CHAPITRE II
La sainteté et les dons naturels. — Les saints ne sont naturellement ni des simples, ni des débiles. — Les diversités dans les caractères des saints. — Jusqu'où elles vont. — Elles apparaissent dans les grandes choses et dans les petites : sens de ce dernier mot, appliqué aux saints. — Le saint humoristique. — Les goûts et les habitudes corporelles.
Avant de chercher ce que la sainteté fait des dons naturels qu'elle a rencontrés dans les âmes, il est utile de se demander si elle exige quelques-uns de ces dons, et lesquels. Je sais qu'ici le mot « exiger » risque de paraître téméraire; on pensera qu'en pareil sujet il convient de réserver toujours la part des coups mystérieux de la grâce et des soulèvements opérés par l'Esprit qui souffle où il veut. Je vois cependant que tous ceux qui ont vraiment étudié les saints et ont eu mission d'en parler ne négligent jamais ce fond primitif que la sainteté transfigure sans le supprimer.
Aucune autorité prudente ne permettra l'accès de la vie sacerdotale ou de la vie religieuse à des esprits mal servis par une organisation insuffisante (i). Le
(i) Insuffisante surtout pour le but auquel tend la vie religieuse. II ne faut pas abuser du mot célèbre de Fontenelle disant qu'avec sa faible complexion Malebranche était destiné
■ 46 PSYCHOLOGIE DES SALNTS.
beau traité du sacerdoce de saint Jean Chrysostome a depuis longtemps démontré que, pour exercer le ministère, « il ne suffit pas d'être pur, mais qu'il faut encore beaucoup de savoir et d'expérience ». On sait également tout ce que la solitude réserve de rêves périlleux aux âmes trop faibles ou trop ardentes ou trop difficiles à pondérer. Un prêtre amenait à sainte Thérèse une de ses pénitentes dont il vantait l'angélique piété. La grande sainte n'en hésitait pas moins à lui ouvrir les portes de son monastère , et elle disait : « Voyez-vous, mon père, Notre-Seigneur eût donné ici à cette jeune fille de la dévotion, et on lui enseignerait la manière de faire oraison ; mais, si elle n'a pas de jugement, elle n'en aura jamais; et, au lieu de servir la communauté, j elle lui sera toujours à charge. » — <( Un bon es- 1 prit, disait-elle encore, est simple et soumis; il l reconnaît ses torts et se laisse conduire; un esprit ï étroit, borné, ne voit pas ses fautes, même quand j on les lui montre; et toujours content de lui, il * marche toujours de travers (i). »
Certes, je n'hésiterai point à soutenir ici une proposition analogue à celle que j'examinais en parlant
à l'ëtat ecclésiastique par la nature et par la grâce. On avouera sans peine que Malebranche avait tout au moins une organisation intellectuelle qui lui eut permis de faire partout bonne figure comme philosophe et comme e'crivain.
(i) Histoire de sainte Thérèse^ (V après les Bollandistcs. Paris, Retaux^ II, 4o8. Ce livre, du à une carmélite, est un des plus charmants et des plus solides qui aient été écrits par une femme et sur une femme.
des mystiques, et à dire : Tous les moines ne sont pas saints, et tous les saints ne sont pas moines. Mais, si la vie sainte diflPère de la vie simplement religieuse ou monastique, on m'accordera que c'est surtout parce qu'elle la dépasse. Plaçons-nous à un point de vue purement humain. Personne ne niera que l'Église ait fait de grandes choses dans l'ordre scientifique et dans l'ordre social. Qu'on les juge discutables : en tout cas, elles ne le sont pas plus que les œuvres des politiques ou que les systèmes des métaphysiciens. Si donc l'Église a marqué profondément son empreinte dans l'histoire temporelle des peuples, si elle a défriché, instruit, civilisé, conquis, organisé tant de contrées et tant de nations, il serait bien étrange que les saints marchant à sa tête n'eussent pas été les artisans par excellence de ce qu'elle a exécuté de plus bienfaisant. Or, soutenir que dans ce surcroit extraordinaire tout est don gratuit et don miraculeux serait excessif.
Depuis que l'on a commencé à mettre en lumière la sainteté de Jeanne d'Arc, a-t-on diminué en elle la jeune fille ou la guerrière? Loin de là : on les a de plus en plus grandies et glorifiées dans tous les camps. Rien n'a été sacrifié des éloges que Quicherat, Michelet, Sainte-Beuve, avaient faits de sa beauté, de sa grâce simple, de son esprit, de la vivacité de ses reparties, de sa promptitude à saisir déjà certaines nuances fines de la langue française. D'après l'ouvrage plus récent d'un de nos officiers, elle ne fut pas moins prompte à deviner les règles essentielles d'une tactique rationnelle, elle s'enten-
dît particulièrement à faire bon usage de Tartillerie naissante. Aussi Tun des meilleures psychologues de la Compagnie de Jésus résumait-il avec bonheur tous ces témoignages en écrivant : « Qu'on ne s'y trompe pas, Ifiajûjao^à'Arç^ a' est pas l'instrument ayj^y^,^,§t passif d'iine puissance surnaturelle. Une intelligence extérieure n'est pas venue se substituer à son intelligence, une volonté à sa volonté. La libératrice de la France n'est pas un être mixte où des puissances d'origines diverses se donnent rendez-vous pour un temps. Jeanne a sa personnalité franchement accusée; elle le sait, elle le dit, et elle en donne la preuve par l'indépendance de ses déterminations et de ses actes, par la résistance même qu'elle oppose quelquefois aux impulsions de ses voix. »
Faut-il changer beaucoup de chose à ce jugement pour qu'il s'applique à la plupart des saints (i), et pour qu'on puisse dire avec le même religieux : « Quand Dieu prépare une de ses créatures pour quelque mission extraordinaire, il a presque toujours soin de lui donner des aptitudes naturelles qui la disposent merveilleusement à cette distinction. »
Ce que le P. de Bonniot affirme là de Jeanne d'Arc, on l'a effectivement reconnu d'une foule de grands saints, à commencer par saint Paul. Sans doute il
(i) De ceux qu'on a bien voulu connaître et faire connaître a fond. — Voyez en tête de l'Histoire de sainte Chantai, de M^r Bou^aud, la remarquable lettre de M^r Dupanloup sur la manière d'écrire les vies des saints.
lA NATURE CHEZ LE SAINT. 49
ne faut pas en dire ici plus qu'il n'est juste. Il faut se garder d'oublier ce que les théologiens ont répété si souvent sur les paradoxes ou le scandale de la croix, sur ces victoires obtenues par une faiblesse voulue dans l'emploi des moyens temporels, sur cette autorité qui, selon l'expression de Bossuet, n'est due qu'à la servitude, sur cette puissance née de l'humilité, sur la chasteté inspirant aux fidèles restés dans le monde cette belle fécondité qui se tarit chez les peuples sceptiques et jouisseurs. Oui, pour agir, comme ils le font, sur l'homme et sur la terre, les saints ont. des moyens qui viennent de haut. Mais il n'est pas prouvé que ces moyens ne soient pas liés à des qualités naturelles qui, avant d'être métamorphosées par la sainteté, doivent commencer par exister. Pourquoi ne reconnaîtrait-on les dons de l'esprit que chez ceux qiji s'attachent aux faits extérieurs et à l'explication des vérités abstraites? Pourquoi la vue claire de ses propres défauts, pourquoi la sensation délicate du péril moral, pourquoi l'aptitude à éclairer des reflets de l'idéal divin les parties saines de son âme, pourquoi la bonté, enfin , ne seraient-elles pas de l'intelligence? Ce n'est pas Socrate qui, revenant au milieu de nous, méconnaîtrait la valeur de cette connaissance de soimême, lui qui résumait toute la philosophie dans ces deux mots. Pour parler plus simplement, les saints trouvent leurs grands moyens d'action dans ces vertus qu'on appelle la foi, l'espérance, la charité. Or, selon la théologie catholique, ces trois vertus viennent de Dieu. Mais, selon cette même
théologie, elles demandent le concours de vertus naturelles dont les Docteurs de TÉglise n'ont pas craint d'emprunter la nomenclature aux philosophes païens et qu'ils ont appelées vertus cardinales, c'està-dire fondamentales (i) : la pnidiênçe^la./oriie-.au granii eur d'âme, la tempérance et la justice.
Ce sont donc là des vertus qu'on peut s'attendre à trouver dans la vie des saints , même à cette période de leur existence où leur sainteté se préparait par des voies souvent bien détournées. Y sont-elles alors au complet et toutes également développées ? Non, puisque la sainteté a si souvent exigé la conversion, c'est-à-dire le renoncement à tel ou tel genre de vie sur lequel il est inutile d'insister. Tous les saints ne commencent pas comme saint Louis de Gonzague. Il suffit de citer les noms de sainte Madeleine, de sainte Marie^ l'Egyptienne , de sainte Afra , de sainte Marguerite de Cortone (des courtisanes), de saint Paul (qui fut un violent), de saint Augustin (qui eut tant de péchés à confesser), de saint François de Borgia (que Leibniz aimait à citer pour la méthode ingénieuse à laquelle il avait eu besoin d'avoir recours afin de se guérir d'un amour inimodéré du
(i) Selon Benoît XIV (II, ai) il faut que ces quatre vertus se retrouvent, elles aussi, à un degré éminent^ dans la vie du serviteur de Dieu qu'on se propose de béatifier. — Je n'examine pas ici la question théologique du rapport des vertus naturelles avec les vertus surnaturelles, de la transformation que la grâce leur imprime, etc. Je me contente de rappeler que les unes ne dispensent jamais des autres, pas plus chez les saints que chez nous tous, et je devrais dire encore moins.
vin)... Parmi ceux qui ne sont pas revenus de si loin, combien n'y en a-t-il pas qui ont eu de primeabord à lutter contre la fougue de leur tempérament ! Pour résister à un trouble né d'un regard, le jeune Bernard, futur abbé de Cîteaux, était obligé de se jeter dans un étang et d'y rester jusqu'à ce que l'action physique de l'eau eût refroidi ses sens. Saint Vincent de Paul — qui le croirait? — était « d'un naturel bilieux et fort sujet à la colère ». Ce n'est pas seulement lui qui nous le dit, — son seul témoignage serait trop suspect (i) — c'est son disciple et son ami Abelly. Tout le monde sait que ce fut aussi là le cas de saint François de Sales.
En se rappelant ces exemples, auxquels on peut en ajouter beaucoup d'autres, on se persuade que, parmi les vertus naturelles, ce n'est pas tant la tempérance facile ni surtout Xabsen op. de tout désir ou de. tniUe^pjgsiog qui est d'habitude le fondement jUttUldaiieiJUH sainteté. M. Renan a pu traiter David de brigand : il n'a pu rien lui enlever de son grand cœur, de sa tendresse si ardente et si sincère au sein même du crime. Quand le Christ est venu, il a pardonné beaucoup plus facilement au débauché qu'à l'avare; et saint Augustin n'a fait, plus tard, qu'interpréter sa doctrine, quand il a écrit ce mot audacieux (dont l'esprit est facile à comprendre) :
(i) Lui dit encore plus. Il pre'tend que^ sans la grâce de Dieu, il fût resté « d'une liumeur sèche et rebutante, rude et rébarbative ». Il me semble que j'entends plus d'un lecteur se dire à part lui : C^est un comble!
((Aj mez,el faites cç^ç^^ voudrez! » C'est cet
amour qui inspire les sacrifices et qui donne seul la force d'âme nécessaire pour les accomplir.
Mais, pour donner à son Dieu cette preuve d'amour, ne fallait-il pas que le saint eût beaucoup à lui sacrifier?
Si les saints renoncent à tant de joies de la nature,^ ce n'est donc pas parce que la nature elle-même avait paru les leur refuser. Les maladies qui les affligent si souvent ne doivent pas nous donner le change. Elles sont le résultat de leurs sacrifices voulus, de leurs austérités, de leurs luttes intérieures, de leurs souffrances morales et des persécutions qui, en tout temps, leur sont si peu ménagées. Eux-mêmes y voient le plus souvent un « don » de Dieu, qui, du jour où il les sait résolus à monter plus haut que le reste des hommes, les a visite » et les éprouve; mais on a beau chercher, on n'en trouve guère qui aient été voués à la sainteté par une faiblesse native ou par une constitution les condamnant, par exemple, à une vie courte. J[^ ê^iptâ^jîiQïlts très |euue5 ont généralenient fini par jaiUljdoIejQJtfii sia,is,.parm^ cewx qui oi'oAt^pas été pr 9prçm ent.jL&SL martyrs, les cas de longévité ne souXpA§^ flores. Nous savons que saint Jean l'Evangéliste avait près de cent ans quand il mourut. C'est un âge qui fut souvent atteint, même dépassé, par les célèbres Pères du désert, par saint Siméon, par saint Paul ermite, par saint Antoine,, et, plus tard, par saint Bertin, par saint Romuald, par saint Maur. Saint Jérôme mourut à soixante-douze ans, saint
Augustin à soixante-dix-neuf, saint Rémi à quatrevingt-treize, saint Jean Climaque à quatre-vingts, saint Vincent Ferrier à soixante-dix, saint François de Paule à quatre-vingt-onze, saint Vincent de Paul à quatre-vingt-cinq, saint Philippe de Néri à quatrevingts, saint Paul de la Croix (canonisé sous Pie IX) à quatre-vingt-deux. Saint Pierre d'Alcantara, dont sainte Thérèse jugeait la pénitence et les privations « humainement incompréhensibles », ne laissa pas d'aller jusqu'à soixante-trois ans, ainsi que saint Bernard et, du reste, un grand nombre d'autres.
Je ne serais pas étonné que les saintes, vivant d'une vie plus sédentaire, et tenant a compenser par leurs pénitences ce que leur sexe leur interdit ordinairement d'héroïsme extérieur, fussent sujettes a une fin plus prématurée. Cependant, sainte Catherine de Gênes, dont les tourments physiques furent aussi prodigieux que l'était l'ardeur de son amour, atteignit soixante-trois ans ; sainte Thérèse, qui ne voulait que souffrir ou mourir, dépassa soixante-sept ; sainte Jeanne de Chantai soixante-dix. C'est l'âge où mourut sainte Gertrude, la contemplative par excellence : car ses biographes nous disent qu'élue abbesse à trente ans, elle exerça cette charge pendant quarante années. Parmi les saintes que notre siècle paraît avoir enfantées, on cite la mère de Sales Chappuis, dont le diocèse de Troyes espère fermement obtenir la béatification prochaine : elle vécut jusqu'à quatre-vingt-deux ans.
Si l'âme des saints a ainsi offert à la grâce autre chose qu'un réceptacle vide ou qu'une matière inerte
et passive, il ne faut pas s'étonner que chacun d'eux ait eu un tempérament et un caractère à lui. Sous ce rapport, la diversité de saint Pierre et de saint Paul est proverbiale; et il n'est pas dit qu'elle ait été sans influence sur leur façon de comprendre la direction de l'Eglise. L'un « restait sous l'empire de la grâce, tel d'instinct et de nature que le montre l'Évangile, bon, timide, aussi prompt que généreux dans ses élans, par là même ouvert aux vives impressions, et y cédant sur l'heure; sautant de sa barque avec une foi qui le soutient sur les eaux, l'instant d'après doutant et perdant pied..., aussi facile à abattre qu'à relever ». De l'autre on a pu dire : « Sous l'action de la grâce qui le maîtrisait, le scribe foudroyé subsistait : même âme, même feu de parole, même inspiration dans l'action (i). »
Dans la suite de l'Eglise, s'offrent à nous comme des lignées de saints qui personnifient, les uns l'action affectueuse et tendre, les autres l'action énergique et l'esprit de propagande ardente. N'oppose-» t-onpas saint François d'Assise à saint Dominique, saint Bonaventure à saint Thomas d'Aquin, saint Vincent de Paul à saint Ignace, comme on oppose Bossuet à Fénelon ; nous pouvons même dire comme on oppose Raphaël à Michel- Ange, et Mozart à Beethoven? La différence est que, chez les saints, la diversité se fait beaucoup moins sentir par la lutte et la controverse que par le besoin qu'ils ont les uns des autres et par l'aide mutuelle qu'ils doi-
(i) Al)î):i Foiiard, ouvra^j et ta
vent se donner. Si Bossuet et Fénélon eussent été non seulement de grands ^vêques et de beaux génies, mais de vrais saints, au lieu d'écrire l'un contre Tautre, ils eussent ressenti un impérieux besoin de se rencontrer seul à seul dans une retraite commune; et là chacun d'eux eût emprunté à l'autre ce qui lui manquait, comme l'ont fait saint Dominique et saint François d'Assise.
Ces diversités qui se complètent et qui ne s'en accusent pas moins, nous les retrouvons là où beaucoup d'autres ne les attendraient guère. Nous les surprenons dans les états où l'âme s'est efforcée de se dépouiller de tout souvenir sensible, de toute inclination personnelle et presque de tout choix. Avoir passé par la <( nuit » des sens et par la nuit de l'esprit, avoir laissé « lier » toutes ses facultés pour mieux se livrer à l'action du Dieu que l'on contemple et auquel on se donne sans réserve, n'est-ce pas là, dira-t-on, un état dans lequel toutes les différences individuelles ont dû nécessairement s'effacer? Non, cependant ! Car tout grand mystique garde son caractère qui se reflète jusque, nous ne dirons pas dans sa doctrine, mais dans. la prédilection involontaire qui le porte à mettre en relief ou l'un ou l'autre aspect de la doctrine totale. Ceux qui ont le mieux étudié les problèmes de la mystique n'ont pas manqué de l'observer ; saint Jean de la Croix et sainte Thérèse, saint François de Sales et sainte Jeanne de Chantai, ont été , non seulement des amis, mais des collaborateurs, collaborateurs dans l'action, dans la doctrine méditée, appliquée, éprouvée, écrite et
propagée. Or « coïncidence curieuse ! Au Carmel la réformatrice et le réformateur, à la Visitation le fondateur et la fondatrice semblent appartenir à des écoles mystiques rivales (i) ». Ce n'est là, il est vrai, qu'une apparence ; dans chacun des deux groupes nul n'a rien oublié, à plus forte raison rien méconnu. Des deux phases si souvent alternantes de la vie mystique, le besoin douloureiix et la possession joyeuse, aucune n'a été ignorée ni de l'un ni de l'autre ; mais saint Jean de la Croix et sainte Chantai ont insisté davantage sur la nudité, sur les sécheresses et sur les tourments qu'il faut vaillamment subir comme eux ; sainte Thérèse et saint François de Sales ont mieux décrit les enivrements on les douceurs qu'ils avaient cependant, eux aussi, bien payés par leurs rudes épreuves. Reconstituons maintenant ces deux groupes, tels que l'histoire nous les donne : dans chacun d'eux le consolateur souriant a vécu a côté du lutteur meurtri ; et ainsi dans les saintes émulations de la vie surnaturelle tout comme dans les grandes affections du monde et de l'histoire des lettres, nous retrouvons ce contraste aussi nécessaire à la réforme mutuelle des caractères qu'au charme de l'amitié.
Dans quelle mesure cet élément naturel se mélange-t-il à l'œuvre des saints et y fait-il sentir
(i) Le P. A. Poulain S. J. — La mystique de saint Jean de la Croix, iSgS, brochure fort inle'ressanle qu'on aime à rapprocher de celle qu'a publiée presque en même temps le P. Tjudovic de Besse, Eclaircissement sur les œuvres mystiques de saint Jean de la Croix,
son action? C'est la ce qui est difficile a préciser. « Si Dieu veut faire des saints quelque chose de digne de lui, dit Bossuet, il faut qu'il les tourne de tous les côtés pour les façonner entièrement à sa mode, et qu'il n'ait égard à leurs dispositions naturelles qu'autant qu'il le faudra pour ne pas leur faire violence (i). » Est- il défendu de dire que dans cette manière de comprendre l'étendue, aussi restreinte que possible, des dispositions naturelles chez les saints, Bossuet cédait lui-même à la pente de son caractère, plus ami de l'obéissance absolue que de la recherche d'une « opinion » ? Mais ici encore son contemporain, M. Olier, — esprit pourtant si sévère et âme si pleinement retranchée du monde — me paraît avoir été plus hardi. A ses yeux, pour être saint, il ne suffit pas d'avoir une sorte de disposition générale à la piété, à l'amour de Dieu, à la rectitude de la vie. « Autrement, dit-il, tout chrétien persuadé de la beauté et de la sainteté de l'Évangile aurait pareille vocation. » Non ! Il a fallu que « ces
grandes âmes outre les raisons générales de la
perfection de la vie religieuse... eussent dedans leur intérieur inclination et • attrait d'embrasser l'état qu'elles ont embrassé (2) . » Puis, ailleurs, il donne de ces paroles un commentaire encore plus net ! « Dieu, dit-il, a traité sainte Thérèse autrement que sainte Gertrude, sainte Catherine de Sienne autrement que sainte Thérèse, sainte Catherine de Gê-
(i) Sermon de la Toussaint, (7) Lettres^ ëd. Lecoffre, I, 648.
nés autrement que sainte Catherine de Sienne ; et cependant il les a toutes traitées selon le fond de leurs dispositions intérieures (i). »
M. Olier nomme là sainte Catherine de Sienne. Elle aussi aimait à se représenter les diversités de la vie mystique. Elle le faisait dans des termes où Leibniz eût eu plaisir à louer Tintelligence métaphysique du (( discernement » nécessaire des êtres : tel de nos contemporains y relèverait plutôt la marque italienne d'une complaisance esthétique pour la variété inhérente à l'expression de la beauté. « Les saints qui jouissent de la vie éternelle ont tous suivi la voie de la charité, mais de diverses manières, car l'un ne ressemble pas à l'autre. Il y a la même différence parmi les anges, qui ne sont pas égaux. Aussi, une des joies de l'ame dans la vie éternelle, c'est de voir la grandeur de Dieu dans la variété des récompenses qu'il donne à ses saints. Nous trouvons la même variété dans les choses créées, qui dififerent toutes d'une manière ou de l'autre ; et cependant Dieu les a créées toutes avec un même amour (2). »
Ces diversités intimes sont si bien liées à la nature, que souvent elles expriment des caractères propres aune famille ou à une cité. La douce vierge de Sienne disait elle-même de ses concitoyens qu'il n'y avait pas « de gens plus faciles qu'eux à pren-
(i) Lettres^ ëd. Lecoffre^ 11^ 48*^.
(2) Lettres^ traduction française, in-8°, éd. Poussielgue, II, J24.
dre par l'amour », et elle demandait qu'on se servît de cet attrait pour les gagner à la cause de la réforme de l'Église et de la pacification de l'Italie (i). Plus tard, saint Bernardin de Sienne confirmera ce témoignage : Il sangue sanese e uno sangue dolcCy dira-t-il. Nous comprenons alors qu'en dépit de ses austérités et de ses extases, et à travers ses négociations si épineuses, la jolie sainte eût des abandons si naïfs, qu'elle aimât tant les fleurs, les eaux, la campagne et les belles scènes de lumière dans le ciel toscan, qu'elle eût plaisir à envoyer à ses amis des bouquets faits par elle, qu'elle couvrît les petits enfants de baisers, et qu'appelée à convertir un condamné à mort de vingt ans elle voulut, avant de l'assister près du billot, le consoler longuement dans sa prison en offrant pendant une nuit tout entière, sa poitrine au malheureux et en le laissant y reposer sa tête .
Sainte Thérèse n'était pas moins qu'elle une grande amante de Jésus; mais jusque dans sa façon d'aimer on sentait bouillonner le sang espagnol. Dans sa ville natale, Avila, surnommée l'Avila des Chevaliers, les femmes avaient soutenu un siège en l'absence de leurs maris ; et celle qui les avait commandées s'était vu conférer, pour elle et pour sa postérité, le droit de voter dans les assemblées publiques. La sainte, née dans un tel milieu, pouvait s'en souvenir quand elle parlait si volontiers de la
(i) LetlreSy traduction française, in-8*^, éd. Poiissielgue, i-
forteresse en haut de laquelle elle arborait « la bannière de Dieu », ou quand elle parlait des femmes qui, éprises de l'esprit d'apostolat, enviaient quelquefois aux hommes la liberté qu'ils ont de servir au milieu du siècle « le Dieu des combats ». Elle n'était cependant pas une héroïne batailleuse, avide de commandement et dédaigneuse de son sexe.
« Mon fils, disait-elle un jour à un religieux, quand j'étais jeune, on m'a dit que j'étais belle, et je l'ai cru; plus tard, on m'a trouvé de la prudence, et je l'ai encore cru trop facilement : aussi me suis-je confessée de ces deux vanités-là. » Appelée aux extases et aux révélations les plus sublimes, elle se souvenait toujours qu'elle était femme. Elle n'était même pas sans être reconnaissante à Dieu de l'avoir créée telle; car ellê^çstimait que le^ hommes^recei^lj^^jQiQi^ jsouvent les faveurs du ravis^^em^iûLjat 4aruaion> et elle disait, peut-être aveojma^mijite î4s.J3aaliaalégèxe, que les raisons iju'elle en .apRrrifeyaitetQ€îllesque lui avait expliquées Pierre d'Aicattr tajcaitaienj; toutes à l'avantage, des femmes (i). Elle était donc naturellement aussi fière qu'elle était fine, aimante et gracieuse, si passionnée pour l'honneur, qu'au temps où, à l'en croire, elle aimait le monde et les lectures romanesques, elle trouvait déjà dans ce sentiment un rempart inattaquable contre les tentations et même contre les images importunes. Plus tard, quand Jésus lui dit : « Mon honneur sera le tien, et ton honneur sera le mien », il put lui
(i) Sa w, ëcritepar elle-même, e'd. Lecoffre, p. 526.
sembler qu'elle les défendaîl Fun et Tautre avec autant de confiance et de noble sécurité qu'elle en avait eu (i) dans la garde de sa jeunesse. Enfin, ce qu'elle avait surtout du caractère héréditaire, c'était son éloignement pour ce qu'elle a appelé « la voie de la crainte », et surtout de la « crainte servile » dans le service de Dieu. Non-seulement elle voulait qu'on marchât à sa suite avec « un mâle courage » (expression qui revient à chaque instant sous sa plume), mais elle aimait aussi à dire qu'il fallait le servir « gratuitement, comme les grands seigneurs servent le roi ».
Ces diflFérences qui se sentent, même dans les grandes choses, s'aperçoivent à plus forte raison dans les petites. En est-il donc de telles chez les saints? Oui, pourvu qu'on n'attache à ce motcc petit » aucun sens défavorable, et qu'on songe à la parole du Christ oflFranl l'innocence des enfants en modèle à ses disciples. Beaucoup de saints donc ont eu des goûts naïfs, dont ils auraient certainement fait le sacrifice si on le leur eût demandé, mais auxquels ils s'abandonnaient dans les actes indifférents ou dans les moments de récréation.
Il était difficile qu'un grand nombre n'aimât pas les arts, puisque le culte catholique leur faisait une obligation de les cultiver presque tous. Mais en dehors des cérémonies de l'Eglise, il en est qui ont aimé tout particulièrement et on peut même
(i) a Je n'ai jamais senti en moi le moindre attrait pour ce qui aurait pu flétrir l'innocence. » Id., p. 19.
a PSYCHOLOGIE DES SAINTS.
dire passionnément la musique. Saint François d'Assise, quand il était pris d'enthousiasme, faisait comme les enfants : avec un morceau de bois et une règle il feignait de jouer du violon, pour mieux rythmer le concert idéal que son imagination ravie lui donnait (i). De saint Ignace de Loyola, Bartoli nous dit que la musique le transportait, lui aussi, hors de lui-même, au point de suspendre ses douleurs La vue des fleurs lui causait encore un plaisir tel que, quand il se laissait aller à les regarder, il était à son tour un spectacle curieux pour les Pères vivant avec lui.
Ce fut pour plus d'un saint une autre récréation que de jouer, de converser avec les bêtes. On connaît assez Tamour de saint François pour tous les animaux de la création, mais surtout pour les tourterelles : il leur faisait préparer beaucoup de nids, afin qu'elles élevassent beaucoup de petits dans le voisinage de son monastère. Tel autre, comme saint Philippe de Néri, aimait sa vieille chatte et la soignait avec une sorte de manie.
Ce dernier saint est célèbre, du reste, pour ce qu'on a appelé quelquefois ses excentricités. . . (Goethe qui se félicitait d'avoir un tel saint pour patron... disait, plus respectueusement : « ses saillies humoristiques ))). Il est vrai que ces saillies étaient souvent pleines de sens, comme celle qu'il se permit le
(i) Je viens d'avoir l'honneur de toucher au monastère de Saint-Joseph d'Avila, la petite flûte et le tambourin dont sainte Thérèse aimait à jouer les jours de fête.
jour où le pape l'envoya, dans un monastère voisin de Rome, se rendre compte de la sainteté d'une religieuse dont on vantait les révélations et les extases. Il faisait un temps abominable : Philippe, qui était parti sur une mule, arrive au couvent, tout trempé et tout crotté. On lui amène la sœur, pleine de componction et de suavité. Pour tout examen théologique, il s'assied, lui tend la jambe et lui dît : « lirez-moi donc mes bottes ! » A ces mots, la religieuse prend une attitude scandalisée. C'en est assez pour l'envoyé du saint-père ; il ramasse son chapeau et s'en vient expliquer au Vatican comment une religieuse si peu humble ne saurait avoir ni les grâces ni les vertus qu'on lui prête (i).
Dans d'autres circonstances, c'étaient ses propres disciples, ses enfants qu'il tenait à humilier devant la foule. S'il en voyait un trop heureux de revêtir pour la première fois son habit religieux, il lui mettait un appendice ridicule, comme une peau de renard qu'il lui attachait derrière le dos, et il l'envoyait se montrer ainsi dans les rues. D'au, très fois il faisait faire à ses religieux (des hommes instruits, des oratoriens!) je ne sais quel déménagement de leur batterie de cuisine. Enfin lui-même
(i) II paraît qu'une épreuve analogue a été' tenue également pour suffisante en notre siècle. Une certaine Rose Tamisier passait pour favorisée de grâces extraordinaires. Un eccle'siastique prudent vient à elle et lui dit : « C'est vous, n'est-ce pas, qui êtes la sainte ?» — Et il entend qu'elle lui répond : « Oui, mon Père !» — La fantasmagorie ou l'illusion e'tait par là même dissipée.
prenait très souvent sa part dans cette méthode peu commune de se sanctifier.
Les biographes nous disent à Tenvi que c'étaient là des inventions de son humilité, désireuse de cacher des trésors de piété et de science sous les dehors d'une bizarrerie vulgaire, confinant presque à la folie. Goethe, sur ce point, parle comme un véritable hagiographe. « Néri, dit-il (i), avaitrenfermé sa doctrine principale dans un court proverbe : mépriser le monde, se mépriser soi-même, mépriser le mépris qu'on inspire. Et en eflFet, cela disait tout. Un esprit hypocondriaque se figure bien quelquefois qu'il pourra satisfaire aux deux premiers points, mais pour s'assujettir au troisième, il faut être sur la voie de la sainteté. » — Je ne nie pas le sentiment profond et la part de vérité que recèle cette phrase. Le génie olympien de l'illustre allemand était fait pour apprécier... et même pour exagérer le dédain des choses terrestres chez les saints (2) .
(i) Voyez Voyage en Italie ^ œuvres complètes^ édit. Porchat IX, 364 et suiv.
(2) On peut être tente de croire que Goethe a pris quelque plaisir à rabaisser son illustre patron; mais on se tromperait singulièrement. Voici la page remarquable qu'il lui consacre ; il est e'tonnant que son dernier biographe ne l'ait point reproduite.
« A tant de facultés myste'rieuses, étranges, se joignait le bon sens le plus net, Testimation ou plutôt la mésestime la plus franche des choses terrestres, la charité la plus active, vouée aux souffrances corporelles et spirituelles de ses semblables. ..Il observait rigoureusement tous les devoirs imposés à un ecclésiastique.. Il s'occupait aussi de l'éducation de la jeunesse, la formait à la musique et à IVloquence, lui pro-
Mais pourquoi ne pas croire que saint Philippe de Néri s'abandonnait aussi quelque peu à son tempérament naturel? Qu'après coup et très vite il vît là un moyen tout trouvé de tempérer l'admiration qu.'il inspirait, n'en doutons pas. Mais il fallait d'abord qu'il y fût porté par un mouvement involontaire ; car, quel que soit le penchant universel de tous les saints pour la pratique de l'humilité, on ne voit guère, avouons-le , la plupart d'entre eux inventant de pareils procédés; il n'est point dans leurs idée? de se forcer pour se donner des vertus artificielles. Que, par exemple, un saint personnage ait des distractions légendaires, comme tel grand savant, et qu'il accepte qu'on en rie ! Qu'il aime même qu'on les tourne en ridicule, soit ! mais il n'ira point imaginer des distractions apparentes. I^simplicité, jusqiie^daxxs J^§ états les plus extraordinaires, est une oafâAtéristique des saints.
On peut en dire à peu près autant au sujet de certaines habitudes de propreté ou (il faut bien appeler les choses par leur nom) de saleté. S'il est
posant des sujets religieux et même aussi ingénieux et provoquant des conversations et des disputes propres a aiguiser Tesprit. Ce qu'il y a peut-être de plus singulier, c'est qu'il faisait tout fêla de son propie mouvement^ qu'il poursuivait constamment son chemin pendant nombre d'années, sans appartenir à aucun ordre, même sans avoir été ordonné prêlre \ mais il doit sembler encore plus étrange que cela se passât au temps même de Luther et qu'au milieu de Rome, un homme actif, habile, pieux, énergique, eût la pensée d'unir l'ecclésiastique et même le sacré avec le séculier^ d'introduire les choses divines dans le siècle et par là de préparer aussi une réformation. »
m PSYCHOLOGIE DES SAINTS.
un de CCS deux états qui ait été recommandé ou loué par riuimense majorité des saints, c'est certainement le premier. Sainte Thérèse y insiste plus d'une fois : elle voulait même qu'on mit expressément dans les constitutions de son ordre la nécessité de la propreté. Elle n'avait sans doute pas les mêmes répugnances que saint Augustin qui ne put jamais manger autrement qu'avec une cuiller d'argent et que ce même Philippe de Néri qui ne pouvait se résigner ni à boire dans le verre d'un autre ni même (chose plus étonnante) à célébrer la messe avec un calice autre que le sien. Mais du moins elle eût dit volontiers comme ce dernier : « T'aîmft la j>auY.r,fiJi.y AQP.,1» malpropreté »; et elle avait communiqué à ses filles les mêmes dispositions.
Qu'on lise, par exemple, ce joli récit... La sainte avait voulu essayer dans le couvent d'Avila une nt>uvelle tunique faite d'une étoffe très rude. « Elle la porte d'abord, non sans en souffrir, mais sans inconvénients sérieux, et elle donne ensuite aux autres sœurs la permission désirée. L'épreuve générale fut moins heureuse et suivie de l'invasion de redoutables petits insectes. La sainte mère qui rangeait, comme saint François de Sales, la propreté au nombre des petites vertus, n'avait pas prévu ce genre de mortification parmi les austérités du Carmel. Elle se mit donc en oraison pour demander au Seigneur de les délivrer de cette nouvelle plaie d'Egypte. Tandis qu'elle priait, les sœurs organisèrent une procession ; la croix en tête elles se dirigèrent vers l'endroit où leur sainte mère était agenouillée, en
chantant ce refrain « : Puisque tu nous a donné ce vêtement — ô Roi du ciel — délivre d'une si mauvaise engeance nos tuniques de bure. » — Thérèse aussitôt poursuivit, et, sur la même cadence et le même ton, improvisa trois couplets, ravissants dans le texte original. » Il paraît qu'elle fut exaucée et que depuis lors, tous les carmels, malgré la grossièreté des vêtements, jouissent du privilège d'être exemptés de l'engeance incivile (i).
Nous voilà loin de saint Benoît Labre ! Et alors que dirons-nous de celui-ci? Que s'il fut canonisé, ce ne fut pas précisément pour avoir recherché ce que fuvaient les Carmélites d'Avila. Empêché, malgré son très vif désir, d'entrer chez les Chartreux, écarté par conséquent d'un genre de vie où il eût été soumis à une discipline et à une règle, il s'abandonna à un mépris de son propre corps qui était peut-être dans son caractère naturel : seulement il y vit un moyen de mortification ; il s'y abandonna donc dans des vues assez élevées et y trouva le moyen de pratiquer des vertus assez grandes pour donner à ce genre de résignation ou d'ascétisme une valeur qu'assurément de lui-même il n'eût pas eue. Quoi qu'il en soit, il sera permis de rappeler ici la parole de saint Jean Chrysostome que « tout n'est pas également saint dans la vie des saints » et de l'appliquer aux habitudes de saint Benoît Labre aussi bien qu'aux répugnances un peu délicates de saint Augustin et de saint Philippe de Néri.
(i) La Vie de sainte Thc'rcse, par une Carmélite, T, 334.