Nouveaux Lundis, t. VUl (Sur la littérature anglaise
supérieurs. Turenne n'y pensait guère et n'avait que de la méthode. Je crois, ajoutait-il en souriant, que je l'aurais battu. Condé s'en doutait plus que lui, mais c'était par impétuosité qu'il s'y livrait. » Laissons de côté ce double jugement * sur des émules. Qu'est-ce que ces explications veulent dire? L'ensemble de la conversation nous l'apprend, e: La science militaire consiste à bien calculer toutes les chances d'abord, et ensuite à faire exactement, presque mathématiquement, la part du hasard. C'est sur ce point qu'il ne faut pas se tromper et qu'une décimale de plus ou de moins peut tout changer. » En d'autres termes, le grand capitaine doit savoir discerner les points sur lesquels, avec les moyens préparés, il y a certitude de succès, ceux sur lesquels il y aurait certitude d'échec, ceux enfin sur lesquels l'issue dépend de circonstances que, malgré tous les éclaircissements recueillis, il a été impossible de prévoir. C'est sur celles-ci qu'il faut avoir l'œil ouvert. Et n'est-ce pas ainsi que fit presque toujours Napoléon? Il savait que, quand il avait confié à tel de ses lieutenants, dans des conditions qu'il avait lui-même organisées, le commandement de son aile droite ou de son aile gauche, de ce côté du moins sa besogne était faite. Il se tenait dès lors prêt, avec une liberté d'esprit presque complète,
1. Depuis les beaux travaux de M. le duc d'Aumale, nous savons tout ce que Condé joignait de science précoce et de calcul à cette fameuse impétuosité.
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pour surveiller l'apparition de ce hasard, là où il savait qu'il avait chance de se produire.
Le hasard existe donc, mais dans les événements et dans les choses, non dans les combinaisons de celui qui sait les diriger. Plus un homme est grand, plus il arrive à lui faire étroitement sa part, et mieux il se met en état de le neutraliser quand il se heurte contre lui. Telle est bien la loi du génie. Agir méthodiquement, mais comme si toutes les résistances qu'on doit rencontrer étaient elles-mêmes méthodiques, c'est donner prise au hasard, faute de Tavoir prévu, et faute d'avoir eu à Tégard de beaucoup d'hommes et de beaucoup de choses la juste dose de dédain qui sied à un homme supérieur. Mépriser complètement ce hasard et le braver, c'est le signe d'un grand cœur et d'un courage que le succès doit justifier souvent, mais ce n'est pas le propre de ceux qui dans leur science ou dans leur art sont destinés au premier rang.
N'y a-t-il pas cependant un point où quelques doutes restent à dissiper? Ne faut-il pas attribuer au hasard bon nombre de découvertes et d'inventions, soit dans les arts, soit dans les sciences? Ici encore quelques réflexions bien simples suffiront à écarter toute méprise. Que le hasard ait été l'occasion de certaines découvertes, soiti mais une découverte scientifique n'est pas constituée parla vue d'un fait isolé, d'un fait brut I L'homme dont la postérité associe le nom au fait révélé, c'est celui qui en a
trouvé les conditions et les conséquences, au moins les principales, et lui a donné ainsi toute sa valeur en rélevant, comme on dit, à la hauteur d'un principe. « Un jardinier de Florence, ayant construit une pompe plus longue que les pompes ordinaires, remarqua avec surprise que l'eau ne s'y élevait jamais audessus de trente-deux pieds, quelque effort qu'il fit pour la faire monter plus haut. » Très bien ! Voilà, si l'on veut, le fait du hasard, et nous ne discuterons pas sur la valeur plus ou moins grande de cette surprise du jardinier. Mais que fit cet homme étonné? Voici tout simplement la suite de l'histoire : « Il communiqua le fait à Galilée, pour en savoir la cause * ». Or, supposons que Galilée ait vu le premier et par un semblable hasard le fait que lui rapporta le jardinier, son mérite et sa gloire s'en seraient-ils accrus? Tout livre de physique élémentaire nous apprend que l'explication générale de l'ascension de l'eau dans les pompes fut une conséquence de notions patiemment acquises sur le poids et la pression de l'air atmosphérique. Ainsi encore, que la découverte des valvules des veines ait été due en grande partie aux hasards de la recherche, cela est possible I mais ce qu'on a très justement contesté, c'est que la connaissance de ces valvules ait avancé beaucoup la découverte de la circulation du sang. « Il serait plus exact de dire que c'est Tidée de la circulation