‹ Psychologie des mystiques catholiques orthodoxesChapitre 107 sur 161 · Ribot · texte numérisé non relu

Ribot

la l'olontr et dans sa Psijrli(jlo«jie de l'attenfion, l'«'laf d'extase, le prenant successivement, comme il le dit, par son côté négatif, l'anéantissement de la volonté, et par son côté positif, l'exaltation de rintelligence.

F]nvisagéeau point de vue positif, l'extase est, suivant lui, la forme aiguë de l'Iiypertropliie de l'attention, dont l'idée fixe est la forme chronique. C'est un état d'idéalion intense et circonscrit : la vie entière est ramassée dans le cerveau pensant, dont tout l'effort se concentre sur une image maîtresse ou sur une idée unique. « Si l'on compare racfi\ité psychique normale à un capital en circulation, sans cesse modifié par les recettes et les dépenses, on peut dire qu'ici le capital est ramassé en un bloc; la dillusion devient concentration, l'extensif se transforme en intensif » ; en un mot, « chaque intelligence au moment de l'extase donne son maximum ». — Et Rihot, à l'appui de son dire, de citer sainte Thérèse, à (jui nous devons « la description, étapes par étapes, de cette concentration progressive de la conscience qui, partant de l'état ordinaire de dilfusion, revêt la forme de l'attention, la dépasse, et, peu à peu, (hms (juelques cas rares, parvient à hi parfaite unité de l'intuition ».

Cette jjhase de concentration progressive, aboutissant au monoïdéisme absolu est, du reste, essentiellement transitoire. « Quoi(jue d'ordinaire, déclare sainte Thérèse décrivant ses ravissements', on ne perde pas le sentiment (la conscience), il m'est cependant arriré d'en être entièrement privée : ceci a été rare et a duré fort peu (le le.mps. Le jdus souvent le sentiment se con-

l. Ce texte, que Ribot cite comme extrait du Chàleau intérieur, appartient, en réalité, à la Vie, cli. xx.

serve, mais on éprouve je ne sais quel Irouhle ; et bien qu'on ne puisse ayi^' à rextérieur, on ne laisse pas d'entendre ; c'est comme un son confus (jui viendrait de loin. Toutefois, même cette manière d'entendre cesse lorsque le ravissement est à soji plus haut decjré. » — Qu'est-ce à dire, sinon que l'abolition même de la conscience résulte de son excès d'uni lé? La conscience ne vit quepar le changement — idemsentiresemperetnon sentire adidem recidunt— et l'état mental de l'extase est une infraction complète à son mécanisme normal ; aussi cet état ne saurait-il durer. « La conscience est placée en dehors de ses conditions nécessaires d'existence, et les éléments nerveux qui sont les supports et les agents de cette prodigieuse activité ne peuvent y suffire longtemps. Alors, on retombe à terre, on redevient « le petit ànon qui s'en va paissant ' ».

Est-il bien nécessaire, poursuit Ribot, de rechercher maintenant pourquoi, dans cet état, il n'y a ni choix, ni actes ? « Comment y aurait-il choix, puisque le choix suppose l'existence de ce tout complexe qu'on nomme le moi qui a disparu ; puisque, la personnalité étant réduite à une idée ou à une vision unique, il n'y a point d'état qui puisse être choisi -^ ». — L'extase, par cela même qu'elle est monoïdéique, suppose l'anéantissement de la volonté.

M. Godfernaux (Le sentiment et la pensée^ envisage la transe extatique à un tout autrt? point de vue que Ribot. Ni l'anéantissement de la volonté, ni l'exal-

1. Sainte Thérèse, Vie, cli. xxx ; cf. Ribot, Psychologie de l'aUenlion,

cil. III.

2. Ribot, Les maladies de la volonté, cli. v. Paris, F. Alcan.

lafion — inomontani'e — de l'intelligence n'ont do place dans la définition qu'il en donne. 11 y voit (comme dans la manit», la m(''lancolie et l'hypocondrie) une dissociation de la pensée et du sentiment, dissociation" qui s'efTectue (comme dans la mélancolie) au détriment de la pensée et consiste dans l'envahisseinent de la conscience par un état allectif.

Dans la psychose extatique, dit-il, le champ de la pensée se rétrécit progressivement et l'état affectif augmente. Il prend, au début de l'extase, la forme d'une expansion vague portant sur l'ensemble des êtres: le sujet ne s'occupe plus de lui-même pour lui-même ; s'il pense à lui-même, c'est pour se projeter au dehors avec encore plus de force... Ses idées ne s'associent plus entre elles par leurs liens habituels, parleurs rapports de convenance ou de disconvenance réelle et normale. Elles s'associent par un lien tout nouveau et seulement en tant qu'elles sont capables d'être des justifications suffisantes de l'expansion interne.

Mais nous ne sonnnes encore ici qu'à la période initiale de la psychose extatique. La pensée, bien que diminuée, persiste, et elle n'a pas un caractère d'anomalie et d'incohérence très évident... Elle va se raréfier de plus en plus jusqu'à disparaître tout à fait.

Le sujet ne s'en rendra pas compte ; il aura au contraire le senliment croissant qu'il approche de la vérité absolue. Plus l'état affectif est intense, plus il se «justifie » aisément, moins la cohérence réelle des idées importe : et ainsi se fait-il (jue tous les extatiques croient avoir trouvé la solution des problèmes dont s'inquiète la pensée des hommes. Mais, en réalité, si l'absolu a été souvent senti, il n'a jamais été et ne

peut être pensé. Et l'extase est « un envahissement de la conscience par un état affectif pur... » « A l'état extrême, toute pensée ayant disparu, le sentiment seul occupe la conscience sous la forme d'un état affectif intense, c'est la perception directe du non-moi^ ».

Cette déflnition de l'extase est aussi celle de M. Murisier (Les maladies du sentiment religieux) ; et voici comment il caractérise les diverses phases de la psychose extatique.

La contemplation, exercice spirituel par excellence et en même temps premier degré de l'extase, consiste, dit-il, dans l'envahissement de la conscience par une image maîtresse autour de laquelle tout rayonne. Une représentation, une scène, un tableau (nativité, incarnation, ciel, enfer) occupe la place laissée vacante par les images expulsées. La fixation de l'image maîtresse détermine celle du sentiment correspondant ; une parfaite conformité s'établit, en un mot, entre l'état intellectuel et l'état émotionnel (la joie accompagne la méditation de la résurrection, la tristesse celle des souffrances du Christ). Mais bientôt l'extatique atteint un degré supérieur : il s'identifiera avec le modèle choisi, passera par tous les états aft'ectifs attribués à ce modèle; c'est la période des hallucinations visuelles, auditives, etc., celle

1. « Dans cet état ineffable (l'extase), l'àme est devenue sentiment, béatitude sans bornes, et n'est plus rien que cela. Elle éprouve et réfléchit le non-moi dans sa totalité confuse... Mais un pareil état ne saurait durer longtemps ; alors survient cette mort temporaire que les mystiques ont notée. La synthèse suprême se brise et la conscience retourne à sa forme pulvérulente. » (Godfernaux, Sur la psychologie dn mysticisme, Revue philosophique, févr. 1902). — Entre cet article de 1902 et le Sentiment et ta pensée (1893), il est des divergences de doctrine et des contradictions que je ne me préoccupe pas de relever

OÙ l'cxlaliquc, Je croyanl qu'il était, devient un t'oy^;?/. Cependant les visions s'évanouissent ; il ne reste dans sa conscience qu'une image isolée accompagnée d'une émotion unique: le monoïdéisme se fait absolu. Cette image isolée ne tarde pas à s'ellacer à son tour; la mémoire, l'imagination, ICntendomenl même se perdent, disent les mystiques, tandis (jue la volonté continue d'aimer: en un mot, l'état devient purement affectif. Après quoi, c'est l'indiflérence, la perte du sentiment même de cette indifférence, — l'extinction totale de la conscience.

C'est l'extinction de la conscience que M. Récéjac. dans son Essai sur les fondements de la connaissance mystique, assigne, lui aussi, pour terme à l'extase. L'intuition mystique voudrait, dit-ii. saisir l'Etre pur, mais les conditions naturelles de la connaissance ne permettent pas à la conscience de se passer de représenlalions. Aussi « toute extase, qu'il s'agisse des alexandiiiis, perdus dans les abstractions du « Un » et du « Bien », ou des voyants mystiques, s'achève de même, dans l'inconscience ».

M. James H. Leuba {Les tendances j^elir/ieuses chec les înystiques chrétiens^) aboulil à la même conclusion : et il se demande « comment on a pu aller jusqu'à identifier avec Dieu l'inconscience pure el simple, par quelle nuigie l'on a attribué à l'inconscience parfaite assez de réalilé pour la diviniser ». Son explication, c'est que 1rs mystiques professent sur Dieu cette doctrine qu'il

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