ISOLEMENT VOLONTAIRE
L’isolement volontaire est une autre tactique pour se soustraire aux inconvénients, surtout aux inconvénients sociaux de la neurasthénie. 11 représente la réaction de défense la plus simple, la fuite.
Il est ainsi des neurasthéniques qui pour souffrir au minimum de leur neurasthénie, capitulent devant elle. Pour atténuer leur
émotivité, ils fuient les émotions; pour oublier leur impuissance, ils se dérobent au combat; pour s’affranchir de l’action, ils se retirent de la vie.
Aussi chez beaucoup de malades, atteints par la dépression nerveuse, le caractère change : ils deviennent. sauvages, taciturnes, craintifs des rencontres, avides de silence et de repos. Délaissant leurs relations, leurs plaisirs, ils s’exilent dans une solitude jalouse dont nul attrait ne les peut tirer.
Chez les neurasthéniques d’occasion, cette lactique disparaît avec la fatigue qui l’avait provoquée : et la crise passée, ils rentrent dans leurs habitudes de travail, de sociabilité, de distractions avec leur entrain d’autrefois.
Mais chez les neurasthéniques constitutionnels, affligés d’une insuffisance native de l'énergie nerveuse, cette attitude devient chronique, se transforme en règle de vie. Sensibles à l’excès, souffrant de tout heurt, inférieurs dans la lutte et vaincus d’avance dans la concurrence vitale, ils préfèrent renoncer à la partie et s’exiler volontairement dans une solitude de contemplation et de re-
noncement. C’est le cas du jeune homme timide et doux qui choisit une carrière de fonctionnaire, sans difficultés et sans imprévu, assurée par une retraite pour la subsistance des vieux jours. C’est le cas de l’intellectuel sentimental et méditatif, favorisé de quelques rentes lui permettant de vivre sans travail, qui s’isole dans sa tour d’ivoire d’où il assiste en spectateur passif au conflit des ambitions (1). C’est le cas enlin de ces vieux misanthropes, aigris et déçus, qui s’enferment, des années durant, dans une sauvagerie farouche, loin des hommes dont les visages leur font horreur. Tous adoptent la même tactique : l’isolement volontaire pour échapper aux inconvénients sociaux de la neurasthénie.
RECHERCHE d’eXCITATION
D’autres au contraire ne se résignent pas, ne capitulent pas. Ils veulent lutter à tout prix contre la dépression : or pour le neu-
(1) M. Henri de Régnier nous a récemment tracé avec grand talent le portrait de ce type dans la Peur de mou.)' (1907 ).
rasthénique, le remède naturel de la dépression, c’est l’excitation. Les malades sentent en effet par instinct et savent par expérience que si la dépression aggrave leur état mental, en revanche l’excitation le soulage momentanément. De là, la recherche d’excitations diverses, qui toutes ont pour but, en relevant passagèrement le tonus nerveux, de procurer à l’individu quelques instants d’euphorie et de joie.
Les plus simples sont les boissons stimulantes, alcool, thé, café. Je connais des gens du monde qui tous les soirs se grisent pour échapper à l’étreinte de la tristesse et de l’ennui. De mèmè le thé de cinq heures est devenu chez beaucoup de nos contemporains une nécessité morbide, imposée par le besoin d’une stimulation factice qui leur permettra de faire bonne figure jusqu’au dîner. En règle générale, toutes ces stimulations artificielles sont détestables, parce qu’à la flambée d’énergie passagère qu’elles procurent, succède une dépression plus profonde, compensatrice du gaspillage nerveux.
Plus détestable encore est l’usage de
l’opium, de la morphine, de l’éther, du haschich, de tous ces poisons qui, pour l’illusion fugitive des paradis arlificiels, ruinent définitivement tous les bonheurs sains de la réalité. Je n’ai guère besoin d’insister sur les dangers de ces pratiques ni sur leur origine toujours identique. Un jour de spleen et d’idées noires, l’envie vient d’essayer de la drogue qui pour d’autres embellit la vie grise. On l’absorbe une fois, puis on recommence, et ainsi de suite, indéfiniment, devenu l’esclave du poison qui ne lâche plus ses victimes.
Le jeu, sous toutes ses formes, est également un excitant recherché par les malades pour atténuer momentanément leur asthénie.
Une autre manière d’excitation est celle de la vie mondaine. Le malade recherche les milieux les plus bruyants, les plus remuants, où il se plonge avec frénésie. Parmi l’agitation, il s’oublie momentanément lui-même, avec ses mélancolies, ses détresses, ses amertumes. C’est pourquoi tant de déprimés, malgré les sollicitations de leur lassitude qui les invitent au repos, s’engagent dans une intense vie mon-
daine, recherchant et acceptant chaque jour des invitations pour le thé, les dîners, le théûtre, les soirées, les soupers, uniquement pour se fuir eux-mêmes, pour oublier dans la griserie de cette existence artificielle les misères de leur propre intimité. Cette conduite encore est détestable, parce qu’elle surmène les nerfs et l’organisme, ajoute la fatigue à la fatigue, fait suivre la soirée de plaisir d’un réveil plus désespéré.
Toutes ces qualités d’excitation, j’y insiste, sont funestes, parce qu’elles n’ont d’autre effet que de faire dépenser, en un feu de paille, la réserve d’énergie du système nerveux. Comme une soufflerie, elles activent la flamme, mais en consumant plus vite le combustible. Et comme c’est précisément d’énergie nerveuse que manque le plus le malade, après cette flambée artificielle, il se retrouvera plus épuisé que jamais, condamné à de longues heures de dépression plus profonde, jusqu’à ce que ses forces gaspillées aient eu le temps de se récupérer un peu.
J’adresserai Ja même critique à certaines thérapeutiques excitantes, trop souvent conseillées au plus grand préjudice des malades, telles que l’hydrothérapie froide, les médicaments dits reconstituants, les déplacements qui épuisent. Combien de neurasthénies ont été aggravées par des douches glacées en jet trop brutal? Combien ont retiré de la kola, de la coca, des vins toniques, etc., les pires résultats? Combien, sous prétexte de distractions, sont envoyés en des villégiatures d’où ils reviennent plus déprimés que jamais!
Les seules excitations favorables que doit se permettre le neurasthénique, sont celles qui n’énervent pas, qui n’épuisent pas, qui favorisent la nutrition au lieu de la diminuer comme les médicaments, ou de la gaspiller comme la suractivité. Telles sont les excitations saines de l’alimentation et du grand air.
Quand l’estomac fonctionna suffisamment bien — ce qu’on peut obtenir toujours par un régime approprié — le repas confère au déprimé une poussée d’énergie physiologique, naturelle, dont la répétition quotidienne restaure progressivement les forces
Illi ACTIONS DE DÉFENSE DES NEURASTHÉNIQUES. 219
nerveuses du malade. C’esl pourquoi tous les neurologistes avisés placent la suralimentation en tète de la thérapeutique des neurasthéniques.
Le grand air également stimule avec avantage les nerveux épuisés, en accélérant la nutrition, en augmentant l’appétit, en favorisant le sommeil. Acetégard, je suis devenu, par expérience, un fervent partisan de l’automobilisme chez les neurasthéniques, pour avoir constaté maintes fois les bienfaisants résultats des heures de roule, des visions de campagne et des bains de grand air qui améliorent à la fois l’état physique et l’état mental des malades. Par malheur c’est une thérapeutique encore coûteuse et qui se refuse à trop de modestes moyens.