Taine, V Ancien Régime , p
et de les conduire qu'il est bien rare de trouver à un tel degré dans l'histoire et qui paraissent constituer l'idéal du diplomate. Il n'a cependant rien fait de grand : il n'a attaché son nom à aucune œuvre mémorable. Cependant, s'il eût réussi, lorsqu'il en était temps encore, après Austerlitz, à calmer l'ivresse de Napoléon, son rôle certes était beau. Il fît de louables efforts sans doute pour adoucir les prétentions du vainqueur. Était-ce une cause perdue d'avance? Non. L'empereur l'avait en haute estime, et il disait plus tard à Sainte-Hélène que s'il l'avait eu pour ministre des affaires étrangères au moment de la guerre de Russie, cette funeste aventure n'eût pas eu lieu. Mme de Rémusat, qui connut et apprécia si bien l'un et l'autre, affirme que l'empereur se trouva plus d'une fois juger sainement les conseillers et même les contradicteurs qui le gênaient : elle estime donc que Talleyrand, s'il l'eût fermement voulu, eût obtenu de son maître une politique moins insensée *. Mais s'il eut le mérite de conseiller la modération, il n'eut pas celui de la faire prévaloir. Et pourquoi? « Aimant à plaire plus qu'à contredire, dit Thiers, ayant, en fait de politique européenne, des penchants plutôt que des opinions,.,, il n'avait pas auprès de son souverain le crédit qu'aurait pu obtenir un esprit ferme et convaincu. » Ajoutons, ce qui est dans la pensée de l'historien que nous
1. Mme de Rémusat, Mémoires, 1, 296, et III, 645. Cf. Thiers, Consulat et Empire, III, 285.
venons de citer, un cœur généreux, et ne cherchons pas d'autres causes *. C'est que les parties dimnes de l'art de gouverner, dont on parle si souvent, sont comme les parties divines de l'art d'écrire : c'est le cœur qui les donne, car c'est lui qui donne, avec la bonté, la sincérité communicative, l'entraînement contagieux vers un but d'autant plus grand qu'il dépasse de plus haut les intérêts personnels, les soins subalternes de l'amour-propre et les fantaisies passagères. Prenons un autre exemple. Qu'a-t-il manqué à ce général, qui, tenant en main la fortune de son pays, contraignit ses troupes à rester dans ttïie situation intermédiaire entre la victoire et la défaite, avec l'espoir d'être accepté par le vainqueur comme le représentant de la nation et l'arbitre de
1. Au moment où je revois ces lignes, on commence la publication des Mémoires, si attendus, de Talleyrand. Certains détails de sa vie nous expliquent cette étroitesse de cœur. 11 passa, nous dit-il, les premières années de son existence «sans gaieté » et sans afTection; et il n'en garda jamais que des « souvenirs pénibles ». Mis au collège « sans même avoir été présenté à son père et à sa mère »,il prit l'habitude de se considérer comme sacrifié par les siens : de là un fonds d'amertume et d'égoïsme qui refroidit et arrêta désormais tous ses élans. Les premiers fragments de ses Mémoires nous le montrent présentant au comte d'Artois un plan tout nouveau pour l'organisation des états généraux. Après avoir raconté sa tentative, il conclut : « Mais les conférences étant restées sans résultat, la conviction s'imposait que je ne pouvais rien faire pour le bien public, et, cela étant, /aurais été fou de ne pas songer à moi-même ». Voilà comme l'épigraphe de toute sa vie. Nous voyons là deux choses : que le cœur lui a manqué souvent, et que la responsabilité de cette espèce d'infirmité morale doit remonter à sa famille.
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ses destins? Il lui a manqué d'aimer assez son noble métier pour ne regarder que le champ de bataille et aller droit devant lui, là où rappelaient le devoir et rhonneur. La France se dira longtemps que cela peut-être eût suffi.
Déshonneur à part, nous rangerons dans la même catégorie ces écrivains d'un si vaste savoir et de tant d'esprit, qui, en fin de compte, n'ont pas plus ajouté aux forces de la pensée humaine que les précédents n'ont ajouté à la grandeur de leur patrie : ainsi les sophistes de la Grèce, ainsi les Gassendi, les Saint-Évremond, les Grimm, les Restif de la Bretonne. D'un autre côté, on en rencontre qui, à un moment ou à un autre, ont vu très juste, mais qui n'ont pas eu l'énergie ou la constance nécessaires pour agir avec efficacité. Tel fut Necker qui, pouvant être un grand homme d'État, ne fut qu'un financier fécond en expédients. Tel fut le plus habile et le plus ingénieux des adversaires de Napoléon, l'archiduc Charles, si souvent battu pour n'avoir pas exécuté tout ce que son propre plan lui commandait \ tandis que la fougue ou la ténacité ont porté tout près de la grandeur des Blùcher et des
1. Voir surtout, pour les suites d'Essling et de Wagram, Thiers, Consulat et Empire^ t. X, p. 349, 351 : « L'archiduc Charles pouvait se faire et se flt ces raisonnements, qui étaient sages, qui méritaient même d'être approuvés, si, adoptant un pareil plan, il le suivait dans toutes ses conséquences, s'il employait le temps qui allait s'écouler à renforcer l'armée autrichienne, etc., etc. >*.
Wellington. Enfin, on peut trouver des personnages très justement célèbres et dont la gloire cependant a pu être assez gravement compromise par l'excès de l'imagination sur la raison ou sur la volonté; tel est dans Thistoire Charles XII, tels en poésie Ronsard, en philosophie Swedenborg, à la tribune Camille Desmoulins, Vergniaud, Barnave ; tel avait failli être, peut-être même doit-on dire, tel a été Diderot. Si élevé donc qu'il soit au-dessus de nous tous, le génie confine et touche à nous tous, par toutes les conditions de son développement, par les liens qui l'unissent à sa patrie et à sa race, par la lente élaboration de l'hérédité qui le prépare dans les familles les plus obscures, par la coopération indispensable du milieu, par la manière dont il concentre sous un point de vue dominant et fait triompher avec une force d'action décisive, les idées, les désirs, les imaginalions, les efforts qui s'ébauchent ou qui s'agitent, aussi bien dans les rangs de ses adversaires que dans ceux de ses admirateurs et de ses soldats, par la nécessité, qui s'impose à lui comme à nous, de pénétrer incessamment de son esprit le déterminisme des événements, de mêler aux forces brutales de la nature et même de l'histoire les forces morales qui développent, en lui les sentiments auxquels il cède, autour de lui les sentiments qu'il inspire. Le grand homme ne cessera donc jamais d'être nécessaire à l'humanité; car plus les éléments du travail commun sont riches, plus ils risquent d'engendrer
la confusion, Tincohérence et la lutte. L'homme de génie est à un moment donné, pour la vie de sa patrie et de son époque, ce que le cerveau est pour la complexité de l'organisme, coordonnant tout, disciplinant toutes les forces secondaires, donc dirigeant tout vers un même but, et recevant néanmoins ses aliments du travail et des actions infiniment petites de l'organisme qu'il anime.
Il est bon d'avoir ces vérités sous les yeux, dans un temps où les progrès sans fin de la démocratie donnent à croire, à quelques-uns de ses partisans, qu'elle tient le grand homme pour suspect et travaille à le rendre inutile; à quelques-uns de ses ennemis, qu'elle le rend tout simplement impossible. Nous n'avons point à prendre parti dans un conflit d'hypothèses qui disposent, chacune à leur façon, de notre avenir social ou politique. Nous poserons seulement cette question : pourquoi la démocratie serait-elle jalouse du génie, s'il est prouvé que chacun peut, non pas certes y arriver, mais tout au moins y préparer quelque descendant inconnu; s'il est prouvé que, loin de faire autour de lui le vide et la solitude, le grand homme est essentiellement celui qui fait appel à ce qu'il y a de meilleur dans son époque, qui élève les esprits et les courages de ses amis plus haut qu'ils n'eussent pu atteindre sans lui, qui, parmi les esprits trop dédaignés du passé, réhabilite ceux qui ont été ses précurseurs, mais affranchit surtout ceux qui l'écoutent de la servitude
des systèmes en décadence? Nous n'oublions pas que le grand homme finit quelquefois par des excès suivis de défaites, où risquent un instant de sombrer soit le bon sens et le bon goût publics, soit la puissance et la liberté nationale. Souhaitons donc d'en venir à un état social tel que, tout en préparant et en secondant les génies, nous soyons à même de les contenir à temps ; ce doit être là notre idéal. Mais appliquons-nous aussi à distinguer les faux grands hommes des véritables, et défions-nous des sots et des rêveurs plus que des hommes éminents. La liberté même de la France (nous ne parlons pas de sa grandeur) eût été plus menacée par un Concini ou un Gaston d'Orléans qu'elle ne l'a été par Richelieu; l'indépendance de l'esprit gaulois fut moins comprimée par Boileau qu'elle ne l'eût été par Chapelain. Bref, nous persistons à croire que la tyrannie de la médiocrité est plus redoutable que la suprématie du génie. Elle est plus redoutable, parce que, comptant moins sur l'ascendant et la persuasion, elle doit demander davantage au faux éclat, à la violence ou à la ruse; parce qu'elle trouve, parmi la foule des intrigants ou des simples, beaucoup plus de gens avides de la subir ou ambitieux de nous l'imposer; parce qu'enfin elle nous expose beaucoup plus souvent aux tentatives discordantes et agitées de ceux qui se la disputent à nos dépens.