AVANT-PROPOS
Après avoir étudié la psychologie des êtres inférieurs (1), puis la psychologie des grands hommes (2), puis la psychologie des criminels (3), j'ai tenu à aborder la psychologie des saints.
Sont-ce là autant de psychologies séparées les unes des autres? L'instinct est-il une qualité occulte? Le crime est-il un phénomène à part, le produit d'une déviation ou d'une régression spontanée de la race ? Le grand homme est-il un don mystérieux de l'inconscient ou comme l'incarnation inattendue d'une inspiration rebelle à toute
(i) L'Instinct^ ses rapports avec la vie et avec V intelligence, a® édit. Thorin. — L'Homme et l'animal^ 3® ëdit. Hachette.
(i) Psychologie des grands hommes, a® ëdit. Hachette.
(3) Le crime, 4® ëdit. — La France criminelle, 3® édit. — Le combat contre le crime, a® ëdition. L. Cerf.
viu AVANT-PROPOS,
analyse ? Le saint est-il un être en qui la nature ait disparu pour faire place nette à une action toute miraculeuse? Autant de solutions que j'ai combattues !
Mais il en est une que je repousse également, c'est celle qui veut placer toutes les manifestations, même les plus hautes, des facultés humaines , sous la dépendance de forces inférieures s'agitant sans but et sans liberté; qui après avoir fait de l'homme un animal un peu plus' compliqué que les autres, ne voit dans le crime qu'une maladie, dans le génie et dans la sainteté que des formes saillantes, mais le plus souvent bizarres, de tout ce que notre organisation renferme d'ambition, d'orgueil, d'illusion et d'inquiétude.
Non! Grands et petits, tous les hommes sont pétris du même limon et animés du même souffle. Tous , nous sommes placés sur les divers degrés d'une même échelle qui part d'une même nature et tend à s'élever vers un même Dieu. Que notre humanité aggrave sa faiblesse native en s'y abandonnant ou que, coopérant à l'aide qu'elle reçoit, elle développe tout ce qu'elle a de force et de bonté possibles, jamais ne s'efface complètement en elle aucun des traits de notre complexe nature. Jamais, si dégénérés ou si perfectionnés qu'ils puissent
AVANT-PROPOS. ix
être, ses représentants ne cessent de nous donner ou des avertissements ou des encouragements, dont la ressemblance qui nous unit à eux nous donne le moyen et nous impose le devoir de tirer parti. Tel est Fesprit dans lequel a été composé ce nouvel essai (1).
(l) Les matières que j'ai traile'es dans le présent livre étaient souvent bien délicates. Je suis heureux de remercier ici M. Monier, Supérieur de l'École des Hautes études ecclésiastiques^ qui a bien voulu revoir mes épreuves et me faire profiter de son grand savoir théologique autant que de son expérience de lettré.
•rCBAPITRÉ I
V l'idée de la sainteté dans les différentes religions.
Préambule. — L'idée de la sainteté : son histoire. — Le saint chez les Chinois. — Chez les Bouddhistes. — Chez les Mahomctans. — Dans TAncien Testament. — Dans le Nouveau. — Dans les principales fractions de l'Église chrétienne. — Le saint dans le Catholicisme. — Le grand homme et le saint. — Rapports et différences. — Il y a chez le saint plus d'unité, plus de liberté, un progrès plus indéflni. — Les saints et leur milieu. — Le saint et le mystique. — Tous les mystiques ne sont pas saints. — Tous les saints sont-ils mystiques? — Les fausses définitions du mysticisme. — La vraie définition : Le mysticisme c'est l'amour de Dieu. — Le saint est un homme qui sert Dieu héroïquement et par amour.
Une piété ignorante a bien souvent altéré la physionomie des saints : le dilettantisme de plus d'un néo-chrétien d'aujourd'hui ne risque pas moins de la défigurer. On les avait mis tellement au-dessus de l'humanité, qu'ils paraissaient en dehors d'elle : comme dit avec tant d'énergie M^^* Dupanloup, on se demandait vraiment « si c'étaient là des hommes, des fils d'Adam, de chair et d'os comme nous, sj Maintenant on voudrait tout expliquer en eux par
les Influences naturelles et par les Influences sociales auxquelles peut être soumis chacun de nous. On fait même de beaucoup d'entre eux des malades, des hystériques, des suggestionnés ou des suggestionnants, des télépathes, des gens que la délicatesse innée ou acquise ;Tie .le ar système nerveux a doués de la seconde vîie^ cômïlî^ ^d célèbres somnambules réhabilités par 1^^ n^erveilles désormais authentiques de rtypnptfsm'c. Ou ^àien encoçQ.^é i^a, selon la mode du jour, à quelques saints oa- à quelques saintes qu'on n'a voulu étudier que pour mieux comprendre certaines parties de l'histoire de l'art ou de la littérature populaire. Aussitôt se font des découvertes inattendues... de celui qui s'en félicite. Il croyait n'avoir affaire qu'à un saint : il rencontre un homme, il rencontre une femme; il en est charmé sans doute, mais surpris. Il trouve piquant de s'en expliquer devant ses lecteurs habituels. Il le fait du ton de quelqu'un qui n'est pas sûr de ne point passer pour un amateur de paradoxes; mais en homme d'esprit qu'il est, il ne s'en effraye pas trop. Il est vrai que, s'il aperçoit dans son personnage le culte de l'esprit plus que de la lettre, une grande liberté, beaucoup d'initiative, de la tendresse, le respect de la conscience, l'amour du beau et même le souci de la propreté, il croit avoir fait la découverte d'un cas rare. Il signale comme un exemple de régression ou d'atavisme cette revanche soudaine de la nature outragée ; ou bien il gratifie l'hérésie d'un précurseur ou d'un disciple inconscient de plus.
Il ne faut pas cependant se plaindre de ces diverses
fantaisies. D'abord quelques-unes sont très jolies; puis elles ont eu le mérite de montrer que non seulement la littérature, mais la psychologie, mais la science, pouvaient trouver dans les saints un intéressant sujet d'étude.
Cette étude assurément n'est pas facile. C'est une raison de plus pour l'essayer.
Un prêtre éminent, membre de l'Institut, directeur de l'Ecole française de Rome, a troublé plus d'une âme naïve ou routinière en touchant, — avec respect, est-il besoin de le dire? — aux légendes des
gninfg W fallait, h\(^n y tonphf^y Pf^ppprlai^fr^ (^^T^n^Q
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à la p ureté de leur styje^prijnjtif. Ce qu'on a fait en architecture et en histoire est-il possible et désirable en psychologie? Je le crois. GaxdôA^^WS sans^d(>ttlfe.d^^c^s « j:e^tgiui:îiXions.))^Qu de ce&jrç^cjonstituîija»§,^ù.,k^J[ap,t3i5^^
derujg^ collabore indiscrètement avec le^ ,ajpii;jiep^„.çt leJW;.i5afô>se ,des id^„s qu^ils^^nt jamais . eues . Mais pour plus d'une de ces figures une « restitution » est nécessaire, et elle est un acte de piété autant que de goût. S'il est des hommes à propos desquels il faille compter avec confiance ou, pour mieux dire, avec foi, sur la valeur et sur le bienfait de la pure vérité, ce sont assurément les saints.
Mais avant d'aborder les saints de plus près, il
convient de se demander ce que les lang^ues humaines entendent par un saint. C'est la une étude qui a son prix. L'idée de la sainteté n'est pas nouvelle, et elle n'a pas toujours été entendue, tant s'en faut, de la même façon. En résumer l'histoire, chercher comment on l'a comprise dans telle ou telle civilisation est donc prendre en quelque sorte la mesure d'une des aspirations les plus sublimes — ou les plus orgueilleuses — de l'espèce humaine.
Qu'on nous pardonne de remonter un peu haut.
Le christianisme a « réformé » la nature ; et nous croyons, nous, qu'en la réformant, il l'a fortifiée et libérée ; mais le même Dieu qui Fa rachetée l'avait d'abord créée, et créée « admirablement », selon le mot de la liturgie. Dans l'intervalle, cette nature a souvent fait de grands efforts, avec des succès très inégaux, pour s'élever à de hautes vertus. S'est-elle élevée à la sainteté? Elle en a eu au moins le désir, la prétention, si l'on veut, et elle a ainsi senti en elle quelque chose qui en était comme le pressentiment.
Il a fallu cependant pour cela qu'elle sortît de la sauvagerie despeuples dits primitifs. Quand lapauvre humanité se croyait surtout parente avec les êtres inférieurs, avec les animaux, avec les plantes, avec la pluie, le vent et le soleil, quand le courage ou la vertu d'un homme dépendaient de la façon dont il s'appropriait la nature du buffle, de l'ours ou du requin, soit en les mangeant, soit en prenant le nom de l'un ou de l'autre, quand les faiseurs de pluie, les sorciers et les chefs demandaient leur pouvoir à
de si étranges alliances avec les éléments inanimés ou avec les bêtes, certes Thomme avait plutôt Tenvie de se matérialiser que l'ambition de devenir plus spirituel et plus pur. Le semblant de religion qu'il trouvait dans les récits traditionnels de sa tribu ne pouvait rien y changer, puisque, dans sa mythologie — malgré toutes les variétés qu'elle nous ofTre — les « esprits » sont généralement malfaisants et méchants. Pour que l'idée de sainteté commence
xjindre, U faut^que l'intejligçnce de l'bpmme
en
arr ive à désirer^ à espérer^ ajchercber le moyen de s'affranchir de ces misères; il faut que l'idée d'une existen ce meilleure l'attire et le remue. Tout au moins faut-il qu'il ait pris en pitié les jouissances grossières et les terreurs déprimantes dans lesquelles la plupart de ses pareils s'agitent ou croupissent.
Le peuple chinois passe, non sans raison, pour un peuple peu idéaliste, ne comprenant pas un royaume qui ne serait pas de ce monde ; mais dans la nature humaine ses philosophes ont de bonne heure distingué plus d'un degré. Au-dessus de l'homme vulgaire ils mettent le sage qui respecte sa propre raison, la cultive, fait des efforts incessants pour appliquer les principes déjà connus de la nature vertueuse et, s'il se peut, en découvrir de nouveaux. Puis au-dessus de l'homme sage ils placent le saint ou l'homme parfait, vivant « à l'instar des esprits, » pratiquant véritablement, sans effort cette fois, avec calme et tranquillité, la loi du ciel, c'est-àdire la perfection et la vérité pures de tout mé-
lange (i). Quelle est pour eux l'origine de cette loi ou comme dit l'un de leurs livres sacrés, de ce mandat céleste (2)? A quelle source va puiser la vertu de ceux qui l'exécutent? Dès que le problème métaphysique fait mine de se poser, le lettré chinois se tait. Ceux qui se flattent d'avoir pénétré le fond de sa pensée nous disent que pour l ui la sainteté de l'homme eçt Jfi prnduiJtjia.JItoédÛé, ce qui n'est que reculer la difficulté. Mais ne demandons pas à cette nation de nous révéler ce qu'elle-même ne s'est pas souciée de découvrir. C'est assez de constater qu'à ses yeux, la sainteté c'est l'état le plus parfait de la nature, que l'atteindre est la loi de l'homme, et qu'enfin cette loi consacre une opposition fondamentale entre la terre et ce que — sans l'expliquer ni le définir — ses écrivains appellent le ciel.
Si l'idée de l'action divine reste très vague dans la notion que la Chine se fait de la sainteté, il n'en est plus tout à fait de même en Grèce.
Il est remarquable que les Grecs virent le plus souvent dans la vertu le résultat d'une action purement humaine, mais que, quand ils parlaient de sainteté, ils en associaient l'idée à celle d'un rapprochement plus intime avec la divinité. Nous avons un dialogue de Platon intitule V Euthyphron ou la Sainteté. Il roule tout entier sur cette question :
(i)Un ancien missionnaire, M. l'abbe' Coidre, qui a passé quinze ans en Chine, me dit que ce qui lui a paru dominer dans celte conception, c'est l'idée de la rectitude absolue.
(9.) Voyez (le Lanessan, la Morale des philosophes chinois , Paris, iSç).').
« La sainteté est-elle la sainteté parce qu'elle est ajjréable aux dieux? ou est-elle agréable aux dieux parce qu'elle est la sainteté ? » Cette seconde solution est naturellement celle de Platon; il veut prouver que toute vertu est telle par son essence immuable et éternelle, et que, si cette essence se confond finalement avec le Bien suprême, qui est Dieu, elle ne dépend pas de la volonté arbitraire de divinités capricieuses. Platon cependant ne définit pas la sainteté. Il le fera, dit-il, « une autre fois »; c'est là une formule qu'il adopte volontiers pour toutes les questions délicates. Mais enfin l'idée de la sainteté et l'idée de ce qui est particulièrement agréable à la divinité lui ont bien apparu comme liées l'une à l'autre.
Le mot de sainteté était si familier aux esprits d'élite, qu'on le retrouve même chez Epicure. C'est Cicéron qui nous l'apprend (i). « Epicure avait écrit des livres sur la sainteté, sur la piété envers les dieux. )) Il est vrai que Cicéron ajoute : « Ici rhomme se moque de nous {ludîmur ab homîne). » Cicéron entend qu'il est impossible de parler sérieusement de sainteté et de piété envers les dieux quand on croit que tout est formé par la rencontre fortuite de certains atomes, et qu'en l'homme, vérité, bonheur et vertu, tout vient des sens. Mais cette fois encore ce rapprochement de l'idée de sainteté et de l'idée de piété envers les dieux est à signaler.
De toutes les religions (autres que la nôtre), il n'en
(i) Cicéron^ de la Nature des dieux, ii;, 4i
est pas qui ait insisté sur la sainteté autant que le bouddhisme. Mais là, l'idée que le saint est un être qui plaît à Dieu ou qui sert Dieu mieux que le reste des hommes, cette idée a complètement disparu. Le saint bouddhiste croit bien être saint parce qu'il a éteint ou anéanti en lui la nature; mais il s'en tient là et ne juge pas à propos d'aller à un Dieu qui lui communique une partie de sa vertu. Les dieux euxmêmes il les regarde comme des êtres produits par les métamorphoses indéfinies d'une nature éternelle et éternellement mauvaise. Ces dieux, ainsi que les cieux qu'ils habitent, font partie de ce monde détesté ; ils en sont d'autant plus, qu'un être qui a été dieu peut redevenir homme ou animal. Il y a sans doute entre eux une hiérarchie, et il en est de plus élevés que les autres ; mais la plus haute classe souffre encore d'un reste d'impureté terrestre qui la sépare du terme aussi désirable pour elle que pour les hommes. Et quel est ce terme? C'est le Nirvana !
Pour v atteindre, les dieux ne sont à l'homme d'aucun secours. C'est à lui de trouver le moyen d'échapper pour jamais à ces alternatives sans but de naissances et de morts, dont le dieu non plus, du moment où il existe, n'est pas délivré. C'est à lui de se sauver lui-même, de se délivrer lui-même, de se sanctifier lui-même : ces trois dernières expressions sont synonymes pour le bouddhiste. A ses yeux, la sainteté, c'est la délivrance ; et la délivrance, c'est l'extinction du mal ; c'est donc la fin de tout, puisque tout est mal : c'est le Nirvana.
Plus d'ua philosophe, étonné de cette religion sans Dieu et de cette aspiration vers le néant, a cru pouvoir affirmer qiiSjj£uafiaiU.Ji£L4ej^ak to q,ue h xepQ§ jJansla^légitpde d'une yiet désormais imnayu,able« Mais cela, aucun texte hindou ne le dît. Tout ce que l'on peut alléguer, c'est qu'aucun texte hindou ne dit le contraire ; et ce qui parait encore le plus certain, c'est que c'est là une question à laquelle Bouddha n'a pas voulu répondre (i), et ne l'a pas voulu de parti pris. Échapper au perpétuel recommencement des existences lui semblait d'une importance telle, que ce souci devait primer tous les autres. Rien de plus net eu ce sens que ce texte curieux : « Le parfait vit-il ou ne vit-il pas après la mort? Le sublime Bouddha n'a rien enseigné à ce sujet : il n'a pas révélé cela. Parce que cela ne sert pas au saint, que cela ne sert pas à la vie pieuse, au détachement des choses terrestres, à la cessation, au repos, à la connaissance, à rillumination, au Nirvana ; pour cette raison, le Sublime n'a rien révélé. »
Ce qu'il a révélé aux siens en toute occasion, c'est qu'il faut anéantir en sol tout désir et renoncer
(i) Vojez le récent volume, plein d'autorité, de Oldenderg (trad. française) : Bouddha, sa vie, sa doctrine, sa communauté. — C'est à ce travail que j'emprunte les citations qui vont suivre. Quant à ceux qui persisteraient à douter de Texistence individuelle du personnage appelé Bouddha, ils n'ont qu'à lui substituer le groupe d'esprits qui a dû former et propager cette doctrine 5 la comparaison que je viens d'esquisser subsistera tout entière.
à toute espèce d'œuvre ; car œuvre et désir ne sont au fond qu'une seule et même chose. « Du--dfisir d^P^fil?. ^^«^^^"^P' de l'hnmmft. Tel est sçn^désir, jLglJi^^^e^^l jia jolonté, telles sont ses œuvye^, telle est llerôteUfill^iLlui^éc^ » Or, puisque toute existence est douleur, il n'y a de voie de salut que dans la suspension de tout désir. Cette suspension ne tuera pas immédiatement la vie présente ; mais elle fera beaucoup mieux : elle tuera dans leur germe les vies à venir, et c'est là le but par excellence. Les fidèles ont donc eu bien soin de retenir et de méditer ces paroles de Bouddha : « Tandis que je me livrais à ces contemplations, mon âme était délivrée du péché de convoitise, du péché d'attachement aux choses terrestres, du péché d'erreur, du péché d'ignorance. Dans le délivré s'éveille la conscience de la délivrance ; la nécessité de renaître est abolie, la sainteté atteinte, le devoir rempli ; je ne reviendrai pas en ce monde. » Et ce monde, c'est celui où sont les dieux aussi bien que celui où sont les hommes, puisque Bouddha avait été dieu.
On voit comment les esprits superficiels ou désireux de discréditer le christianisme ont eu ici occasion de se faire illusion. On a comparé souvent le moine bouddhiste et le « saint » bouddhiste au moine et au saint du christianisme. Pourquoi? Parce que le bouddhiste, dit-on, s'il veut être saint, doit d'abord être moine,' et que le moine de l'Inde doit renoncer à la vie domestique, à la famille, à la propriété, faire profession de pauvreté et de continence absolues, mendier sa nourriture, pratiquer la con-
templation passive, et s'abîmer, s'il le peut, dans l'extase. Mais d'où vient qu'il méprise ainsi la chair et tout ce qui intéresse la chair? Est-ce parce qu'elle est sujette a la corruption et à la mort? Pas du tout ! C'est parce qu'elle est « sujette » à l'existence indéfinie. Voilà pourquoi il ne s'agit pas de réformer le monde ou de propager une vie nouvelle en déployant telle ou telle forme d'activité. Il s'agit de se détacher entièrement du monde, présent et à venir. Le saint bouddhiste renonce ainsi à toute œuvre comme à tout désir, pour s'affranchir de la nécessité de renaître : cet affranchissement, encore une fois, c'est, à ses yeux, la sainteté même, et la sainteté n'est pas autre chose.
Il est difficile de trouver un contraste plus frappant que celui qui existe entre le fond de la conception bouddhiste et celui de la conception mahométane. Je dis : le fond, parce que, si on s'en rapporte aux apparences, on peut trouver qu'un moine bouddhiste et un marabout musulman se ressemblent beaucoup. Comme le premier, le second renonce au monde ; il cherche la retraite et la solitude; il pratique la veille prolongée, le jeûne, l'abstinence; comme le premier, il aspire aux visions et à l'extase, et il nous donne à croire qu'il y parvient. Mais, tandis que le premier poursuit la suppression des existences, le second désire une renaissance perpétuelle de ses facultés corporelles, et, s'il renonce, dans cette vie, à un certain nombre de plaisirs, c'est pour en retrouver beaucoup dans une autre. Tandis que le premier se passe des dieux, le second aspire à s'en-
tretenir avec le dieu qu'il invoque. Aussi, alors que, dans rinde, saint veut dire « délivré », dansTIslam, le mot de « marabout », qui désigne l'homme déjà initié ou préparé à la sainteté, veut dire, au contraire, (( lié » ou « enchaîné ». Lié ou enchaîné à qui? A Dieu. Le saint proprement dit, c'est Vouait, Fami de Dieu. « Le marabout qui atteint à ce degré de perfection (l'extase) est dit ouali, ami de Dieu, saint; et il est vénéré par les fidèles, lesquels, après sa mort, se disent ses serviteurs religieux. Dans ces conditions, il est orthodoxe d'implorer son intercession par la prière auprès de Dieu et de son prophète (i). »
Par quels signes celte intercession, qui est ellemême le fruit et la récompense de la sainteté, se manifeste-t-elle? Par de nombreux miracles, dit le musulman ; el il lui est d'autant plus aisé d'en raconter d'innombrables, que, d'un côté, il tient pour miraculeux tout phénomène naturel qui n'est pas habituel et quotidien, prévu et attendu, et que, d'autre part, aucun clergé n'ayant jamais vérifié pour lui les légendes des « saints », il accepte toutes les histoires comme celles des montagnes rentrant sous terre ou de la lune fendue en deux.
Malgré ces abstinences et malgré tout ce merveilleux, le saint de l'Islam ne s'oublie pas, pas plus que son prophète ne l'a oublié dans la dispensation des joies de son paradis. « Nous devons reconnaître, dit un commentateur (2) de cette singulière hagiogra-
(i) Colonel Trumelet, les Saints de l Islam, introd., xix. (2) Id., ibid. Lviii.
phîe, que, pour les musulmans, le but ou la cause déterminante des miracles se ressentent très sensiblement de la matérialité du mahométisme, et que l'intérêt particulier du saint y prime trop fréquemment celui de la divinité qui lui délègue une partie de sa puissance. En un mot, le saint de l'Islam opère trop souvent pour son propre compte et au profit de ses passions. »
Que conclure de ces premiers rapprochements?
^"'w-'lfi^SSns rf^ ^^ r^rrV'^^^ et de rbonnêteté^ audfi&su5 .de.ia sagesse et du talent, au-dessus de la gj:aftdieii]iy, iA^lftctuelle,J!liomnie a de bonne heure ftftnctti ridée .-djxjJL mpie dlexistencç^ , plus, pwiait
f^ flppf fi. Tous les peuples n'ont pas compris que cette perfection ne pouvait être due qu'à une sorte de société conclue avec un dieu : quelques-uns même l'ont nié délibérément; mais la plupart ont senti qu'il était impossible d'élever si haut la nature sans céder à un attrait, sans être réconforté par un secours véritablement divin. C'est bien à l'intelligence de ce « mandat céleste » que tendent, même chez les Chinois, ceux qui veulent s'expliquer l'idée de la sainteté.
C'est surtout dans le peuple hébreu et dans la Bible que l'idée de sainteté va se montrer à nous toute pleine, pour ainsi dire, de l'idée de Dieu. Dans VExode, dans le Lévitique, dans le Deutéronome,
Dieu seul est saint; et, si une partie de cette sainteté se communique à sa créature, cette communication est l'effet d'un décret spécial, le signe d'une faveur particulière, assurée par une consécration visible; c'est aussi un don gratuit, et qui ne suppose tout d'abord aucun mérite humain : il peut être conféré à des choses inanimées. C'est ainsi qu'il y a des lieux saints, des jours saints, une onction sainte, des vêtements saints, des hosties saintes, des chairs saintes.
(( Vous ferez, est-il dit dans V Exode, une lame d'or très pur sur laquelle vous ferez graver par un ouvrier habile : La sainteté est au Seigneur... Vous l'attacherez sur la tiare, et Aron aura toujours cette lame sur le front, afin que le Seigneur lui soit favorable. » — Les prêtres sont saints : cela veut dire qu'ils sont consacrés comme la victime qu'ils doivent immoler. « Les prêtres ne se raseront ni les cheveux ni la barbe... Ils présentent l'encens au Seigneur et ils offrent les pains de leur Dieu : c'est pourquoi ils sont saints, w
Pris dans son ensemble, le peuple d'Israël luimême est saint, non pas certes par l'élévation de ses vertus ni par la grandeur de ses mérites, mais parce que Dieu a fait choix de lui et l'a consacré h son service. Il est écrit dans le Léntique : « Vous serez mon peuple saint parce que je suis saint, moi qui suis le Seigneur, et que je vous ai séparés de tous les autres peuples afin que vous fussiez particulièrement à moi. » Et dans le Dentéronorne : « Vous êtes un peuple saint, consacré à Dieu. »
Dans rAncîen Testament même, cependant, les idées ne demeurent pas immobiles et infécondes. La tradition a commencé par le cérémonial, par la nécessité de la fidélité littérale a un rite matériel et charnel. Mais il était impossible que l'action divine ne tendit pas à pénétrer du dehors au dedans. Déjà dans les livres- que j'ai cités, les êtres purifiés et consacrés sont invités à ressembler, autant qu'ils le peuvent, au Dieu qui les a élus. « Qu'ils soient saints, dit le Lé^itiqney comme je suis saint moimême, moi qui suis le Seigneur qui les sanctifie. » Et dans le Deutéronome : « Dieu gardera les pieds de ses saints, et les impies seront réduits au silence. » Mais dans les Rois, l'idée purement morale se dégage de plus en plus, tout en gardant avec l'idée de Dieu et du service de Dieu la plus étroite relation. Elle se précise surtout par des oppositions d'idées dont les formules sont nouvelles : « Vous serez saint avec les saints, parfait avec les forts; vous serez pur avec les purs et vous paraîtrez méchant avec les méchants. » Ainsi s'exprime David dans l'un de ses cantiques. Lui à son tour sera qualifié de « serviteur de Dieu », mot consacré par Dieu lui-même qui a dit : (( mon serviteur Job », en attendant que celuici, dans le livre de Tobie, soit désigné par ces mots : (de saint homme Job ». Peu après, Élie est proclamé l'homme de Dieu, et d'Elisée il est dit : « Je crois que cet homme est un homme de Dieu, un saint. »
Or, en quoi désormais le saint ou l'homme de Dieu se distingue-t-il de l'impie ou même du profane?
Est-ce uniquement par la fidélité aux sacrifices et aux formes cérémonielles? Ce n'est pas ce qu'enseignent les exemples de Job, ni ceux des hommes qui, dans la suite des livres saints, rappellent les vertus des ic saints patriarches ». Ce n'est pas enfin ce qu'enseigne la parole des prophètes, puisque Isaïe et Jérémie s'appliquent, avec cette énergie qui a si bien inspiré Racine, à faire passer la pureté du cœur iivant la purification par le sang des boucs ou des génisses.
Ainsi, — sera-ce là pour quelques esprits prévenus un paradoxe? — si nous nous reportons un insl univers les comparaisons que nous résumions tout à r heure, c'est la reli^fion sans Dieu qui se fait de la sainteté l'idée la plus austère, on peut même dire la pluseffray ante . C'est qu'en effet. Dieu supprimé, la • nature n'est pas affranchie; elle tombe au contraire sous l'impitoyable esclavage d'une fatalité dont rien ne permet ni de comprendre le sens, ni de prévoir la fin. C'est donc, à tout prendre, un spectacle tou- ( haut et faisant honneur à la nature dégénérée, que cet effort désespéré de tant de millions d'hommes pour se délivrer des liens d'une chair dont ils ont senti à la fois tout le vide et tous les tourments. Le musulman, lui, croit et espère en Dieu; mais vrai- ^ ment il attend de Dieu des choses qui rendent la sainteté bien attrayante pour ceux qui n'ont renoncé qu*en apparence aux joies de l'orgueil et à celles de la concupiscence. Enfin, le croyant de l'Ancien Testament a commencé par se sentir complètement entre les mains d'un Dieu qui garde pour lui la sain-
télé, ne réclame que Tobéissance ponctuelle, et promet en échange le bonheur terrestre. C'est peu à peu que l'homme « marchant dans les voies de Dieu » s'est senti être encore plus que son serviteur, qu'il a formé dans son propre cœur un élan plus libre et plus soutenu, et qu'il a pensé que l'amour devait répondre à l'amour, partout, chez tous les hommes et au-delà de la vie. La vraie croyance était donc plus qu'ébauchée, quand l'auteur du livre de Tobie dit de ses deux jeunes époux : « Ils persévérèrent avec tant de fidélité dans la bonne voie et dans une conduite sainte, qu'ils furent aimés de Dieu et des hommes ».
Nous arrivons ainsi au Nouveau Testament.
Il est vrai que ses héritiers se sont divisés; mais c'est surtout sur l'intercession et sur le culte des saints qu'ils ont engagé entre eux des disputes si vives, car ils croient à la sainteté les uns et les autres. Parmi les saints qui figurent au calendrier, depuis saint Paul jusqu'à saint François d'Assise et jusqu'aux approches de la Réforme, il en est beaucoup que les protestants d'aujourd'hui qualifient comme les catholiques, et dont ils recommandent très ardemment, eux aussi, de rechercher la société spirituelle, en vue de les imiter.
Il est un point sur lequel l'accord était encore plus précieux entre les catholiques et les protestants croyant à quelque chose de positif. Dieu est la sainteté par excellence, ainsi que la Bible l'a proclamé; mais cette sainteté s'est ofierte a nous sous une forme moins inaccessible quand elle s'est proposée
comme un modèle et comme un secours dans la personne de Jésus. Si je prends du moins les grandes publications d'il y a vingt ans, le protestantisme croit que « la sainteté a été réalisée pour la première fois sur la terre par Jésus-Christ. Depuis sa venue dans le monde, non seulement nous savons, mais nous avons contemplé ce qu'est la sainteté véritable dans les conditions de la vie humaine ».
Les mêmes théologiens protestants (i) précisent leur opinion par la distinction qu'ils établissent entre l'homme juste et l'homme saint. Le juste ou le justifié, disent-ils, a obéi au précepte de Jésus- Christ disant : a Venez a moi » ; mais le saint ou le sanctifié ne s'est pas contenté d'aller à Jésus, il a fait un pas de plus; il a obéi à l'appel qui lui disait : « Demeurez en moi, et je demeurerai en vous. » Enfin, et tout en se souvenant de la variété indéfinie des formules propres aux sectes protestantes, il est permis de s'arrêter sur celle-ci : « La sanctification réclame les bonnes œuvres procédant
(i) Voyez V Encyclopédie religieuse. Paris, Fischbacher, 1887. Articles Saint et Sainteté. Il faut reconnaître que ces itie'es diffèrent assez sensiblement de celles de Luther ou que du moins elles en atténuent, par le silence, l'esprit sectaire et exclusif. Pour Luther, la sainteté n'était chez les chrétiens qu'une sainteté imputatiçe, ne changeant pas le fond de notre moi, jetant simplement sur nos perversités natives le manteau des mérites du Christ; et quant à ces mérites ils nous étaient imputés par la foi seule sans qu'il fût nécessaire d'y joindre les bonnes œuvres.
de la régénération du cœur par la foî. » Or,JiiXQÎ, iLuIyJMiâ i^X subtiliserv.c'est laipi dans la diyir, fiît^ du^Çhrlst, ç'est^la. foi dans la possibilité de parlifiiCf CÀj^sjiiyinité de celui qi^ de son côté a voulu pajrticipej:. à notre humanité.
Qu'il nous suffise d'être ainsi remonté à la source commune. A tout point de vue, on comprendra que nous voulions surtout considérer les saints dans rÉglise catholique. Ceux qui, en dehors de toute controverse sur le dogme, voudraient n'étudier la sainteté qu'au point de vue de la psychologie et pour connaître les ressources profondes de l'âme humaine, se diront tout de suite que, quand on parle des saints, il s'agit des saints vérifiés, proclamés, honorés, racontés et chantés par l'Eglise catholique. Pour l'historien, pour le littérateur, pour le psychologue, tout aussi bien que pour le peuple, voilà véritablement les saints, voilà cette famille d'êtres extraordinaires, à propos desquels il est bon de se demander comment, de quelle manière, à quel prix et avec quel fruit ils dépassent la portée moyenne de l'humanité.
Cette parenté des saints avec Jésus nous a été expliquée par celui qui a peut-être été, intellectuellement, le plus rapproché de lui, puisqu'il a été l'Apôtre par excellence. Si, comme le reconnaissent les protestants, il a été nécessaire que la sainteté de Dieu se montrât plus près de nous, dans Jésus, n'at-il pas été salutaire qu'à son tour la sainteté de Jésus se montrât plus humaine encore dans ses disciples immédiats, et notamment dans celui dont il a
été dît (i) que son cœur était le cœur même du Christ : Cor Paull cor Christi erat? Notre humanité était déjà dans son maître ; mais qui eût pu se défendre de Tidée qu'une humanité liée si étroitement à l'essence divine était encore trop au-dessus de nous? Avec la sainteté de l'apôtre, nous retrouvons donc ce cœur du Christ, mais cette fois avec les faiblesses morales et non pas seulement corporelles de l'humanité, avec la nature débutant dans toute l'âpreté du péché et, même après la conversion la plus éclatante, conservant dans des tentations renouvelées les traces à peine effacées des misères de notre race.
On ne peut faire autrement que de s'arrêter ici devant une semblable figure. Beaucoup de chrétiens ne connaissent l'Apôtre que par la lecture des grands textes lus dans les offices de l'Eglise. Détachés ainsi et insérés dans les manifestations les plus augustes du culte, ils ont une grandeur surnaturelle : c'est la voix même de l'Église universelle joignant le Nouveau Testament à l'Ancien et fixant l'interprétation des mystères. Mais ce qui les consacre ainsi dans le respect pieux du fidèle ne leur enlève-t-il pas pour le lecteur distrait d'un moment une partie de leur valeur historique?
Cette valeur reparaît quand on lit avec suite les E pitres mêmes. On sent alors l'accent tout frémis-
(i) Par saint Jean Chrysostome. Ces mots servent d'ëpigraphe à Tiin des chapitres du livre si intéressant de M. Tabbé Fouard sur saint Paul (Paris, Lecoffre).
sant d'un homme qui a recueilli la tradition vivante de Jésus et qui Ta vu dans la nuée. Les événements si authentiques auxquels il a pris part établissent un lien visible entre sa prédication et celle du Christ ; en s'y intercalant, les textes décisifs prennent un sens humain et personnel, sans rien perdre de la grandeur qu'ils doivent à la révélation qu'ils nous apportent.
Si enfin on replace exactement ces Epitres dans les milieux sociaux , géographiques, historiques, où elles ont été composées, elles font entendre un accent plus individuel encore. On sent ce qu'elles ont coûté de peines, d'eflForts, d'angoisses, de combats, alternant avec les illuminations de la grâce; on est surpris de voir les dogmes les plus sublimes exprimés a une heure dite, en face d'un péril connu, avec toutes les nuances familières d'une langue émue et parfois avec les précautions obligées de la prudence humaine. Le célèbre foris pugnssy intus timorés se devine partout, et il semble bien que ce puisse être là désormais la devise des saints, ne montrant aux ennemis qu'un courage fait pour le martyre, ne cachant point aux amis, confessant tout à fait aux supérieurs et aux égaux les peines intérieures, les tentations, les heures de doute, se laissant enfin voir au reste des disciples avec une nuance intermédiaire, faite de moins d'ardeur pour le combat, mais aussi de moins de tristesse, afin de ne pas décourager les âmes faibles ou incertaines.
Donc, le grand apôtre ne nous explique pas seulement le dogme : il doit nous expliquer aussi ce que c'est que la sainteté de la vie nouvelle
Pénétré de l'idée qu'en mourant pour tous les hommes, Notre-Seigneur les avait conviés tous à vivre en lui et à vivre ainsi de la vie sainte, il appelle souvent du nom de saints les fidèles qui avaient connu Jésus-Christ, puis ceux qui, au milieu de la société païenne, séparés de ses superstitions, vivaient les uns près des autres afin de mieux conserver le dépôt de la foi. Ce sens du mot persistait encore du temps de saint Jérôme. La vie chrétienne et la vie sainte semblaient devoir ne faire qu'une seule et même chose ; et du reste , dans le dogme catholique, nous n'avons jamais cessé d'être conviés tous à devenir saints. Est-ce à dire qu'aux yeux de saint Paul, il suffise d'avoir renoncé au paganisme et de s'être donné à Jésus-Christ pour arriver du même coup à la sainteté parfaite? Non assurément, puisqu'il reconnaît dans l'Eglise de Dieu non-seulement tant de ministères et d'offices, de dons spirituels divers, de grâces inégales, mais tant de degrés dans cette charité dont la vertu est supérieure à celle de la prophétie , de l'apostolat et des miracles. Qu'il réservât donc la part d'une élite ayant poussé jusqu'au bout sa séparation d'avec le siècle, cela n'est pas douteux; à cette élite encore plus qu'à la foule, à la turba magna des élus, il devait appliquer cette parole : « Ceux que Dieu a connus par sa prescience, il les a prédestinés à être conformes à l'image de son fils, afin qu'il fut lui-même le premier-né entre beaucoup de frères, »
Ces frères se contentent-ils maintenant d'habiter et de reposer dans la famille sainte? N'ont-ils
qu'à se conserver purs et à ne pas se rendre indignes du choix qui a été l'ait d'eux? En étant les serviteurs de Dieu, ne sont- ils que ses serviteurs? Non; le grand apôtre, ce « frère » venu si vite après le « premier-né » a tracé de la sainteté une caractéristique bien plus haute quand il a écrit ces mots étonnants : « J'accomplis en moi ce qui manque à la passion du Christ (i). » Quand Bossuet se trouve en face de cette parole inattendue, il l'interprète en disant que Jésus n'avait souffert qu'à Jérusalem et qu'il fallait que la croix fût portée en Grèce, à Rome, et de là dans le reste du monde (2). Je trouve une interprétation plus profonde dans un de ses contemporains , moins grand écrivain à coup sûr, mais certainement aussi plus rapproché de la sainteté, puisqu'on poursuit sa canonisation en ce moment même. Je veux parler de M. Olier, le fondateur de Saint-Sulpice. a La fête de tous les saints, dit-il (3), me paraît plus grande en quelque manière que celle de Pâques ou de l'Ascension ; car c'est ce mystère qui rend Notre-Seigneur parfait ; car Jésus, comme chef, n'est parfait ni accompli s'il n'est uni avec tous ses membres, qui sont les saints. » — « Cette fête, dit-il encore, est glorieuse parce qu'elle manifeste au dehors la vie cachée de l'intérieur de Jésus-Christ; car toute l'excellence et la perfection des saints n'est rien qu'une émanation partagée de son esprit répandu en eux tous. »
(i) Coloss.^ I, îi4-
(1) Voyez le Panégy tique de saint Paul,
(3) Lettres, 11, p. 47^. (Edition Lecoffre).
Dans vie la chrétienne, encore une fois, cette participation devrait être le lot de tous les fidèles. En fait, nous ne la voyons bien réalisée que dans un petit nombre ; et c'est à ce petit nombre que TÉglise, dans sa langue courante, a dû réserver le nom des saints.
Donc, si nous comprenons bien ce beau texte de M. Olier, les saints sont destinés à manifester au dehors la vie « cachée » du Sauveur. Ils ont pu, ils ont dû d*abord commencer par le « cacher » luimême en leur cœur. C'est ce que disaient de saint François d'Assise les fameux « trois compagnons » qui ont raconté sa vie et qui lui appliquaient cet autre mot de saint Paul : « Il s'appliquait à cacher Jésus dans son homme intérieur. Studebat in interiorem hominem recondere Jesum Christ um, » Mais ces deux pensées, nous aurons à le voir plus amplement, ne sont pas contradictoires. De cet intérieur une fois rempli jaillit, comme de sa vraie source, l'action extérieure qui, soit par une voie, soit par une autre, féconde le champ où s'accomplissent les travaux utiles de l'humanité.
Il y a ici de quoi provoquer le scepticisme des esprits pour qui le saint est nécessairement un être qui méprise et la nature et la société. Mais il n'y a de quoi étonner aucun de ceux qui sont habitués à voir la main et l'empreinte des saints dans toutes les évolutions ou révolutions de notre espèce. Le saint, qui est un hpiu^ne il^^X>ieiU.,e5X,d'pt>pj,d jm ^^mmfî ; fif (^'^^^ vu homme qui ne s'est pas sêuIêt IM^J..éieyé^'^^û'a.pas seulement grandi, sous l'aÊT
j^e, dan^^le sçînst,dp,,surnati^rel et de ilé;tçiuiité. Bossuet (i) appelle les saints « ces grands hommes qui ont planté TÉglise de Dieu ». Il est bon de se demander en quoi ils ressemblent à ceux qu'on appelle les grands hommes au sens purement humain et profane, et en quoi ils en diffèrent.
J'écarte — cela va de soi — la comparaison trop facile entre les vertus qui, chez les uns, réussissent à grandir les plus humbles et les faiblesses qui n'empêchent pas les autres d'être grands par l'art ou par la science.
De ces deux grandeurs, quelle est celle qui est la plus éloignée de notre portée et qui paraît devoir rester le plus inaccessible à l'immense majorité d'entrç nous? Beaucoup diront que rien n'est plus difficile que la sainteté ; et certes, à regarder aux obstacles que nous dressons nous-mêmes devant nous, on est bien tenté de le croire. Peut-être même faut-il dire que nous le croyons parce que nous voulons le croire et que notre attachement à la vie sensuelle nous fait chercher là plus qu'une excuse . . . , une j ustification pour nos faiblesses. C'est pourtant, nous venons de le voir, une des vérités essentielles du christianisme, que nous sommes tous appelés à la sainteté. Le génie a besoin de préparation, d'occasion, de matériaux
(i) Voyez le Sermon pour la Toussaint.
exceptionnels : il lui faut des précurseurs, un lieu d'action favorable, une connaissance étendue des besoins du temps, un théâtre qui l'attende, une foule qui le réclame et qui le porte à la puissance extérieure, au bruit, à la gloire mondaine. Je ne dis pas qu'on ne trouve rien de semblable chez les grands saints, chez ceux qui, par le gouvernement ou la défense de l'église, ont été mêlés aux combats et aux victoires de la civilisation. Mais à côté de ceux-là, combien d'autres qui se sont contentés d'être le sel de la terre, en relevant comme ils l'ont fait, le goût des devoirs obscurs et des missions en apparence les plus sacrifiées! ^lserait^im£ossible et contradictoire mèM§ dç jo\\tqïiir qu'on puisse être un grand homme„dajft& qiifiiaaa£Q^$Utipn quecesoit; mais des saints l'ÉglJsf? nQu&.e iLjaffj:e.dans tous les états possibles.
Si nous faisons attention à la profession, abandonnée sans doute au moment de la conversion, mais pratiquée pendant de longues années, nous trouvons dans les listes de saints des comédiens et beaucoup d'anciennes courtisanes. Si nous relevons les professions mêmes que l'homme ou la femme sanctifiés ont pu continuer d'exercer, nous voyons que l'église a canonisé non seulement des moines à côté de ducs et de duchesses, de rois et de reines, d'empereurs et d'impératrices, mais des marchands, des maîtres d'école, des jardiniers, des laboureurs, des bergers et des bergères, des avocats et des médecins, un cabaretier, un ancien bourreau, d'anciens geôliers, des agents du fisc et des magistrats, des mendiants et des domestiques, des artisans, cordonniers, char-
pentîers et forgerons, sans oublier les pêcheurs!
(t Çmjr^çanp^iser, ujx serviteur de Dieu, dit BennjtXTVjil suffit qu'on ail la preuve qu'il a pratiqué ^jm^dj^g^é éjninent et héroïque les vertus dont Toccasion lui était offerte, ^selon sa condition, selon son ransr et selon l'état de sa personne (i). »
L'église demande seulement que cet héroïsme n'ait pas été l'inspiration d'un moment, mais qu'il se soit manifesté toute la vie par des actes multipliés et variés. Si, pour un grand nombre de martyrs, elle s'est contentée du témoignage que cette mort a rendu d'eux, c'est que le sacrifice qu'ils ont fait de leur vie à leur foi est tenu pour résumer en cet acte insigne et l'héroïsme qui a dû le préparer dans la vie déjà écoulée et celui qui n'eût pas manque de sanctifier le reste de leur existence, si celle-ci eût été appelée à se continuer sur la terre. Telle est l'explication que donne encore Benoît XIV.
C'est ce qui fait que la vie intérieure a chez les saints une importance beaucoup plus considérable que chez les grands personnages du siècle. Un
(i) Benoît XIV, De la béatification et de la canonisation des saints, III, 21.
Puisque je ci le celui-ci pour la première fois, c'est le moment de dire que ce qui caracte'rise son grand ouvrage, ce n'est pas tant une sorte de règle imposée d'autorité à la sainteté des fidèles, mais un résumé, pour ainsi dire, expérimental de ce que la vie séculaire du christianisme et le développement spontané de la sainteté ont révélé successivement à tous les docteurs et à tous les pasteurs de l'Église. Là est Tintérêt non seulement doctrinal , mais historique et psychologique de ce traité.
simple moment de réflexion vous en avertit, et toute rhistoire des saints nous le démontre — il n'est point de saints sans prières extraordinaires, sans élans intérieurs et continus vers Dieu, sans méditations et sans amour de la retraite. Le grand homme proprement dit est plus avide de succès extérieurs; ces succès ont beau être d'un ordre plus élevé que les succès passagers de la mode, il n'en est pas moins entraîné par eux dans les polémiques, dans les disputes des écoles, et surtout dans les conflits de la politique. Il veut s'assurer des créatures qui consentent à exécuter pour lui une grande partie de ses desseins ; il veut être aimé du public et forcer son admiration. C'est ainsi qu'il commande aux événements, change les convictions ou modifie les goûts de tout un peuple ; mais il est rare qu'il y parvienne sans avoir flatté bien des passions, sans leur avoir procuré des satisfactions qui ont commencé par troubler violemment les âmes, par mettre en danger la paix des esprits ou même la paix des nations. Le saint — alors qu'il agit le plus puissamment — ne cherche, quant à lui, qu'à se retirer du monde, à vivre ignoré et méprisé, satisfait de répandre doucement autour de lui par J'oraison et le sacrifice la paix qu'il a tant désirée pour lui-même!
Le grand homme, si grand pour les foules et pour tous ceux qui ne voient que les résultats extérieurs de ses travaux, est souvent petit pour ceux qui l'approchent et qui connaissent toutes les faiblesses de son caractère. N'est-ce pas là l'unique sens du proverbe qui veut qu'il n'y ait pas de grand homme
pour son valet de chambre? C'est au contraire pour ceux qui l'ont approché de plus près que le saint est le plus saint; ce sont eux qui, témoins de ses vertus cachées, de sa tendresse ignorée, de son crédit auprès de Dieu et de son invisible action sur les âmes, auront le plus souvent à éclairer l'ignorance et à dissiper les préjugés qui le méconnaissent. De cette différence en résulte une autre. L'âme du saint es t, pj [^i^ libre que celle du grand homjne. — Quoi! plus libre, avec cet amour de la lettre, de la discipline, avec cette soumission à la grâce qui Ta transformé et subjugué ? — Oui, et pour répondre à l'objection, il n'est même pas nécessaire d'avoir recours à la théologie. La philosophie la plus élémentaire, celle des païens ne nous dit-elle pas avec Sénèque qu'obéir à Dieu, c'est la liberté : Parère Deo libertas est? Ne montre-t-elle pas que la règle librement choisie n'anéantit pas, mais consacre et fortifie la liberté qui en avait pressenti, qui ne tarde pas à en goûter pleinement tous les bienfaits? Je ne suis pas de ceux qui croient que le génie est un produit de l'Inconscient, et que la destinée des grands hommes est écrite par la fatalité soit de leur tempérament, soit des circonstances et du milieu (i). Mais, quel que soit l'héroïsme réfléchi qu'ils aient à déployer pour tirer de ces données le parti brillant qu'ils en tirent, que de côtés par où ils en subissent la tyrannie ! Tyrannie
(i) Sur ces diverses questions, je me permets de renvoyer à mon livre la Psychologie des grands hommes, a® édition. Paris, Hachette.
des sens, tyrannie de la passion et de l'ambition, tyrannie des faits qu'ils ont créés et qui si souvent se retournent contre eux, tyrannie des fausses admirations, tyrannie plus impérieuse et plus désastreuse encore des faux amis dont ils ont irrité les convoitises ! Quel est le grand homme qui ne se soit pas senti humilié, tourmenté, malheureux, de ces assauts multipliés? Je ne crois pas plus à la folie nécessaire ou inévitable des g^rands hommes que je ne crois à la fatalité de leur destinée ; mais, si nul génie n'a commencé par la maladie mentale, il n'est pas rare d'en trouver qui ont fini par elle. On ne connaît point de cas semblable chez les saints.
La maladie physique, les obstacles, les épreuves, la résistance des amis aussi bien que celle des ennemis, la connaissance humiliée de soi-même, le saint a expérimenté tout cela; mais rien de tout cela ne le domine ni ne l'enchaîne ; car il y trouve précisément l'aliment quotidien de sa sainteté. Comme dit sainte Thérèse, c'est la le pain avec lequel il faut qu'il mange sa plus sublime et sa plus exquise nourriture. Il s'interdit à lui-même de goûter l'une sans l'autre; et c'est même ce pain grossier qui, selon son propre témoignage, forme et soutient la partie la plus solide de son tempérament spirituel.
De cette liberté inattaquable résulte dans la vie des saints une unité qu'on ne retrouve pas au même degré dans celle des grands hommes. Dans celle-ci assurément il en est une qui vient de l'idée maîtresse et du grand dessein à la réalisation duquel le personnage travaille dans les trois quarts de sa vie. Tout
homme de génie apporte a l'humanité ou tout au moins à ses concitoyens un style nouveau, une méthode nouvelle, des solutions nouvelles, une tactique nouvelle...; et c'est cette nouveauté militante et triomphante qui fait l'unité de sa destinée historique. Mais dans toute la sphère de son existence qui n'est pas intéressée directement au succès de la conception dominante, que de parties malsaines, que de désordres et d'incohérences! Combien de fois n'arrive-4-il pas que cette région inférieure arrive à gâter l'autre et à l'entraîner dans une décadence prématurée! Que d'éclipsés! que de sacrifices, inutiles ceux-là et lamentables ! que d'accrocs sanglants et douloureux!
Aussi un dernier caractère distingue-t-il le saint de l'homme de génie : c'est le progrès constant et indéfini. Ici encore, ce n'est pas que j'admette toutes les fantaisies qu'on a risquées sur la précocité invraisemblable des grands hommes, sur la soudaineté de leur vocation, sur la perfection immédiate de leurs œuvres — ce qui permet, dit-on, de comprendre la chute rapide d'un si grand nombre d'entre eux, comme s'ils obéissaient à un instinct mystérieux qui, du jour où son travail est accompli, se retire en les laissant désarmés. Toutes ces assertions sont d'une exactitude très relative. Il est desgrands hommes qui sont très précoces; il en est qui le sont moins ou qui même ne le sont pas du tout. En somme, il en est peu dont la vie n'offre pas l'exemple de progrès achetés par le travail et par la lutte Mais, d'autre part, ce progrès ne paraît pas chez
eux une loi nécessaire, ni une loi sans exceptions. Il en est qui ne finissent que dans une défaite provoquée par Tabus qu'ils ont fait de leur système ou de leur pouvoir. Alexandre se tue par Tivresse. Louis XIV et Napoléon laissent la France épuisée et mutilée. Corneille finit par des tragédies telles que PerthariteetSuréna. La main du grand sculpteur ou du grand peintre finit toujours par ne plus pouvoir tenir Tébauchoir ou le pinceau : le cerveau de Newton s'afi'aisse après une tension démesurée et il cède à une apathie sénile.
Lç^aint — qui ne le sait? -7- grandit en sainteté jusq^i4Ui dexiiier JQur. Qu'on explique ses miracles comme on le voudra (je ne traite pas en ce moment cette question), c'est encore à son lit de mort qu'il en fait le plus; c'est ce jour-là qui, plus encore que tous les autres jours de sa vie, le consacre, parce que c'est lui qui paraît le plus plein de vertu et d'efficacité.
Ces diflFérences toutefois ne suppriment pas les points de contact. La sainteté et le génie ont été assez souvent réunis dans le même homme, ce qui suffirait à prouver que l'un n'est pas forcément l'ennemi de l'autre. En saint Augustin, en saint Thomas, en saint Louis, en saint Grégoire le Grand, en saint Grégoire VII, aucun de ces deux personnages n'a nui à l'autre, son associé... On dira que cette rencontre est, en somme, un événement peu ordinaire. Cela est vrai ; car le saint fuit, plus qu'il ne les cherche, les occasions d'agir extérieurement sur les événements nationaux et même sur les intelligences;
mais, dans son mode de développement et d'action, il a encore avec le grand homme certains points de ressemblance qui méritent d'être notés.
Ni l'un ni l'autre ne restent vraiment isolés dans le milieu, ici littéraire, artistique, politique, là moral, pieux, charitable, où ils apparaissent cependant comme une élite rare et imprévue. La sainteté a en quelque sorte des centres de création qui, par bon nombre de côtés, sont humains et historiques. Ce sont les groupes qui, à une certaine époque, aspirent au désert pour fuir le paganisme des mœurs encore plus que celui des institutions et des idées ; ce sont les communautés; ce sont les phalanges de moines défricheurs et convertisseurs; ce sont les lieux où plus d'un croyant veut affronter le martyre ; ce sont encore les lieux où beaucoup d'esprits sincères sentent le besoin d'une profonde réforme. Dans des siècles de sensualité païenne, il faut rappeler l'indépendance de la femme par la pratique volontaire et respectée de la chasteté : saint Jérôme et saint Ambroise multiplient alors leurs appels au célibat monastique, de même que plus tard, dans des lïioments où le clergé corrompu sera rempli de concubinaires, un roi et une reine le réformeront par l'exemple solennel qu'ils donneront de la plus difficile des continences (i). Il se trouvera toujours des saints pour faire aimer le désintéressement et lu pauvreté devant une barbarie pillarde et usurière,
(i) Voyez la nouvelle Fie de sainte Hedmge, Paris, Bloud et BarraL
pour ouvrir des couvents de travailleurs de la terre devant une barbarie batailleuse, et des couvents d'érudits devant une barbarie destructive et ig^norante : on en trouvera plus tard pour grouper des religieux s'astreignant à une obéissance absolue en face de l'esprit de révolte et de dissidence et d'abandon à son sens personnel ; on en trouvera pour ouvrir des pépinières libres de prêtres séculiers en face d'un régime où la naissance donne tout, jusqu'aux plus hautes dignités épiscopales, et ainsi de suite... l'énumération complète serait bien longue...
Est-ce à dire que ces créations successives de la sainteté soient autant d'expédients momentanés contre le péril d'un jour? Non, car les ennemis qu'elles combattent sont rarement les ennemis d'un jour, et de ces grandes fondations on n'en voit guère qui ne se maintiennent en restaurant, quand il le faut, et en interprétant exactement le pur et fécond esprit de leur premier auteur. Mais quand un de ces besoins permanents de l'humanité se fait sentir avec une intensité plus pressante et dans des conditions plus difficiles que jamais, alors surgit un personnage qui, sans rien détruire, ajoute une force nouvelle à toutes celles qui étaient déjà à la disposition de la chrétienté. — Ainsi dans l'ordre purement humain font les génies qui servent tout à la fois et leur temps et la postérité.
Enfin, si aucun pays n'est exclu du privilège de fournir des saints, il en est qui ont celui de consacrer les plus illustres d'entre eux et de ménager
a leur action un rayonnement unîversel. On a souvent remarqué que si la littérature française était moins spontanée, moins nationale et moins populaire que beaucoup d'autres, elle avait en revanche un caractère de raison souveraine qui attirait dans son orbite un plus grand nombre d'initiations et de vocations, d'adhésions, d'orientations venues des littératures les plus diverses. Eh bien ! quelque chose d'analogue a été observé pour les saints. « Chose remarquable, a-t-on dit (i), que presque tous les ordres religieux ne se soient développés, n'aient envahi le monde qu'après avoir touché le sol français ! saint Benoit vit et meurt en Italie ; mais son premier et plus illustre disciple, saint Maur, se hâte de s'établir en France. Saint Colomban y vient aussi d'Irlande, saint Bruno des bords du Rhin, saint Norbert du fond de l'Allemagne, saint Dominique de la Castille(2), saint Ignace de Pampelune, tous étrangers, tous amenés mystérieusement en France ; soit que Dieu ayant prédestiné cette nation à être la fille aînée de l'Eglise, ait voulu lui réserver l'honneur de mettre la main à toutes les grandes œuvres catholiques, soit que le génie français, avec ses belles qualités de lumière et de chaleur, soit plus propre qu'aucun autre àcomriiuniquer aux œuvres ce caractère de simplicité, de clarté, de grandeur et de grâce qui triomphe de tous les esprits et qui séduit tous les cœurs. »
(i) M*' Bougaud, Histoire de sainte Chantai^ 1, 519. (2) Et^ après lui, saint Thomas d'Aquin de l'Italie, etc.
Après les lîeux viennent les temps. Le rapport du personnage avec son milieu, il faut le reconnaître, se fait encore plus sentir dans l'action émanée de lui que dans celle qui a préparé sa propre venue. Mais c'est là aussi le cas du grand homme. Celui-ci lutte quelquefois longtemps pour faire accepter son œuvre, sa découverte, sa stratégie. Quand il a une fois réussi, la distance qui séparait de lui soit ses concitoyens, soit le reste de l'humanité se trouve en partie comblée : c'est même à ce signe qu'on reconnaît le plus souvent que l'œuvre a été vraiment créatrice, et que celui qui l'a accomplie mérite d'être placé au rang des grands hommes. N'y a-t-il rien de semblable chez le saint? Quel est donc l'apôtre, le fondateur d'ordre, le révélateur ou l'initiateur d'une dévotion destinée à devenir universelle, le réformateur de l'Eglise , qui n'ait eu à souffrir, je ne dis pas de ses ennemis, mais de ses amis, de ses frères et de ses sœurs dans la foi? C'est que tout ce qui est grand, soit par le génie, soit par la sainteté, commence par étonner, par effrayer, par scandaliser tout ce qui vit dans la médiocrité et dans la routine. Contre celui qui demande des efforts et des sacrifices auxquels on n'était pas préparé se dressent inévitablement les objections, les doutes, les soupçons et les accusations — de bonne ou de mauvaise foi. Mais, quand l'épreuve a été faite, une force nouvelle est mise à la disposition des âmes : les yeux qui cherchaient une lumière plus pure sont heureux de suivre celle qui brille devant eux; les cœurs qui souffraient d'un inexplicable dégoût battent à l'appel
nouveau, et il devient, sinon facile, au moins possible pour de plus faibles de gravir une route désormais frayée.
Donc, si grande que soit la distance entre la nature et la grâce, entre la vie religieuse et la vie sociale, il n'y a point séparation radicale ; il n'y a point impossibilité de rapprochement et de rapprochement intime; encore moins y a-t-il hostilité.
Si on croit souvent le contraire, c'est que l'on confond trop complètement la sainteté avec le mysticisme, et surtout qu'on se fait du mysticisme une idée qui n'est pas juste
Qu'est-ce que le mysticisme?
11 est d'abord défini par les philosophes et notamment par Victor Cousin qui nous dit : c'est le contre-pied du rationalisme, c'est le désespoir de l'intelligence qui, doutant de l'efficacité de la raison, rêve une communication directe avec Dieu, c'est une foi aveugle et portée jusqu'à l'oubli de toutes les conditions imposées à la nature humaine, ne voulant reconnaître entre Dieu et l'homme aucun intermédiaire, ni celui de l'univers sensible, ni celui de la raison, prétendant ainsi non-seulement apercevoir Dieu face à face, mais s'unir à lui, tantôt par le sentiment, tantôt par quelque autre procédé caché, supprimant la réflexion, attaquant jusqu'à
38 PSYCHOLOGIE DES SALXTS.
la liberté, substituant à l'effort une contemplation sans pensée et presque sans conscience. ..
Est-il nécessaire de dire que ce mysticisme n'est pas celui des catholiques, à plus forte raison celui des saints? Certainement ceux-ci n'ont point dans la raison humaine une confiance illimitée; ils croient qu'elle a dû recevoir de Dieu la révélation de certaines vérités qu'elle n'eût pu trouver par ellemême; mais s'ils voient les bornes de la raison, ils sont bien loin de la frapper d'une suspicion radicale et de la décourager de l'effort. D'autre part insinuer qu'ils refusent tout intermédiaire — je dis même tout intermédiaire naturel (i) — entre Dieu et l'homme ne serait véritablement pas sérieux. Le mysticisme des saints n'a donc aucun rapport avec le mysticisme alexandrin et avec celui qu'on rencontre çk et là dans l'histoire des systèmes philosophiques.
Après les métaphysiciens viennent les sociologues ou les moralistes qui écrivent : C'est le contre-pied du naturalisme, c'est le discrédit jeté sur la vie terrestre de l'homme, c'est le mépris de la société, de la nature, jugées également mauvaises. « Le type de cet état d'esprit, c'est le moine, » ayant dépouillé tout égoïsme, mais aussi toute personnalité, sans famille et sans patrie, plein de charité pour les misères,
(i) € Bien comprendre cette ve'rité, que tout ce qui nous lie de manière à nous enlever l'usage de l'oraison doit nous être suspect et que jamais par là on n'arrivera à la liberté' de l'esprit, car un des caractères de celle liberté est de trouver Dieu en toutes choses et de s'élever à lui par le moyen de ses créatures. » (Sainte Thérèse, le Lwre des fondations^ ch. Vis.)
maïs étant lui-même une proie toute prête et toute docile « pour le despotisme et pour Ja superstition (i) )). Et Ton croit achever de donner une explication satisfaisante en disant : « Le mysticisme est bien antérieur au christianisme : il est le fondement même du bouddhisme. »
Ce qu'on a lu plus haut sur l'idée de la sainteté dans le bouddhisme montre déjà combien ce rapprochement est artificiel : ce qui va suivre achèvera
de le fl^mnntrpr J^ ^^yjatigiifi natbniîqnp ne méprise
g^^lj^4jaj;iAt4*«^.qg!iI^.n^ mé^^^ raison. Il croit
simplement que ni l'une ni l'autre ne peut se suffire qt cfuk y prétendre elles s'affaiblissent et se gâtent toutes deux. C'est donc faire un procès arbitraire de tendance que de lui imputer une insouciance et un dédain qu'il n'a jamais professés.
Sans aller jusque-là, il y a encore des chrétiens et même des catholiques qui pensent que le mysticisme est l'apanage réservé des purs contemplatifs, qu'il est exclusif de tout intérêt porté aux choses de la terre, exclusif de l'action proprement dite et de la culture intellectuelle. Volontiers donc ils souscriraient à cette double proposition, que tous les saints ne sont pas mystiques, et que tous les mystiques ne sont pas saints.
Est-ce entièrement exact? Oui, si le mysticisme
(i) Voyez le feuilleton philosophique du Journal des Débats du jeudi soir 8 août iSqS. Naturalisme et Mysticisme^ par M. J. Bourdeau. (L'auteur prévient qu'il re'sume certaines lec'ons inédiles de Taine, ce qui donne à ces citalions plus d'importance.)
est tel qu'ils le définissent ou se le représentent; car il est bien évident que tous les saints n'ont pas vécu dans les cloîtres, que beaucoup d'entre eux ont mis la main aux affaires humaines, que plusieurs ont construit des systèmes de philosophie, que plusieurs ont été mariés, qu'ils ont connu les émotions les plus délicates et les plus vives de l'amour humain, et qu'ils les ont connues à l'époque même où l'assentiment de l'Eglise fait remonter leur sainteté. ^ Mais je m'adresse à un homme (i) qui, sur ces matières, a une autorité puisée à plus d'une source. Il me répond très délibérément : « Non, tous les mystiques ne sont pas saints ! » Quant à la première partie de la proposition « tous les saints ne sont pas mystiques », il me fait voir bien vite qu'il ne saurait l'accepter, car il me donne du mysticisme cette définition, la plus simple et la plus claire de toutes : « Le mysticisme, c'est l'amour de Dieu ! »
Que cette définition n'ait aucun besoin d'être complétée ou développée, je ne le prétends pas; car l'amour qu'on voue à son Dieu ne peut ressembler entièrement à celui qu'on porte à un être humain ; il a donc besoin d'être éclairé et guidé. On pourra sans doute dire que d'après le beau mythe de Platon, l'amour sera toujours fils de la richesse et de la pauvreté; car il donne et il reçoit; oui, mais dans des proportions bien inégales. Le petit enfant qui aime sa mère attend tout d'elle, et en effet il reçoit
(i) Il me permettra de le nommer : c'est l'abbe' Huvelin, dont j'ai eu l'honneur d'être le camarade à l'École normale.
UIDÉE DE LA SALNÏETÉ. 41
tout d'elle : le dieu paternel qui aime sa créature donne également tout à celle-cî. Dans ses amours terrestres chacun de nous donne ou reçoit plus ou moins, selon la richesse et la générosité de sa nature. Mais lorsqu'au lieu d'aimer l'un de ses semblables, le mystique aime son Dieu, n'est-il pas évident que, si désireux qu'il soit de porter sa croix et de partager son sacrifice, il doit cependant lui demander, c'està-dire le prier et attendre ainsi de lui infiniment plus qu'il ne prétend pouvoir lui offrir? Nous aurons à revenir sur ces délicates questions. Mais que l'amour de Dieu soit bien le fond et l'essence première du mysticisme catholique, c'est ce qui parait indiscutable. Sain;t François de Sales le dit très explicitement : « La théologie spéculative tend à la connaissance de Dieu, la mystique à l'amour de
Dieu L'oraison et la théologie mystique ne sont
qu'une seule et même chose... L'oraison et la théologie mystique n'est autre chose qu'une conversation par laquelle l'âme s'entretient amoureusement avec Dieu de sa très aimable bonté, pour s'unir et joindre àicelle » (i).
(i) Traité de V amour de Dieu ^ IV", i. Ed. d'Annecy, p. 3o3.
A coté de ces différentes de'finitions il y a celles des linguistes qui me'rilent qu'on s'y arrête.
Le dictionnaire de TAcadémie dit : mystique, qui raffine sur les matières de dévotion, sur la spiritualité... » c'est-à-dire (d'après une autre définition du même dictionnaire) sur la vie intérieure. » Assurément le mystique est un dévot, c'est un ami de la vie intérieure et de la spiritualité. Mais la définition n'en est pas moins très vague, d'autant plus que a raffiner >
Réfléchissons un instant. Tout amour, quel que soit l'objet auquel il s'adresse et quelle que soit la sincérité du cœur dont il émane, peut avoir ses écarts, ses défaillances et ses excès. Il peut être trop exigeant, trop jaloux; il peut demander plus qu'il ne lui est dû et ne pas assez considérer ce qu'il doit lui-même ; d'autres fois, il pourra ne pas sentir tout ce que consacre de droits, tout ce que réclame
esl un de ces mots lëgèremeot désapprobateurs, mais peu francs, et de'signanl une tendance dont chacun peut avancer ou reculer à son grë les limites permises.
Littré ramène le mysticisme à la spiritualité, et il définit celle-ci : « Ce qui a rapport aux exercices intérieurs d'une âme dégas;ée des sens, qui ne cherche qu'à se perfectionner aux yeux de Dieu ». La formule est intéressante, et elle n'est pas inexacte^ mais quiconque a fréquenté les livres des mystiques sent tout de suite que, si elle prétend définir indirectement le mysticisme, elle est incomplète. On en dira autant de la définition de V Encyclopédie des sciences religieuses, pour laquelle les choses mystiques sont simplement les choses cachées à notre esprit dans les conditions de la vie actuelle, que nous sentons cependant exister et auxquelles nous porte l'aspiration spontanée de notre ame : le mysticisme n'est ainsi pour l'auteur que la religion complétant, dans le for individuel, renseignement « solide, mais born^ » de la philosophie. — Toutes ces explications omettent le fait de l'amour de Dieu, c'est-à-dire ce qui, chez les mystiques dont l'autorité est le moins récusable, constitue l'âme même du mysticisme. S'il y a une connaissance mystique, connaissance expérimentale et ineffable, elle ne peut elle-même provenir que de l'amour. Ainsi l'entendait Gerson, dans cette définition justement vantée : « L'objet de la théologie mystique est une connaissance expérimentale de Dieu, produite dans l'étreinte de l'amour unitif. » (Consider. a 8).
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de dignité le commerce qui Thonore. Ce sont là des périls auxquels Tamour de Dieu n'échappe pas. Fénelon Ta prouvé : d'autres âmes moins heureusement douées ou plus mal dirigées le prouveraient encore mieux.
Le mysticisme véritable — autrement dit l'amour de Dieu — est donc le premier pas vers la sainteté, et c'est un pas évidemment nécessaire. Mais ce n'est qu'un premier pas, ouvrant une carrière longue, épineuse, où la vie de l'esprit et ce que nous appelons la vie active sont aussi invitées que la vie du cœur à prodiguer leurs efforts, à multiplier leurs créations. Tout chrétien en état de grâce aime Dieu et, dans une mesure plus ou moins grande, est un mystique. Mais « le mystique » par excellence, comme celui que nous appelons désormais « le Saint » est un homme dont la vie tout entière est enveloppée et pénétrée de l'amour de Dieu.
Loin de moi la prétention — qui serait ridicule — de vouloir écrire un traité dogmatique de la sainteté ou de donner des conseils a ceux qui auraient l'ambition de devenir saints. 11 s'agit ici (et la tâche est déjà bien assez délicate) de chercher en quelque sorte expérimentalement comment se développe et vit l'âme du saint dans ce qu'elle a conservé de semblable à la nôtre. Nous savons que le saint proprement dit est un serviteur héroïque de Dieu, par conséquent un homme aimé de Dieu et aimant Dieu, puisant dans cette réciprocité d'amour une force extraordinaire. Nous savons que cette sainteté doit être non point l'anéantissement, mais l'achèvement
de notre nature, puisque, comme Ta écrit Spinoza (i), « la perfection de l'homme croit en raison de la perfection de l'objet qu'il aime par-dessus tous les autres, et réciproquement ». Il n'est pas défendu de chercher comment cette sainteté transforme, chez les êtres privilégiés qui l'ont reçue, les facultés qui leur étaient et qui leur sont restées communes avec ceux par les misères desquels ils ont passé, selon l'expression de Bossuet.
(i) Traité théologico- politique^ ch. IV.