imagination que de jugement et que de volonté de faire quelque chose. Mais ce doute appelle lui-même une réponse, — Soit, répliquerat-on ! Le vrai génie se détourne de l'impossible, et il s'arrête de lui-même, quand il voit que ses efforts seraient perdus ou n'apporteraient autour de lui que le trouble et la ruine. Il n'en est pas moins vrai
que rhumanité perd une grande vie et un grand homme. — Et voici que l'objection reprendra : Le génie n'a qu'à se porter ailleurs. Qui empêchait le cardinal de Retz d'être un grand personnage? La monarchie aDsolue? Elle n'avait fait obstacle ni à Colbert ni à Louvois. L'éloquence politique était sous Louis XIV une chimère; aussi les esprits créateurs n'y pensaient-ils même pas, et les esprits faits pour l'éloquence se reportaient du côté de la chaire. — Soit encore! Mais enfin, si large qu'on le suppose, le génie n'est pas, de son essence, universel. Pour briller dans la chaire, il fallait commencer par être prêtre, prêtre convaincu, et n'a pas la vocation qui veut *. Tel qui au xvn® siècle avait l'esprit profondément observateur et aimait à penser aux phénomènes de la vie, eût fait un grand naturaliste, s'il eût connu le microscope, si les esprits n'avaient pas été tous enchaînés par une théorie mécaniste, etc. Pouvait-il se transformer et devenir un grand mathématicien * ? Parmi les médecins dont se sont tant moqués Mohère et Boileau, pourquoi n'y aurait-il pas eu d'hommes éminents? Mais l'état de la physiologie et de la chimie ne pouvait que les arrêter
1. On sait que Retz était appelé par sa naissance à l'épiscopat; on sait comment la ténacité de son père et les habitudes de l'ancien régime attachèrent malgré elle à l'Église « l'âme la moins ecclésiastique qui fût dans l'univers »,
2. Les mathématiques et la musique sont les deux sciences (ou arts) qui supposent les prédispositions organiques les plus arrêtées. C'est du moins ce que parait avoir assez bien prouvé M. de Candolle (Histoire de la science et des savants).
OU les égarer; ils étaient cependant engagés dans une profession : ils nourrissaient donc fatalement de grandes espérances, et ces espérances étaient fatalement déçues. « Ma vie, dit Metternich *, coïncide avec une période abominable. Je suis venu au monde trop tôt ou trop tard. Plus tôt, j'aurais eu ma part des jouissances de l'époque. Plus tard, j'aurais servi à reconstruire. Aujourd'hui, je passe ma vie à étayer des édifices vermoulus. » Enfin, que d'artistes inconnus qui, dans des époques de transition, ont esquissé un tableau, ébauché une statue, tenté quelque œiivre isolée, incomprise sans doute de leur époque. Nous voyons dans leur œuvre les claires promesses d'un talent supérieur; mais nous comprenons aussi que les conditions faites par les temps et les lieux leur ont interdit tout essor, parce qu'elles leur ont fermé toute issue *.
Quoi qu'il en soit, il est bien rare que le grand homme ne soit pas attendu, réclamé par ceux qui l'entourent ; si sa gloire révèle l'intensité des satisfactions qu'il procure, celles-ci attestent ellesmêmes l'énergie des aspirations et des besoins. Or le besoin, ici comme ailleurs, n'est pas une pure privation, quelque chose de tout négatif; c'est le sentiment qu'une certaine force a d'elle-même et de