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SUICIDE

La suprême réaction de défense est le suicide. Ecrasé de lassitude, de tristesse, d’ennui, d’angoisse, le malade songe inévitablement au suicide. La représentation de la mort s’évoque dans son esprit : et il la cultive avec complaisance.

Cette aspiration à la mort relève chez les neurasthéniques de deux causes. D’abord, une cause négative, la diminution de l’instinct de conservation. C’est en effet un fait d’observation courante que l’abaissement de l’énergie nerveuse atténue le goût de vivre, relâche la répugnance au néant. Les malades qui ont subi un long alitement, une convalescence traînante avec épuisement, avouent qu’ils avaient perdu toute envie de vivre, que la mort ne les effrayait pas, que leur sort final leur était devenu indifférent. Témoin cette déclaration de Guyau, compétent en la question puisqu’il avait vu plusieurs fois la mort de très près, et qu’il en prévoyait sans doute à bref délai l’échéance fatale :

C’est une loi de la nature que la diminution de l'être amène une diminution proportionnée dans tous les désirs, et qu’on aspire moins vivement à ce dont on se sent moins capable : la maladie et la vieillesse commencent toujours par déprécier plus ou moins à nos propres yeux les jouissances qu’elles nous ôtent, et qu’elles ont rendues amères avant de les rendre impossibles.

La dernière jouissance, celle de l’existence nue pour ainsi dire, peut être aussi graduellement diminuée par l'approche de la mort. L’impuissance de vi-

vre, lorsqu’on en a bien conscience, amène l’impuissance de vouloir vivre. Respirer seulement devient douloureux. On se sent soi-même se disperser, se fragmenter, tomber en une poussière d’être, et l’on n’a plus la force de se reprendre. L’intelligence commence du reste à sortir du pauvre moi meurtri, à pouvoir mieux s’objectiver, à mesurer du dehors notre peu de valeur, à comprendre que dans la nature la fleur fanée n’a plus le droit de vivre, que l’olive mûre, comme disait Marc-Aurèle, doit se détacher de l’arbre. Dans tout ce qui reste de sensation ou de pensée, domine un seul sentiment, celui d’être las, très las. On voudrait apaiser, relâcher toute tension de la vie, s’étendre, se dissoudre. Oh ! ne plus être debout ! comme les mourants comprennent cette joie suprême et se sentent bien faits pour le repos du dernier lit humain, la terre ! Ils n’envient même plus la file interminable des vivants qu’ils entrevoient dans un rêve se déroulant à l’infini, et marchant sur ce sol où ils dormiront. Ils sont résignés à la solitude de la mort, à l’abandon. Ils sont comme le voyageur qui, pris du mal des terres vierges et des déserts, rongé de cette grande fièvre des pays chauds qui épuise avant de tuer,' refuse un jour d’avancer, s’arrête tout à coup, se couche : il n’a plus le courage des horizons inconnus, il ne peut plus supporter toutes les petites secousses de la marche et de la vie, il demande lui-même à ses compagnons qu’ils le délaissent, qu’ils aillent sans lui au but lointain; et alors, allongé sur le sable, il contemple amicalement, sans une larme, sans un désir, avec le regard fixe de la fièvre, l’ondulante caravane de ses frères qui s’en

fonce dans 1 horizon démesuré, vers l’inconnu qu’il ne verra pas (1).

La seconde cause, qui esl, positive, vient du désir, bien naturel, de mettre une lin aux tristesses et aux angoisses d’une existence qui n’offre plus rien de bon. Le neurasthénique, las et triste, s’ennuie et ne s’intéresse à rien ; impuissant, diminué dans sa personnalité, il se trouve à la fois dégoûté des autres et de lui-même. Alors la mort, le non-être, le néant, lui apparaissent comme une délivrance, un repos. En effet, la vie ne vaut la peine d’être vécue que si elle est bonne : sinon la mort est préférable.

Ainsi, la notion de la mort, qui répugne à l’être fort et sain, offre une singulière séduction pour le nerveux déprimé, qui en alimente volontiers ses méditations et ses rêves. Elle chante comme une amoureuse, comme une fiancée. De là, celle grande part attribuée à la mort dans toute la littérature mélancolique et pessimiste, dont les auteurs, prosateurs ou poètes, furent certainement

(1). Guyau. L’Irréligion de l'avenir, page 477, Paris. F. Alcan, 1900.

des intellectuels entachés de neurasthénie.

... En certains jours, j’éprouve l’horreur de ce qui est, jusqu’il désirer la mort. Je sens, jusqu’à la souffrance suraiguë, la monotonie invariable des paysages, des figures et des pensées. La médiocrité de l’univers m’étonne et me révolte, la petitesse de tou tes choses m’emplit de dégoût, la pauvreté des êtres humains m’anéantit (1).

Mais cette idée de mourir affecte chez le neurasthénique une forme assez particulière qui la distingue de l’impulsion au suicide de certaines psychopathies, par exemple. Ce n’est pas à proprement parler une envie précise de se tuer, d’accomplir l’acte d’auto-destruction : c’est beaucoup plus une sorte de sympathie sentimentale pour la mort, un attrait vague vers le non-être, vers le néant. Aussi est-il rare que le neurasthénique s’appesantisse sur les détails matériels de l’acte. Alors que certains obsédés préparent longuement et soigneusement à l’avance leur résolution de se détruire, le neurasthénique ne fixe pas son choix avec clarté sur le mode

'(1) Guy de Maupassant. Sur l'Eau, Paris. OllendoriL 1904, p. 84.

qu’il emploierait. Il se contente de penser à la mort, sans préciser les moyens de se la donner.

Et, en effet malgré cette aspiration à la mort, les neurasthéniques ne se la donnent généralement pas. Il est à remarquer, vu le nombre considérable de neurasthéniques, combien peu se suicident. Et encore, n’est-il pas prouve que ceux qu’on étiquette de suicides neurasthéniques ne soient pas dus à d’autres raisons, psychopathie, pertes d’argent, chagrins de cœur, affection organique sans apaisement.

C’est que, comme je l’ai dit, l’idée de suicide du neurasthénique reste purement platonique : elle ne s’accompagne guère d’impulsion, de tendance à l’exécution. Le malade contemple bien la mort, mais ne fait pas un pas pour aller vers elle.

D’autre part, la volonté du malade est diminuée : c’est un aboulique, sans élan, sans décision, sans énergie active. De sorte que, même le voudrait-il, qu’il serait peut-être incapable, par défaut de volonté, d’exécuter le geste définitif qui met un terme à la vie.

CONSIDÉRATIONS ET CONCLUSIONS

Quelques considérations et conclusions s’imposent au terme de ce livre-

I. — Tout d’abord, récapitulons la conception de la neurasthénie, telle que je l’exposais au premier chapitre, telle que la confirme le mécanisme de ses troubles psychiques. La neurasthénie est bien la maladie de la dépression nerveuse. Tous ses symptômes physiques et psychiques s’expliquent par cette dépression, et ceux-mèmes, comme l’émotivité, l’agitation, etc. qui semblent en contradiction avec elle, relèvent encore, en dernière analyse, de cette môme asthénie nerveuse. .

En définitive, le neurasthénique est un homme déprimé, dans ses fonctions orgaili-

Hartenberg, . 15

ques, dans ses fonctions mentales. Il nous apparaît comme un être diminué dans son énergie, dans sa résistance, dans sa puissance sexuelle, qui digère mal, qui dort mal, tourmenté de palpitations et de crises viscérales, quant à l’état physique; et dont l’état mental est fait de ce groupe de sentiments pénibles : fatigue, tristesse, inquiétude, angoisse, détresse, aboulie, impuissance psychique, obsessions, etc. Tous ces symtômes mis en place, composent le schéma ci-contre de la neurasthénie, qui est comme la douloureuse effigie du malade.

L’analyse et la pathogénie des troubles psychiques nous ont montré les étroites relations entre les états corporels et l’activité du cerveau. La maladie forme en réalité un bloc dont il est impossible de séparer les éléments. L’état physique commande l’état mental, ou plutôt l’état mental n’est qu’un relleldc l’état physique, cet étal physique senti par en dedans. Etudier la psychologie des neurasthéniques, c’est étudier l’influence de la dépression nerveuse sur l’activité émotionnelle et mentale.

Ainsi la neurasthénie réalise sous nos yeux

CONSIDÉRATIONS ET CONCLUSIONS

Fio. 8

une Véritable expérience de physiologie pathologique qui nous éclaire mieux que toutes les théories sur ces correspondances psychosomatiques que la psychologie de touslestemps avait nommées les rapports du physique et du moral. Elle nous montre qu’un état tout physique du système nerveux, l’abaissement de son potentiel, provoque le retentissement mental le plus profond, les phénomènes psychologiques les plus compliqués et les plus subtils. Et cette simple notion, bien comprise, de la dépression nerveuse, nous fournit la clef de toute cette psychologie morbide, introduit d’emblée dans ce domaine mystérieux, en place de l’obscurité et de la confusion, l’ordre et la clarté. Elle nous montre la genèse des phobies, des doutes, des scrupules, des impulsions, des obsessions, de toutes ces représentations parasitaires de la conscience, et elle les ramène à la grande loi de pathologie générale des états de réceptivité. Car de même que l’anémie, la cachexie mettent l’organisme en état de réceptivité à l’égard des germes infectieux, de mèmè l’asthénie nerveuse met l’organisme en état de réceptivité

CONSIDÉRATION & ET CONCLUSIONS

pour l’invasion de tous les troubles névropathiques. L’une et l’autre diminuent la résistance à l’ennemi. Ainsi l’histoire de la neurasthénie n’est qu’un chapitre de la physiologie pathologique du système nerveux.

Mais elle nous explique en outre une foule de faits de la vie normale, courante, qui souvent nous étonnent et nous déconcertent. Elle nous explique les singularités d’humeur, les défaillances de la volonté, les éclipses de la conscience, les distractions de l’esprit, par le simple jeu des oscillations fonctionnelles du tonus nerveux. Elle nous explique aussi les contradictions du caractère, les énigmes de la personnalité, l’abattement des énergiques, la colère des calmes, le remords du criminel, l’aveu du coupable, les scrupules, les doutes, les perversions qui soudain assaillent et transforment violemment un sujet. A côté de la physiologie pathologique de la dépression nerveuse que nous avons tracée, il y aurait toute une physiologie normale à faire, s’appliquant aux individus sains, et qui éclairerait singulièrement le mécanisme de leurs réactions.

II. — Ainsi, malgré l’importance de ses troubles psychiques, la neurasthénie n’est pourtant pas une maladie psychique. En eü'et. les troubles psychiques ne sont pas primitifs, essentiels, ce ne sont pas eux qui créent, par projection centrifuge, les symptômes de la névrose, mais au contraire, il ne traduisent que le reflet conscient d’un état défectueux du système cérébro-spinal tout entier. La neurasthénie est un trouble de l’activité cellulaire diffuse, non un désordre dans le jeu des associations d’images et l’équilibre des représentations. C’est bien une maladie nerveuse, non une maladie psychique.

Telle est mon opinion formelle, appuyée sur douze années d’observation des neurasthéniques. Telle est aussi, ou à peu près, l’opinion de la majorité des neurologistes : Charcot, Beard, Bouveret, Raymond, Ballet, Maurice de Fleury, etc. ; et je me félicite de me rencontrer en si éminente compagnie.

En revanche, je me trouve en désaccord absolu avecMM. Dejerinc, Dubois, et leurs élèves. Frappés du rôle que joue l’élément psychique dans la genèse et dans la guérison de

CONSIDÉRATIONS ET CONCLUSIONS

certaines neurasthénies, ces auteurs attribuent à cet élément psychique le rôle primordial dans la constitution de la névrose, et considèrent alors celle-ci comme une création de l’esprit, une maladie par représentation, assez voisine et mal distincte de l'hystérie- Certes, l’existence de cet élément psychique n’est pas à nier. Suggestions étrangères, autosuggestions, conceptions imaginaires, émotions diverses, viennent parfois déformer et compliquer l’aspect de la neurasthénie, comme d’ailleurs de toutes les autres maladies possibles : et il serait contraire à l’évidence de ne pas reconnaître leur action. Mais de là à faire de cet élément psychique toute l'affection, il y a un écart qu’une impartiale observation clinique interdit de franchir. Parce que la fatigue des neurasthéniques est modifiable par des influences morales, MM. Dubois et Déjerine déclarent que cette fatigue est imaginaire. Mais à ce compte, toutes les fatigues seraient imaginaires, car toutes sont sensibles aux influences psychiques. La fatigue du fantassin qui s’assied au bord de la route, harassé par quarante kilomètres de marche, est, elle

aussi, sensible aux influences psychiques : cai le discours d’un chef, les stimulations d’amourpropre, l’émulation, la peur, etc., lui feront oublier sa lassitude, lui rendront momentanément des jambes et lui feront franchir quelques kilomètres de plus. En faut-il déduire que cette fatigue était imaginaire? Personne ne le prétendra. Mais alors pourquoi considérer comme plus imaginaire la fatigue du neurasthénique que celle du marcheur ? Jeconcluerai donc avec M. Gilbert Ballet : « J’admets volontiers avec Dubois que lorsqu’on analyse la fatigue du neurasthénique, on y peut souvent découvrir autour « d’un noyau de fatigue vraie une gangue d’auto-suggestion de la fatigue ». Mais je ne puis accepter avec lui que dans la règle la « gangue » soit aussi « énorme » et le noyau aussi « imperceptible » qu’il le suppose. La neurasthénie n’est pas, comme l’hystérie, une maladie par auto-suggestion, ou du moins elle ne l’est qu’accessoirement, c’est avant tout une affection de l’énergie » (1).

I) L'Hygiène du Neurasthénique, Paris, 1906, p. 160.

CONSIDÉRATIONS ET CONCLUSIONS

Ne croyant pas à la nature psychique de la neurasthénie, je ne saurais admettre davantage, avec MM. Déjerine et Dubois, que son traitement de choix soit la psychothérapie, en vertu de cet adage superficiel et trompeur : à mal psychique, remède psychique.

Ici encore, ces deux auteurs se trouvent en contradiction avec la majorité des neurologistes. Aux débuts de la psychothérapie, tous s’empressèrent de traiter par la suggestion leurs neurasthéniques, qui semblaient vraiment des sujets prédestinés pour les cures morales. Mais on dut vite déchanter. Bientôt on s’aperçut que les résultats ne correspondaient guère aux espérances. Assurément, les malades sont sensibles aux encouragements, aux réconforts, aux promesses de guérison prodigués par le médecin. Mais ces heureux effets ne durent pas. Rendus à eux-mêmes, rentrés dans leur milieu, ils retombent aussitôt dans leur tristesse, dans leurs angoisses, dans leurs découragements. C’est que cet état mental représente, non pas une simple llorai- ' son imaginaire comme les conceptions de l’hystérique, mais est le reflet d’un trouble

organique réel, qui malgré toutes les influences psychiques, finit toujours par reprendre ses droits. Aussi les chercheurs scnt-ils arrivés à cette conviction que la neurasthénie est une des affections où la psychothérapie est le moins efficace. C’est là l’opinion des plus éminents neurologistes, c’est aussi celle dclM. Bernheim, dont personne ne saurait mettre en doute, je pense, la compétence en psychothérapie. Je suis arrivé pour ma part à la même façon de voir, et après de nombreuses tentatives, je puis bien déclarer que je n’ai jamais guéri un neurasthénique vrai par la psychothérapie.

Pourtant, MM. Déjerinc et Dubois apportent à l’appui de leur doctrine des cures que nous ne saurions suspecter. Mais, comme ces auteurs rétablissent volontairement une confusion entre l’hystérie et la neurasthénie, il est probable que dans bien des cas ils auront guéri par psychothérapie des symptômes autosuggérés dus à l’élément hystérique de leurs malades. Ensuite, comme d’autre part, ilsassocient à la psychothérapie l’isolement, le repos au lit, la suralimentation, il est permis de croire que les guérisons qu’ils attribuent

CONSIDÉRATIONS ET CONCLUSIONS

à l’influence morale sont dues en réalité à ces moyens, dont le traitement de Veir-Mitchell démontre depuis des années la valeur. Aussi, jusqu’au jour où l’on me présentera un neurasthénique avéré, guéri par la pure et simple psychothérapie, sans l’adjonction d’aucune autre méthode, persisterai-je à considérer ces soi-disant cures psychothérapiques comme le résultat de l’isolement, du repos au lit, de la suralimentation, en un mot d’un traitement physique, et non pas moral.

Mais non seulement la psychothérapie pure est inefficace chez les neurasthéniques, elle est en outre inutile. En effet, admettant que l’état mental n’est qu’un reflet de l’état physique, on comprend qu’il suffira de modifier cet état physique pour que l’état mental lui-même soit influencé. Et c’est ce qui se passe dans la réalité. Pour ma part, depuis que m’étant fait cette conception nette de la neurasthénie, j’attribue tous ses troubles à la même dépression nerveuse fondamentale, je borne mon traitement à combattre cette dépression par des moyens physiques et médicamenteux, sans jamais

m’occuper de l’état mental. Par la méthode que j’ai annoncée, j’arrive ainsi progressivement à remonter le tonus nerveux. Et à mesure que ce tonus nerveux s’élève, on voit parallèlement s’atténuer, se fondre, se dissoudre les troubles psychiques. Et mes malades guérissent ainsi sans nul traitement moral.

III. — On s’est demandé si la neurasthénie devait être considérée comme une entité morbide ou comme un simple syndrome?

Les uns, en raison des causes si variées qui produisent la dépression nerveuse, se refusent à la tenir pour une affection définie, et ne lui accordent que la valeur d’un état symptomatique. D’autres, au contraire, insistant sur l’identité du tableau clinique quelle qu’en soit l’étiologie, envisagent la neurasthénie comme un trouble nutritif de la cellule nerveuse à caractères parfaitement établis, et l’admettent comme une maladie déterminée.

En vérité, la conclusion de cette controverse dépendra de l’opinion que chacun se fait de la maladie elle-même. Et comme, jus-

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qu’à ce jour, on n’a pas encore fourni de définition de la maladie qui rallie tous les suffrages, je crois qu’on devra laisser jusqu’à nouvel ordre le problème en suspens. Du reste sa solution n’aurait guère d’importance pratique : question de théories qui ne modifie rien dans la réalité des faits

IV. — Quelques mots pour finir sur le diagnostic différentiel de la neurasthénie.

On a tellement abusé dans ces dernières années du terme de -neurasthénie, qu’il a perdu pour beaucoup toute valeur précise. Je proteste avec la plupart des neurologistes contre cette altération de langage. Entité morbide ou simple syndrome, la neurasthénie reste toujours en tous cas la maladie de la dépression nerveuse. Tous ses symptômes physiques ou psychiques sont les conséquences de cette dépression : et les manifestations cliniques de celte dépression forment des stigmates assez nets , pour appuyer un diagnostic certain.

Au premier rang se place la fatigue. La fatigue nous fournit, dans la pratique, le vrai

critérium de la neurasthénie. Est neurasthénique, tout individu fatigué, quelle que soit la forme de sa névrose; n’est pas neurasthénique, le névropathe qui n’est pas fatigué. Aussi chaque fois qu’un sqjet présentera un état chronique de dépression nerveuse avec fatigue, serons-nous en droit de poser le diagnostic de neurasthénie. Chaque fois qu’un sujet, atteint de troubles nerveux, sera indemne de la dépression chronique, du sentiment de fatigue, serons-nousendroit denier l’existence

de la neurasthénie. Ce diagnostic différentiel entre la neurasthénie et les autres formes névropathiques, me paraît absolument nécessaire, tant pour la conception claire de l’affection, que pour les indications du traitement.

Ainsi comprise, la neurasthénie se distingue assez nettement, je crois, des formes cliniques voisines, avec lesquelles on la confond souvent : l’hystérie, la névrose d’angoisse, la psychasthénie, la mélancolie

L’hystérie, dont toute la conception est en remaniement, reste malgré tout et quel-

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que définition qu'on en donne, la névrose par représentation mentale, par auto-suggestion, dont les désordres corporels sont dus à une projection centrifuge d’images psychiques. Elle est le type de la névrose psychique par excellence, parce que l’élément psychique y joue le rôle essentiel, parce qu’elle est véritablement la création de l’esprit malade. Ici, l’état physique est l’objectivation de l’état mental, alors que dans la neurasthénie au contraire, l’état mental est le rellct de l’état physique.

Cette opposition dans les processus inverses du mécanisme pathogénique est si nette, que la confusion ne saurait exister. Malheureusement, dans certains cas, l’aulosuggestion vient ajouter à la neurasthénie des éléments d’aspect hystérique; d'autres fois, les deux névroses coexistent et se mêlent. Mais il sera le plus souvent possible, avec un peu d’habileté, de dissocier les deux affections, en utilisant comme pierre de touche la suggestion. Ce que l'auto-suggcstion a fait la suggestion médicale le défera. Mais ce qui lui résistera sera de nature plus

solide, plus profonde, organique et non psychique, de nature neurasthénique et non hystérique.

La névrose d’angoisse possède en commun avec la neurasthénie tout le chapitre de l’émotivité. Ici comme là, nous trouvons attente anxieuse, crises viscérales, palpitations, phobies, obsessions. Mais alors que chez le neurasthénique les accidents d’émotivité sont la conséquence secondaire de la dépression cérébro-spinale, dans la névrose d’angoisse ces accidents sont primitifs. Dans cette dernière n’existent ni dépression, ni fatigue, ni tristesse, ni insuffisances intellectuelles et volontaires; l’émotivité exagérée constitue tout le tableau clinique de l’affection.

La névrose d’angoisse représente donc bien comme je l’ai prétendu (1) la maladie primitive de l’émotivité. L’absence de tout signe d’asthénie la distingue sans peine de la neurasthénie. Il est vrai qu’à la longue, à force de tourmenter les patients, la névrose d’an-

(1) Cf. HAitTENBF.no. La Ntiviûse d.’ Angoisse . 1 vol., Alcan, 1002. el Revue de Médecine. N0’ 6, 7, 8, 1901.

CONSIDÉRATIONS ET CONCLUSIONS. 241

goisse finit par les rendre neurasthéniques. Alors les deux névroses s’associent et se fortifient mutuellement.

M. Janet a décrit il y a quelques années, sous le nom de psychasthénie, un complexus symptomatique qu’il distingue de la neuras thénie, comprenant des idées obsédantes, des agitations mentales, motrices, émotionnelles, des stigmates enfin d’incomplétude et d’insuifisance, qu’il attribue à l’abaissement de de 1a. tension psychologique (1). Le livre de M. Janet est rempli d’observations neuves et de considérations savantes sur le mécanisme de ces troubles psychiques. Mais autant j’admire ces perspicaces analyses, autant je ne puis accepter la construction synthétique qu’il nous propose. En effet, M. Janet considère les obsessions comme produit de l’asthénie psychique. Or cette affirmation ne me semble pas conforme à la réalité des faits. Car, si d’une part les déprimés sont loin d’être toujours des phobiques, des scrupuleux, des douteurs, des ob-

(4) Janet, Les Obsessions et la Psychasthénie. F. Alcan 1903. ’

Hartenberg:

sédés, témoinlamajoritédes neurasthéniques, il est nombre d’obsédés, de phobiques, de scrupuleux, de douteurs, qui ne présentent aucune trace de dépression psychique.

Certes, M. Janet a vu juste en constatant une relation entre le degré de la dépression et la gravité des phobies, scrupules, doutes obsessions. Mais celte relation s’explique, non parce que l’asthénie crée ces troubles, mais parce que l’asthénie, comme je l'ai montré, exagère les tendances morbides de l’esprit. L’obsession, ou le scrupule, ou le doute, n’est pas un simple phénomène névropathique, dû à un état défectueux du dynamisme nerveux, mais Un phénomène psychopal bique, exprimant un défaut constitutionnel du cerveau. Je considère donc la psychasthénie comme une neurasthénie évoluant périodiquement chez des dégénérés et compliquée de phobies, de doutes, de scrupules, d’obsessions diverses; ou, plus brièvement, je dirai que la psychasthénie est la neurasthénie des dégénérés.

On a dit que la neurasthénie était souvent une mélancolie légère. C’est possible : mais

CONSIDÉRATIONS ET CONCLUSIONS

on pourrait retourner la proposition et dire que la mélancolie légère est une neurasthénie. Car tant que les signes sont ceux de dépression et d'anxiété, il est impossible de tracer entre elles une frontière. Mais n’oublions pas que la mélancolie est une psychose. Ce qui caractérise vraiment la mélancolie, ce sont les idées fausses de culpabilité, de honte, le délire de négations. Et tant que n’auront pas apparu ces symptômes, on n’aura pas le droit de poser le diagnostic de mélancolie au détriment de la neurasthénie.

J’en dirai de même de l’hypochondrie, qu’il ne faut pas confondre avec l’inquiétude légitime du neurasthénique au sujet de sa santé. L’hypochondrie vraie est une vésanie, une psychose. Elle est caractérisée par un délire que nous avons indiqué. C’est ce délire qui fournit le critérium de l’hypochondrie.

V. — Pour conclure, la neurasthénie nous apparaît comme un état fonctionnel défectueux du système nerveux par insuffisance d’activité. Seule, l’émotivité est exagérée, par la diminution de celte inhibition que le système

nerveux de la vie de relation exerce constamment sur les appareils émotifs. Quand persisle cet état, il prend la valeur d’unélat pathologique, syndrome ou maladie, selon les conceptions différentes qu’on se fait de la maladie elle-même.

Les troubles physiques sont la conséquence directe de cette dépression nerveuse jointe à l’excitabilité organique. L’atonie musculaire, l’atonie gastrique et intestinale, le ralentissement du cœur et de la respiration, de la nutrition, l’asthénie génitale, les insuffisances sécrétoires sont dues à la diminution des stimulations nerveuses commandant les organes, tandis que les palpitations, les crises gastriques, l’agitation et l’insomnie relèvent de l’irritabilité.

Les troubles psychiques sont également le rcfletde celte dépression et de cette irritabilité. Fatigue, tristesse, ennui, insuffisances intellectuelles, et leurs conséquences, traduisent l’asthénie ncuro-psycliique, tandis que 1 émotivité sous ses diverses formes dérive de l’irritabilité des appareils viscéraux.

Quant aux troubles psychiques qui forment

CONSIDÉRATIONS ET CONCLUSIONS

les complications, phobies, folie du doulc, maladie du scrupule, manies mentales, impulsions, tics, perversions sexuelles, obsessions variées, ils représentent des stigmates dégénératifs mis en valeur et momentanément exagérés par l’état de dépression nerveuse qui favorise toutes les tendances anormales et morbides de l’esprit.

C’est ainsi que j’ai vu la neurasthénie : et c’est ainsi que je rattache la psychologie des malades à la conception générale de la maladie.

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