‹ Psychologie des grands hommesChapitre 77 sur 98 · Nous ne disons pas dans la vie animale · texte numérisé non relu

Nous ne disons pas dans la vie animale

Une fois que, grâce à nos travaux antérieurs, elles sont consolidées dans notre esprit, elles y reposent, en quelque sorte, comme des fondements qu'on ne remue plus; mais sur ces fondements un travail nouveau pourra s'édifier sûrement et vite, parce qu'il sera fait avec des matériaux de même qualité, de même résistance et taillés par la même main. En d'autres termes, il n'est pas étonnant que, dans la vie du grand homme, l'idée réussisse de plus en plus à s'accorder promptement avec les moyens d'action dont elle dispose, et qui depuis longtemps ont été soit étudiés, soit même inventés. C'est la réflexion accumulée qui se rejoint à la réflexion actuelle; l'une et l'autre se retrouvent et se reconnaissent en une harmonie longuement préparée. C'est ce que nous allons constater plus sûrement, en nous arrêtant à examiner d'un peu. plus près ce qu'on est convenu d'appeler Vinspiration.

L'inspiration, est-il besoin de le dire? ne saurait être un état partout semblable à lui-même et dépendant d'une faculté spéciale. Toutes les fois qu'un homme, exerçant ses facultés sur quelque matière d'importance, conçoit et applique une idée qui surprend par la grandeur de ses effets, on dit qu*il a

LE GÉNIE ET L'iNSPIRATION. 237

été inspiré; mais il serait difficile d'établir qu'un homme ait jamais été € inspiré :» dans un art autre que celui qu'il connaît et pratique habituellement et où l'ont porté ses aptitudes. Il n'est pas probable qu'un poète trouve sur un champ de bataille des inspirations tactiques analogues à celles qu'il rencontre dans ses fictions; et si Tyrtée a été inspiré, c'est en composant sa poésie, non en faisant manœuvrer ses bataillons. Les formes que cet état peut revêtir sont d'ailleurs nombreuses. Le mot : « qu'il mourût I » est une inspiration... sublime, ajoute-t-on quelquefois; mais le plus souvent le substantif à lui seul en dit assez. La bienfaisante brutalité d'un chirurgien qui, repoussant autour de lui les timides, enfonce en temps opportun le bistouri sauveur; le coup d'un financier qui, se trouvant seul à deviner une « situation de place », en profite, soit pour assurer le succès d'une belle affaire hardiment lancée, soit pour se tirer d'un mauvais pas; l'audace de l'architecte ou de l'ingénieur qui tournent un obstacle et, dans des conditions faites pour décourager un moins habile, savent trouver des moyens d'embellir et de consolider leur travail, ce sont là autant d'inspirations. La langue scientifique et la langue vulgaire sont parfaitement d'accord pour qualifier ainsi ces inventions heureuses, réalisant ces deux conditions : importance des effets ou des résultats, absence apparente de toute préparation et de tout effort. Ainsi nous trouvons de Tins-

piration non seulement dans tel mot, tel hémistiche, tel coup de théâtre, mais dans telle poésie de plus longue haleine : c'est que la pensée y est sans nuage, que tout mot y produit effet, que les idées succèdent aux idées, les sentiments aux sentiments, avec une rapidité entraînante. Par une de ces fictions où Ton se complaît jusqu'à en être à moitié dupe, on croit que l'auteur a dû trouver tout cela d'un seul coup, que l'idée, l'image et la forme, le mot, le son, l'accord, tout enfin a dû nécessairement venir à lui, sans lui demander aucun effort, et s'est imposé victorieusement à sa pensée et à son art.

Tel est le sens général du mot inspiration. Voyons d'abord ce que l'inspiration n'implique pas (quoi qu'on en dise) ; écartons les symptômes faux et menteurs auxquels on prétend trop souvent la lier.

La facilité ou la difficulté plus ou moins grande * du travail interne et préparateur peuvent caractériser la physionomie particuHère du génie de tel ou tel homme; mais ce n'est pas là ce qui fait la présence ou l'absence du génie même : on ne le contestera pas. Eh bien, quand nous qualifions une œuvre d'inspirée, c'est d'après l'effet qu'elle produit sur nous, non d'après le travail qu'elle a coûté et que nous

i. Une fois qu'on est arrivé à un certain degré, bien entendu : car il y a certaines difficultés de travail et de conception qui mettent irrévocablement un homme au-dessous de la moyenne ou qui lui interdisent de la franchir.

LE GÉNIB ET L'iNSPIRATION. 239

ignorons, qu'il nous est même difficile d'apprécier sans courir le risque de nous tromper : voilà qui nous semble aussi exact. L'esprit d'un auteur est allé avec une extrême rapidité d'une idée à une autre idée ; mais il a rempli l'intervalle de réminiscences et d'aperçus plus ou moins vagues. Ces vraisemblances lui ont suffi. Suffiront-elles au lecteur? et nous supposons un lecteur intelligent. Ce n'est pas sûr! Il est possible que cherchant, sans -les trouver, ces idées intermédiaires, ce travail si facilement exécuté lui paraisse à lui pénible et embarrassé ! Supposons d'autre part un auteur très exigeant pour lui-même, ne voulant à aucun prix laisser rien d'obscur dans la suite de ses idées; sa peine épargnera la nôtre, car un dernier mot, longtemps cherché, éclairera tout un ensemble et nous le fera embrasser d'un seul coup.

« Le génie de Phidias, dit un critique * très sûr de l'art antique, est un des plus libres qui aient existé. Les statues des frontons du Parthénon nous montrent à quel point il sait allier à la vigueur de la conception l'aisance et la largeur du style; elles nous oflrent le commentaire le plus saisissant du mot de Gicéron, suivant lequel on approuvait une statue de Phidias, dès qu'on la voyait {ut Phidix signum, simul adspectum et prohatum est). Rienqui trahisse la recherche ou la tension de l'esprit;

Page 1