‹ Psychologie des grands hommesChapitre 78 sur 98 · Max. Coliignon, Phidias, p · texte numérisé non relu

Max. Coliignon, Phidias, p

tout y est si simple et si grand, que cette perfection semble n'avoir coûté aucun effort. Il feiut aller jusqu'à Raphaël pour rencontrer cette souplesse d'exécution et cette grâce infinie d'un art sûr de luimême qui trouve si naturellement ses moyens d'expression. Faut-il cependant croire ce que rapporte le rhéteur Thémistius sur la lenteur relative du travail de Phidias? « Quoique Phidias, dit-il, « fût très habile à représenter avec l'or et l'ivoire (L les hommes et les dieux, cependant il avait besoin « de temps et de loisir pour terminer ses ouvrages. » Si ce témoignage est vrai, la gloire du maître athénien n'en souffre aucune atteinte. On imagine volontiers ce génie si fécond et si riche répudiant tout ce qui sentirait Timprovisation , se réglant lui-même par un besoin supérieur de perfection, n'ayant rien de cette outrance et de celte fougue qui ne vont jamais sans défaillance. Aussi Phidias n'a-t-il pas eu de déclin. Sa dernière statue est, de l'aveu de tous, la plus parfaite, et nulle part son génie n'a plus d'ampleur et de sérénité que dans l'œuvre de sa vieillesse. » Mais venons à des exemples plus modernes.

Je ne dirai pas qu'il n'y avait aucune rature dans le manuscrit du Télémaque de Fénelon; c'est là,paraitil, uneerreur de Voltaire qui avaitpris unecopie aunet pour le manuscrit autographe. Il paraît cependant certain que ce livre, composé pour l'éducation d'un jeune prince encore élève, fut écrit facilement et vite.

LE GÉNIE ET l'iNSPI RATION. 241

Il est certain également qu'on trouve un nombre considérable de ratures dans les manuscrits de J.- J.Rousseau. Or, comparons l'expression du sentiment de la nature telle qu'on la trouve chez l'un et chez l'autre. Fénelon voit tout à travers les anciens. Dès qu'un trait, pris à Homère ou à Virgile, revient dans sa mémoire, il Taccueille et le place dans ses périodes. A coup sûr, il est impossible d'imiter avec une familiarité plus heureuse. Et cependant l'accumulation des souvenirs est trop grande, le parti pris un peu pédantesque de faire la leçon à ses contemporains en les ramenant à 1' « aimable simplicité du monde naissant », se fait trop sentir, pour que cette simplicité voulue nous fasse illusion. Rousseau, nous le savons, travaille ses expressions et remanie ses phrases. Il a autant de peine à être satisfait de ce qu'il écrit qu'à l'être de ce qu'il voit dans la société des autres hommes. Son esprit, qui a lutté contre tant de difficultés et d'illusions, lutte aussi contre la langue, car il veut lui faire exprimer, sans en altérer cependant la pureté, les sentiments les plus secrets de son âme tourmentée et ombrageuse; mais ces mots enfin, il les a trouvés, et à travers eux l'intensité de son émotion nous arrive contagieuse et pénétrante. Pour tout dire, que l'on compare l'inspiration des Rêveries du promeneur solitaire ou de tant de pages des Confessions à la description si abondante de l'île de Galypso et aux faciles effusions de Mentor sur les beautés de la vie champêtre !

On a pris quelquefois au pied de la lettre le mot de Mme de la Sablière appelant La Fontaine un fahlier; on aurait dit volontiers qu'il produisait ses fables comme un prunier produit des prunes. Nous savons qu'il en faut rabattre. La Fontaine parlait de sa paresse avec une certaine affectation : il élait bien en effet fort paresseux dans l'accomplissement des devoirs sociaux; mais c'était un des hommes les plus instruits et les plus méditatifs de son siècle. N'est-ce pas lui-même qui a dit qu'il fabriquait ses vers « à force de temps *? » En tous cas on a retrouvé le premier brouillon de la fable le Renard, les Mouches et le Hérisson. De cet essai il ne reste plus, dans la fable définitive, que deux vers seulement.

La Joconde est restée quatre ans sur le chevalet. Dans lequel des innombrables travaux faits en quatre jours trouverait-on plus d'inspiration? Mozart et Beethoven diffèrent autant qu'il est possible dans les procédés ou, pour mieux dire, dans les allures de leur travail. L'un a composé dès l'enfance; l'autre a été amené à la musique par contrainte et même, diton, par violence *. L'un entendait inmiédiatement

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