‹ Psychologie des mystiques catholiques orthodoxesChapitre 32 sur 161 · Cf. Faillon, Vie de M. Olier, part. I, 1. VII · texte numérisé non relu

Cf. Faillon, Vie de M. Olier, part. I, 1. VII

prit suspendu, à peu près comme Ion voit des insensés en compagnie, qui, entendant parler, ne conçoivent ni ne répondent rien, et demeurent iicbétés en regardant le monde... Je me souviens encore que j'étais réduit à une telle extrémité que de ne pouvoir écrire ; m'efforçant parfois de le faire, je demeurais des heures entières à écrire deux ou trois lignes, et encore était-ce tout de travers... Je ne pouvais exposer les matières sur lesquelles j'aurais voulu consulter, ne retenant rien, et ne comprenant pas davantage... J'étais surtout alors obligé de me faire conduire par mon domestique dans les rues, ayant toujours le malheur d'oublier mon chemin, à cause de cet afraiblissement d'esprit qui accompagnait mes peines'.

Donc, les mystiques passent' des joies supn'uies aux suprêmes tristesses et à d'intolérables .«^oudrances. Ils connaissenl parfois des douleurs e! des délices simultanées ; mais il est rare qu'ils atteignent à la stabilité, à l'équilibre. En un mot. les oscillations des l'Ials aiïeclifs j)reiiiieiil chez eux. ainsi que je lai dil. une ampliluile excej)lionnelle.

Le fait dûment constaté, il s'agit de rexplicjuer. La théologie on donne une explication très nette.

Les mystiques sont-ils dans la certitude, la ferveur et la joie, — c'est que Dieu les traite en enfants chéris... et débiles, et les nourrit du lait des consolations sensi-

l. Toutes les biograpliies de mystiques se ressemblent ; et l'on retrouve, au début de sa vie religieuse, cbez le F. Heckor, fondateur des P.uilisles américains, — un mystique pourtant bien moderne, et, à certains égards, bien yaukee — des symptômes analo^rues du ralentissement psycbique (Le P. Hecker, par le P. W. Eiliott, Paris, 1897, pp. 19G-200).

blcs, incapablos qu'il les voi( de toh^rer dès l'abord « la nourriture forte et substantielle des souffrances et de la croix de son Fils' ».

La sécheresse et les tribulations de toute sorte succèdent-elles aux « consolations », — c'est encore un effet de l'intervention divine. Et ici se place la théorie des pupgations ou purifications passives, ou, pour parler h' langage de saint Jean de la Croix, celle des deux nuits de l'âme, théorie longuement, mais, en général, fort inexactement exposée dans les traités de mystique. Je la résume en quelques lignes.

L'effort humain, disent les théologiens, peut quelque chose pour l'épuration de Fàme, et il est des purifications actives, ducs à l'industrie et au travail d'un chacun. Mais ces purifications restent fatalement incomplètes et superficielles ; et quand Dieu choisit une àme pour se communiquer à elle par le moyen de l'union mystique, il faut, de toute nécessité, qu'il prenne le soin de la dégager lui-même et progressivement- — par une sérié d'épreuves spéciales dont il est le seul dispensateur — « de la servitude des ^e/wetdes illusions à(iY esprit ». Ces purifications, indépendantes de l'effort humain, sont qualiliées d(} passives ; et elles sont à deux degrés.

La purification des sens porte sur toute la partie sensible de l'homme. Elle consiste essentiellement

1. Saint Jean de la Croix, Montée du Carmel, l. \l, ch. x.\i ; Nuit obscure, l. 1, ch. i.

2. « Saint Paul, tout en un moment, fut purgé d'une purgation parfaite, comme furent aussi sainte Catherine de Gennos, sainte Madeleine, sainte Pélagie, et quelques autres : mais cette sorte de purgation est toute miraculeuse et extraordinaire en la grâce... » (Introduction à la vie dévole, I"^' p., ch. v).

— et rn ilrhors de certaines tribulations accessoires telles que maladies, tentations, perte des biens matériels, etc. — dans la soustraction de toute dévotion sensible. Les « consolations » ont leurs inconvénients et leurs dangers ; elles engendienf, comme l'explifjue saint Jean de la Croix', l'orgueil, la gourmandise, l'avarice, la luxure spirituelles ; aussi Dieu prend-il soin d'en sevrer les âmes (ju'il prédestine aux grâces mystiques. Il met ces âmes dans la « sécheresse » et les rend inaptes à se servir, « comme elles faisaient, de l'imagination pour s'exciter et s'émouvoir^ »; il les dégoûte des créatures, et, d'autre part, les prive de l'attrait (|u'elles avaient pour les choses divines, ne leur laissant de lui qu'un souvenir confus, mais persistant et douloureux. En un mot, il les éprouve et, par le moyen de ces épreuves, opère la mortification et la purification de leurs appétits. Cette purification est une nuit, en ce qu'elle fait le vide et l'obscurité chez ceux qui la subissent, et dérobe, pour ainsi dire, à leur vue, tout objet sensible^ ; mais une nuit qui est aussi une lumière: et nox iUuminatio mea in deliciis meis, dit le Psalmiste^; il faut y voir, en eflet, la forme élémentaire et douloureuse de l'union mystique".

La nuit de l'esprit, qui succède parfois à la ////// des se?is et correspond aux étals mystiques les plus élevés, médite, encore plus que celle-ci, l'é-pithèlc de

i. Nuit obscure, 1. I, cli. ii-vii.

Page 1