Thiers, Consulat et Empire, t. VII, p
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Nous voulons parler des inspirations de la charité. Elles étonnent souvent plus que les autres, non pas précisément qu'on en soit moins capable; mais on en est moins jaloux, et Ton a toujours des raisons excellentes pour les trouver au-dessus des forces humaines, donc invraisemblables et presque absurdes, au regard de la sagesse commune. Elles sont cependant soumises aux mômes conditions psychologiques que celles du génie proprement dit. Comme dans une physionomie donnée l'artiste véritable voit un modèle que nous n'apercevons pas, ainsi dans le malheureux ou dans le coupable qu'il rencontre, le héros dont nous parlons voit une âme d un prix infini. Comme le premier sait promptement éliminer de son modèle les excès ou les déviations de l'aveugle nature, ainsi le second écarte les misères de toute espèce derrière lesquelles il veut trouver l'étincelle cçichée que peut toujours ranimer, même pour le bien temporel, le souffle de la grâce. Mais quelque espoir qu'il fonde sur le secours divin, il sait trop le nombre et la force des obstacles. Sa charité se fait donc un devoir d'être ingénieuse et prévoyante, persévérante et patiente, de multiplier les moyens d'action en faisant appel à tous les concours, de ne rien laisser perdre des ressources même les plus menues que la Providence a pu cacher sur sa route. C'est ainsi que les historiens les plus exacts louent Vincent de Paul de « n'avoir laissé, sans le sonder, aucun de^ problèmes soulevés par la misère », d'avoir donné à
la charité française e: une impulsion savante i>, d'avoir fondé enfin par la combinaison de mille efforts <i l'organisation admirable :» de l'assistance publique ^
Mais ce qui prépare surtout les inspirations de ces grandes âmes, c'est que, toujours avides de faire le bien, toujours en éveil et toujours prêtes, toujours résolues à ne point laisser leur tâche inachevée, elles ne connaissent plus ces hésitations à demi calculées, cette crainte de la responsabilité, ces faux scrupules, ces timidités intéressées enfin de la paresse et de Tégoïsme. Ce qui manque en effet à la plupart des hommes, ce ne sont pas les idées! Les bonnes intentions pullulent, avec les vœux de la philanthropie et les élans, bien courts il est vrai, de la pitié. Ce sont les hommes qui manquent à leurs propres idées : ils n'osent pas, ils ne veulent pas les suivre. Et pourtant, quand nous parlons d'une inspiration justement vantée, qu'admirons-nous, sinon Fœuvre qu'elle a fait créer, l'action qui l'a suivie?Une inspiration qu'on n'écoute pas et qu on ne suit pas jusqu'au bout n'en est plus une. C*est une imagination, c'est une rêverie plus ou moins prononcée,
1. Expressions de M. J. Loiseleur, dans le journal le Temps des 15 et 19 novembre 1882. L'écrivain observe justement que pour la foule ce nom rappelle surtout et presque uniquemeni un vieillard chauve qui se penche vers des enfants abandonnés, les recueille et les confle aux dévouements qu'il provoque par une allocution improvisée. Ainsi d'habitude on ramasse la vie tout entière du grand homme en un épisode et l'épisode lui-même en un mouvement dramatique ou pittoresque.
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comme en ont tous les faiseurs de plans de campagne en temps de guerre, tous les réformateurs d'abus en période électorale, tous ceux qui chaque matin trouvent des sujets de drames dans la lecture des faits divers ou dans les incidents des tribunaux. Bref, dans Tordre de la charité pas plus qu'ailleurs, le phénomène de l'inspiration n'est un élan subi par une âme où la volonté proprement humaine a disparu : c'est par excellence le triomphe de cette volonté armée et exercée de longue date, fortifiée de toutes les résistances qu'elle a vaincues et de tous les concours qu'elle s'est assurés par ses habitudes de chaque jour. L'inspiration n'est donc pas un fait indécomposable. Il est aussi complexe que le génie môme dont il est la plus éclatante manifestation. Il est rare en effet que le grand homme ne travaille qu'à une tâche unie, toujours la même, où les difficultés s'enchaînent en une série visiblement continue. Très souvent les problèmes, les obscurités, les dangers se dressent inattendus sur sa route; et quelquefois les situations mêmes qu'il a créées, dans son drame réel ou fictif, ne semblent avoir d'autre issue que ce qu'on appelle un coup de théâtre. L'inspiration par laquelle il résout le problème, triomphe du danger, dénoue la crise, ne peut cependant qu'être rattachée par des liens étroits à toutes les lois de son art et de sa science. C'est qu'il ne s'agit pas simplement de nous surprendre : une grande absurdité nous surprend tout comme
une grande vérité : mais la première nous irrite, et la seconde nous ravit. Pour produire ce dernier effet, le coup de théâtre d'une tragédie, par exemple, ne doit être en opposition ni avec les caractères des personnages ni avec la logique des événements qu'a produits l'antagonisme de leurs passions. La continuité que nul ne soupçonnait doit devenir visible après coup. C'est de la même façon qu'un plan de campagne ou de bataille, incompris de celui qu*il déroute^ apparaît ensuite si lumineux et si simple, aux yeux de tous. La surprise est même d'autant plus irrésistible et triomphante, qu'elle a été mieux préparée par les calculs d'un général bien au courant des forces ennemies comme des moyens dont il disposait pour les vaincre. Car la surprise heureuse et pour ainsi dire esthétique s'oppose bien à l'attente facile et vulgaire; mais l'action qu'elle décide, tous l'auraient aussi bien prévue qu'ils réussissent ensuite à la comprendre, s'ils avaient eu le regard aussi profond que celui qui a tout concerté pour la produire *. Ainsi l'inspiration a sa source profonde et cachée là où le génie lui-même a la sienne.
1. Voir, dans Thiers et dans Lanfrey, la préparation du passage du Danube, au sortir de l'île Lobau, et le coup de théâtre du débarquement devant les hauteurs de Wagram.