De là ces conseils de tous les Arts poétiques
Qui ne sut se borner ne sut jamais écrire.
. . . Ambiliosa recidet ornamenta. . . .
Lo secret d'ennuyer est celui de tout dire.
ce n'est pas une idée que rinspiration apporte, c'est Vidée, Pour parler plus explicitement, rinspiration est quelque chose qui paraît tenir lieu d'un long travail, qui termine tout à coup une tentative menaçant d'être laborieuse, qui donne la clef d'un labyrinthe, suggère l'expression dont on était en peine et fait apparaître la forme définitive de l'idée *. L'inspiration apporte donc beaucoup plutôt le soulagement et la paix, la paix de l'acte, entendons-nous bien, au sens aristotélique! Cette paix, en effet, ce n'est pas la cessation de l'action; c'est la plénitude de l'action, qui désormais, se sentant apte à créer, va droit à son but, sûre d'elle-même, sans efforts inutiles, avec une puissance dont rien ne se perd, avec une énergie dont aucune parcelle n'est égarée.
Quand l'inspiration ou, ce qui revient au même, l'idée créatrice apparaît ainsi comme le fiât dans le chaos des autres idées, cette apparition a toujours un caractère de soudaineté surprenante. Le change-
1. M. Ch. Lévêque, dans une critique bienveillante de notre livre sur P Imagination j dans le Journal des Savants, nous proposait de l'inspiration la défînition suivante : « Elle consiste en ceci, qu'à un certain moment l'image la plus expressive de son idée éclôt dans l'esprit de l'artiste en même temps que son idée elle-même ». Ceci ne pourrait s'appliquer, ce nous semble, qu'aux arts proprement dits, où c'est l'imagination qui domine. Mais l'inspiration n'est pas le privilège de l'artiste. Il faudrait donc au moins dire, d'une manière plus générale : elle consiste en ceci, qu'à un certain moment le moyen le meilleur d'atteindre le but poursuivi apparaît en même temps que le but lui-même ou avec une rapidité exceptionnelle.
LE GÉNIB ET L'iNSPI RATION. 249
ment qu'elle opère est considérable. Elle a pu être préparée, et le moment rapide où elle éclate résume le plus souvent de très longs efforts; mais il semble bien qu*en un instant, par la vertu d'une résolution prise à temps, par Taudace heureuse d'un trait bien placé, la perspective d'un ensemble plus ou moins vaste est métamorphosée. C'était la confusion; et tout à coup la perspective est fixée : tout s'éclaircit et tout s'ordonne, quoique tout s'élargisse. La disproportion entre ce qui était et ce qui est paraît énorme. Il n'est donc pas étonnant que quelquefois le grand homme lui-même, devant ce que lui révèle sa propre idée, soit étonné et ravi, comme si elle lui arrivait de quelque puissance supérieure. Mais ce qui domine alors en lui, ce n'est pas la fièvre, toujours impuissante, ni la contemplation stérile de l'extase; c'est une vision parfaitement lucide et une volonté parfaitement décidée, parce qu'elle se sent enfin toute armée pour une action prompte et efficace.
Si l'on veut une preuve saillante, entre beaucoup d'autres, de cette espèce de loi psychologique, on n'a qu'à lire dans Thiers la description de la violente colère de Napoléon, quand il apprit que l'excessive prudence de Villeneuve faisait manquer le plan de descente en Angleterre. Son exaspération était eff'rayante, et l'un de ses plus intimes d'alors, le savant Monge, n'osait l'approcher. Mais qu'on fasse attention à ce qui suit r « Tout à coup, revenu de cet
emportement, il se calma d'une manière soudaine; et reportant son esprit de ces routes fermées de l'océan vers les routes ouvertes du continent, il dicta pendant plusieurs heures de suite, avec une présence d'esprit, une précision de détails extraordinaires, le plan qu'on va lire dans le livre suivant. C'était le plan de l'immortelle campagne de 1805. Il n'y avait plus trace d'irritation ni dans sa voix ni dans son visage *. »
Toute inspiration apporte donc avec elle une de ces idées dominantes qui, d'un grand nombre d'autres idées, font un organisme gracieux ou puissant. Mais d'où sort cette idée? Ce ne peut être évidemment d'une sphère étrangère aux autres idées de l'individu (une telle hypothèse serait non seulement incompréhensible, mais absurde). Il faut donc que ce soit du fond même de sa propre intelligence. Mais, quoique tout le monde ait des idées, plus ou moins, tout le monde n'a pas d'inspiration. Essayons de démêler à quelles conditions une intelligence est capable d'en avoir ou d'en recevoir.
Nous croyons, quant à nous, qu'on en peut indiquer trois.
Tout d'abord, chez l'homme ainsi élu, les idées même de détail prennent un caractère particulier où se sentent ses aptitudes et sa vocation spéciale. L'artiste ne regarde pas la nature comme un autre
i. Consulat et Empire, t. V, p. 404.
LE GÉNIE ET L'iNSPIRATION. 281
homme. Il faut qu'il trouve une expression à ce qu'il voit, à ce qu'il entend. Mais le plus souvent il n'y trouve que ce qu'il y met. C'est dire que son esprit, toujours actif, cherche dans ses sensations et dans ses images des occasions de se représenter sous des formes brillantes les étals divers de son âme, et que ces états enveloppent tous un secret besoin de se produire et de se communiquer. Le savant a lui aussi sa manière de voir le fait : il y aperçoit une conséquence, donc un signe de quelque loi de la nature, et ce signe il faut qu'il le comprenne. L'homme d'action y voit une force à discipliner et à faire travailler à quelque dessein conçu par lui. Bref, èhez l'un et chez l'autre, toute idée possède à quelque degré une vertu intrinsèque, vertu active s'il en fut, qui parait la destiner à un mode de vie supérieur à la vie commune, et lui donne une valeur indépendante des satisfactions banales cherchées machinalement par la foule.
L'homme prédestiné à l'inspiration devra se reconnaître encore à ce fait, qu'il se contente rarement de l'idée actuelle et présente, et qu'il veut à tout prix lui trouver une place parmi ses souvenirs et ses prévisions. C'est dire qu'il cherche toujours, et ne se sent heureux que lorsqu'il a trouvé ce point de vue dominateur sous lequel il embrasse et retient beaucoup à la fois. Qui de nous ne côtoyé à chaque instant dans le monde un sujet de comédie, de drame ou de tragédie? La vie quotidienne en est
pleine : ni les situations ni les caractères dont vit le théâtre ne sont en somme si extraordinaires, qu'on ne les retrouve, ainsi que l'ont remarqué tant de critiques, dans les conditions les plus communes de la vie. L'immense majorité d'entre nous marche cependant sur de tels sujets sans les regarder plus de quelques minutes; elle ne leur fait aucune place dans ses pensées et ne construit avec eux rien de consistant *. Un comique de race au contraire n'entend pas un bon mot sans imaginer toute une scène. Un esprit né pour le roman ou pour le théâtre ne tombe pas sur une situation dramatique, sans vouloir la placer dans un tout ayant son commencement, son milieu, sa fin; il cherche surtout les personnages, la passion, le fait, qui précipitera le mieux la marche des événements, dénouera le plus logiquement la crise, amènera le plus heureux dénouement. Un général inspiré ne verra pas commettre une faute à son ennemi sans chercher aussitôt tous les moyens de l'y enfoncer jusqu*au bout. Un vrai savant ne verra pas un fait sans essayer de le classer; si aucun ensemble n'est prêt à le recevoir, il voudra lui en faire un avec d'autres faits, et si les faits connus ne lui suffisent pas, il commencera par en imaginer. Ce qu'on appelle l'idée intuitive n'apparaît jamais que dans l'esprit d'un homme qui cherche, qui est en éveil, qui se pose à chaque
1. Nous pourrions renvoyer ici à un bien grand ixpmbre de feuilletons dramatiques de M. F. Sarcey.
instant des questions, chez qui les connaissances acquises sont assez bien ordonnées pour multiplier les chances d'association et d'appel et lui faire trouver, grâce à elles, avec une apparente soudaineté, d'autres idées.
Cette rencontre des idées dites intuitives et des idées réfléchies peut s'opérer cependant de deux manières.
Tantôt c'est une impression d'autrefois, vite perçue, vite remplacée par une autre, vite chassée par <5onséquent du champ des souvenirs distincts, qui aura subsisté à ïétat faible. Un beau jour, elle revient et elle surprend. Comment revient -elle? Comment surtout reste -t- elle, et comment produitelle effet? Un travail de recherches, c'est-à-dire un travail réfléchi d'organisation et de groupement l'a rappelée, puis l'a retenue dans une sphère ordonnée et lumineuse où elle a trouvé sa place aisément. Un rapprochement scientifique ou esthétique permet ainsi à l'état faible de reprendre, au contact de Vétat forty une clarté, une énergie, une efficacité inattendues. Le phénomène isolé rentre dans sa loi : l'attitude entrevue jadis trouve sa signification dans un tableau; le court motif se développe, et il trouve son effet tout préparé par le mouvement commencé dans une scène ou dans un morceau d'une symphonie.
D'autres fois, c'est l'état fort qui est ancien, et c'est l'état faible, c'est-à-dire le phénomène accidentel et
insignifiant en apparence, qui apporte l'excitation d'aujourd'hui. Il est possible que cette excitation soit à peine sentie. C'est qu'alors l'esprit, conduit par l'analogie, se précipite vers les idées qui l'intéressent et qu'il évoque de nouveau, pour y combler une lacune et y mettre enfin le dernier trait. Mais ici encore c'est l'état fort qui apporte la vie à l'état faible. Que le réfléchi soit donc ancien ou nouveau et que l'irréfléchi soit lui-môme une impression d'autrefois ou une impression d'aujourd'hui, c'est le conscient et le réfléchi qui fait toute la valeur de l'irréfléchi et de l'inconscient. Mais de tels contacts seront d'autant plus fréquents et féconds, que l'esprit sera plus habitué à chercher des rapprochements utiles, ses idées ne se sentant, pour ainsi dire, à l'aise que dans un milieu où tout concourt et tout conspire, vivant en un mot.
Enfin rinspiration véritable exige une volonté prête, elle aussi, en toute circonstance, à tirer parti de ses idées. Gomme Léonard de Vinci a toujours le crayon dans la main pour saisir au vol un trait qu'il esquisse et qui, redressé ou complété, trouvera un jour ou l'autre sa place en un tableau, comme Newton est toujours prêt à faire un calcul et Claude Bernard toujours prompt à instituer une expérience pour vérifier une hypothèse * ; ainsi Annibal, César,
1. L'idée intuitive veut toujours être vérifiée. Quelquefois la vériOcation se fait très vite, soit parce que la preuve se trouve par hasard à la portée du savant, soit plutôt parce
Napoléon ne laissent jamais passer une occasion;, car ils se sont préparés pour toutes celles qu'ils jugeaient probables ou même possibles^ mais surtout pour celles qu'ils prévoyaient plus spécialement, par cette raison qu'ils se les étaient ménagées euxmêmes. Voici Napoléon qui arrive sur le champ de bataille de Friedland, où ses généraux ont commencé une action sanglante et confuse, e: Promenant sa lunette sur cette plaine où les Russes, acculés dans le coude de l'Aile, essayaient vainement de se déployer, il jugea bien vite leur périlleuse situation, et Toccasion unique que lui présentait sa fortune, dominée, il faut bien le reconnaître, par son génie, car la faute que commettaient les Russes dans le moment, il la leur avait pour ainsi dire inspirée, en les poussant de l'autre côté de l'Aile, et en les réduisant ainsi à la passer devant lui pour secourir Kœnigsberg. » Voilà la part des efforts réfléchis du passé; voilà la préparation lointaine. Voici maintenant comment la réflexion présente fera sortir de
que les faits recueillis de longue main s'adaptent tous à l'idée. Alors Tensemble de la découverte prend un caractère de promptitude qui lui donne une apparence très saillante d'intuition soudaine et irréfléchie. D'autres fois, la vérification est plus longue, parce que le problème est plus compliqué, que toutes les données n'en sont pas encore aussi claires, que la solution n'en est donc pas aussi préparée par les découvertes antérieures. L'idée garde alors plus longtemps le caractère de l'hypothèse. Mais ces différences de degré n'ont point d'importance. Claude Bernard avait donc raison en appelant également toutes les idées intuitives idées expérimentales.
cette sagesse accumulée le coup de foudre victorieux : e: La journée était fort avancée, et on ne pouvait pas réunir toutes les troupes françaises avant plusieurs heures. Aussi quelques-uns des lieutenants de Napoléon pensaient- ils qu'il fallait remettre au lendemain pour livrer une bataille décisive. — Non, non, répondit Napoléon! on ne surprend pas deux fois Tennemi en pareille faute. Sur-le-champ il fit ses dispositions d'attaque.... Jeter les Russes dans TAlle était le but que tout le monde, jusqu'au moindre soldat, assignait à la bataille. Mais il s'agissait de savoir comment on s'y prendrait pour assurer ce résultat et le rendre aussi grand que possible. Au fond de ce coude de l'Aile dans lequel l'armée russe était engouffrée, il y avait un point décisif à occuper : c'était la petite ville de Friedland elle-même.... C'est là que se trouvait la retraite unique de l'armée russe, et Napoléon se proposa d'y porter son effort *.... » On sait la suite, et comment l'armée russe n'aperçut la gravité du coup dont la menaçait l'audace calculée de son ennemi, que quand déjà ce coup était mortel.
Il est un autre genre d'inspirations qu'il faut se garder d'oublier, car elles font l'obscure grandeur de plus d'un héros, quand les circonstances ne les couronnent pas d'une gloire à la fois religieuse et nationale, comme celle d'un saint Vincent de Paul.