‹ Psychologie des SaintsChapitre 6 sur 14 · JO · texte numérisé non relu

JO

Catherine de Sîenne et sainte Thérèse, mais dans le sévère fondateur de Saint- Sulpice. Consolant le marquis de Féneion après la mort de sa femme, il lui dit (i) : « Mon cher enfant, votre Madeleine est allée au sein de Dieu, où elle vit pour vous et où elle attend votre cœur, sachant qu'elle n'y peut être trop aimée. » Ainsi, dirai-je, quand deux âmes sont déjà « en Dieu », elles ne peuvent trop s'y aimer. C'est là certainement la pensée de M. Olier et celle des saints. Quant au second sentiment, il éclate dans l'amour naïf que tant de saints ont porté même aux animaux. Les effusions de saint François d'Assise parlant à ses sœurs les hirondelles sont bien connues, et on n'a qu'un tort quand on les admire, c'est d'y voir un phénomène tout à fait exceptionnel, propre à un doux rêveur, à une âme innocente, mais plus tendre et plus poétique que ne l'est habituellement l'âme d'un saint. Le fougueux et terrible saint Bernard, cet homme si dur à lui-même, ne pouvait contempler une douleur, une faiblesse, une infirmité, physique ou morale, sans être saisi d'une immense compassion. On remarquait qu'il ne pouvait assister aux obsèques d'un étranger sans pleurer. Son humanité, dit un de ses biographes, s'étendait jusqu'aux animaux sans raison et jusqu'aux bêtes sauvages. A la vue d'un lièvre poursuivi par les chiens ou d'un pauvre oiselet menacé par un oiseau de proie, son cœur se serrait ; il ne pouvait se tenir de tracer en l'air un signe de croix, afin de sauver

(i) Lettres^ T, 5i5.

les innocentes petites bêtes (i). Ainsi cette sensibilité même, cette sensibilité émotive qu'ils ont d'abord amortie en lui refusant toute complaisance, elle se retrouve plus tard en eux, devenue plus riche et plus délicate par la violence de leur amour et par l'étendue indéfinie de leur charité.

Elle s'y retrouve même avec une condescendance aimable pour ces plaisirs légers ^ qui font aimer la vie, dit Alfred de Musset, ou qui tout au moins aident à en supporter les trop lourdes charges. Ces plaisirs aucun de nos saints ne les recherche volontairement pour lui-même; mais au besoin, chacun s'ingénie à les procurer aux autres, surtout s'ils sont jeunes ou malades ou affligés. Sainte Claire, sainte Thérèse se relevaient expressément pour aller préserver du froid celles de leurs sœurs dont la santé les inquiétait. Saint François d'Assise faisait presque un miracle pour offrir à son médecin « un bon dîner », dont les réserves du monastère ne fournissaient guère les éléments. En retour, quand le plus austère se voit entouré d'égards par un des siens, il accepte, et remercie Dieu de lui avoir donné un bon compagnon.

Comment s'étonner dès lors de ces « amitiés » des saints auxquelles un écrivain célèbre eût voulu consacrer un livre tout entier? Comment s'étonner que « dans l'histoire de la plupart des saints qui ont exercé une action réformatrice et durable sur les institutions religieuses, on retrouve toujours le nom

(i) V, Vacandard, oiwrage cité^ II, 5 14.

et rinfluence d'une sainte femme associée à leur dévouement et à leur cœur »... Sainte Paule a côté de saint Jérôme, la comtesse Mathilde à côté de saint Grégoire VII, sainte Claire à côté de saint François d'Assise, sainte Thérèse à côté de saint Jean de la Croix, sainte Chantai à côté de saint François de Sales?

Mais il est temps d'arriver à cet amour qui transfigure tous les autres, à Tamour de Dieu.

Je n'en considérerai cependant que deux aspects : je chercherai le rapport qu'il a avec la souffrance , et le rapport qu'il a avec l'action. C'est, en effet, par là que l'amour des saints diffère non-seulement de l'amour profane, cherchant avant tout la jouissance, mais de l'amour « quiétiste » des faux mystiques.

« Je n'ai jamais douté, écrit M. Olier (i), que le centre du christianisme ne fût dans la souffrance. » A sa confidente d'alors — une sainte femme appelée Marie Rousseau , — il avoue cependant ses angoisses et les appréhensions que lui causent les soucis de la vie. Il les supporte, est-il besoin de le dire? avec le plus grand courage. Dans une autre lettre (adressée, celle-là, à son directeur) et qui

(i) Lettres^ I, 276. Cf. Ib.^ 890.

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vient peu après, il en donne la raison qui se présente à l'esprit la première : « Hélas! qu'il est aisé d'aimer en jouissant! Mais d'aimer en souffrant, c*est ce qui est difficile , et c'est ce qui me paraissait être la véritable marque de l'amour. »

Aimer en souffrant, cela peut s'entendre de deiï\ manières. On peut accepter la souffrance avec résignation, en vue de la béatitude à gagner pour soi eî pour les autres. C'est là un premier degré que les saints ne tardent pas a franchir, et celui qui vient de parler l'a lui-même franchi bien vite. Après avoir accepté de souffrir, ce qui est encore à la portée Je beaucoup de sages et d'âmes fortement trempées, — il offre de souffrir. Pourquoi? Ici aussi il y y des degrés.

Cette souffrance peut d'abord être aimée comme une condition , non pas d'une récompense accord(ie à une sorte de dévouement mercenaire, mais de l'eflicacité d'efforts accomplis en vue d'un but valant par lui-même tous les sacrifices de l'humanité. « Devenez, disait sainte Catherine de Sienne à Urbain VI ( i ) , devenez semblable à votre chef le doux Jésu3, qui UtUJAUx:^^ depuis le ^^ommej^cemént du monde j usqulàJa. jSa» îSL jpulu et voudra que rien de grand ne ^ ias^cftans .beaucoup sQuQrir. »

Si héroïque que soit cette parole, il est permis de penser qu'en l'écrivant, la vierge inspirée ménageait encore dans le Pontife-Roi quelque sentiment terrestre, comme l'amour de la gloire, dont elle essayait de

(i) LettreSj I, 83.

se servir. Mais le saint s'élève d'un nouveau degré quand il se dit qu'en fin de compte, ces grandes choses, c'est Dieu qui les accomplit par la main des hommes ; alors il en arrive à désirer la souffrance uniquement pour consumer en lui tout ce qui y entretient quelque mouvement personnel tendant à le séparer de Celui auquel il veut s'unir. « Je me disais en moimême, lisons-nous dans M. Olier : Seigneur, je ne puis vous témoigner mon amour qu'en souffrant. liélas! Seigneur, le moyen que je vive si je ne vous témoigne mon amour ! Le souffrir vous en donnera l'assurance. »

Ne croyons pas que cet héroïsme n'ait dans la nature humaine aucune racine (i). Le soldat vaillant tient a souffrir pour sa patrie et pour sa gloire. L'homme d'État passionné pour la puissance de son pays regrette les moments de distraction que lui imposent les conventions de la société. Est-ce que ce n'est pas au plus positif d'entre eux, à lord Palmerston, qu'on attribue ce mot ironique, mais profond : « La vie serait encore tolérable si ce n'était pas les plaisirs. » Trouverons-nous maintenant si

(i) Je trouve dans un feuilleton dramatique de Jules Leniaître [Débats du ii août 1895) ces lignes remarquables : « Fvcondité merveilleuse de la douleur! Oui, c'est bien elle qui fait le cœur de Jocelyn si profond, si large, si tendre. Chez les âmes e'ieve'es la puissance d'aimer engendre la souf- ♦^rance qui en est le signe et la mesure,- et la souffrance à son iour agrandit et exalte la puissance d'aimer; de sorte qu'elles ne se peuvent bienlôt emplir et satisfaire qu'en prenant à leur compte par la charité toutes les souffrances des autres. »

insensés tous ces saints qui, chargés du soaci du royaume de Dieu, répètent la parole de sainte Thérèse : <( Les souffrances seules peuvent désorioiiis me rendre la vie supportable. Souffrir, voilà ou tendent mes vœux les plus chers. Que de fais, du plus intime de mon âme, j'élève ce cri vers Dieu : Seigneur, ou souffrir ou mourir, c'est la seule chose que je vous demande (i), »

Je ne crois pas que ce soit trop raffiner que de dire qu'après avoir ainsi accepté, qu'après avoir ainsi offert de souffrir, le saint n'est pas encrn e satisfait, s'il ne va lui-même au-devant de la soulFrance , C'est ici ce qu'on appelle l'ascétisme. On s'en fiùt, je crois, une idée fausse, au moins pour ce qui t-oticerne les saints, quand on n'y voit que l'effet d'un dégoût stérile de la vie ou qu'une mortification nyanl en vue de supprimer les tentations les plus grossières de la chair. Ascétisme — d'après l'étymolo^de même du mot — veut dire exercice. L'ascète est donc un être qui s'exerce, et à quoi? On dit : n\i~ bord à supporter patiemment la souffrance, puis ii l'affronter en dépit des répugnances de la ruiiure, puis, enfin, à l'aimer. Soit! c'est là, en effets une gradation que nous venons de suivre tout à l*heure- Mais il est évident que le saint — en souffrant volontiers — s'exerce encore à autre chose : il s'exerce à vouloir et à agir, et c'est le mometit de rappeler que dans la psychologie théorique des saints raniour et la volonté ne font qu'un.

(i) Sa vicy 35 1. Cf. Olier, Lettres, I, 890.

Une psychologie superficielle ou qui n'étudie que des âmes fort éloignées de celles qui nous occupent professe que c'est le plaisir qui stimule l'action et que c'est la douleur qui l'arrête. Oui, la douleur arrête l'action quand elle épuise les forces; elle l'arrête quand les souffrances qu'elle avive sont redoutées et qu'on ne peut ou qu'on ne sait les faire servir à rien; elle l'arrête, enfin, quand l'effort se heurterait à un malheur inévitable ou irréparable. Mais les souffrances des saints ne connaissent aucun de ces trois cas. Si elles épuisent parfois les forces du corps, elles n'épuisent pas celles de l'âme, car elles sont elles-mêmes le produit de la vigueur d'une âme aimante, c'est-k-dire avide de dévouement et de sacrifices. Elles ne découragent pas l'action qui sert à les renouveler, puisqu'en le faisant elles renouvellent ce que précisément l'âme désire, comme la plus haute perfection qu'elle puisse atteindre sur terre. Enfin, elles ne mettent point l'âme en présence de l'irréparable, puisqu'elles lui donnent, au contraire, le moyen le plus efficace de réparer la nature et de l'acheminer vers son état idéal. Cet état sans doute, placé à l'autre pôle de la vie (de la vie totale), c'est la béatitude suprême dont le pressentiment soutient et console. Ainsi se mélangent dans l'âme du saint un commencement de bonheur qui se manifeste par une joie constante (i) et en même temps une souffrance qui non-seule-

(i) Cette joie a paru tellement liée à Fe'tat de sainteté' que Benoit XIV fait de sa présence constante dans la vie du serviteur de Dieu une des conditions de la bëatification.

ment n'est pas redoutée, mais est recherchée et provoquée. Union de deux états bien opposés en apparence : union incompréhensible pour ceux c|m ne voient l'humanité que dans la platitude de la vie ennuyée et inutile; union parfaitement intelligible et scientifiquement expliquée pour qui s'inspire d'une psychologie complète, c'est-à-dire embrassant toutes les parties de l'âme humaine et les voyant dans leur ordre d'excellence.

Le point culminant de la vie sainte est donc Taction. Mais, loin d'être parvenus ici au terme d'une étude complète, il semble que nous ne fassions que nous tenir sur le seuil; car, si sublimes que soient les paroles o ù s'expriment les sentiments des saiius, c^st à Jeuri^acte.§surtout que l'humanité les juge; c'est pour leurs actes que chez les sceptiques euxmêmes on les célèbre et on les admire. Comme il nous faut cependant nous arrêter (i), contentonsnous de nous résumer et de conclure en montrant comment l'aptitude à l'action et la puissance d'action sont étroitement liées chez les saints à tous les phénomènes psychologiques que nous avons étudiés jusqu'ici.

« Celui-là fait beaucoup qui aime beaucoup, w

(i) Les vies qui suivront ce volume n^ont d^aiileursd^a titre but que de montrer la sainteté même en action.

dit Y Imitation, Oui, Tamour en lui-même, Tamour pris comme un mouvement de Tâme à la fois trop riche et trop pauvre, cherchant à se donner et à se compléter, Tamour est actif, et il mérite ce qu'en dit le pieux écrivain. « Il ne sent point sa charge, et les travaux ne le fatiguent point ; l'impossible ne lui sert jamais d'excuse , puisqu'il croit que tout lui est permis et possible. » Mais il ne faut pas oublier que « le propre de l'amour est de transformer l'âme en la chose qu'elle aime ». Voilà pourquoi ceux qui s'intéressent k une âme tremblent pour elle tant qu'ils n'ont pas vu sur quel objet son amour devait se porter. Or l'âme des saints aime Dieu et le Fils de Dieu : c'est pourquoi, loin d'être détournée de l'action, elle y est entraînée par sa volonté de suivre la croix ou de porter celle qui lui est échue. Elle se dit avec sainte Catherine de Sienne (2) que le prochain lui a été donné pour montrer l'amour qu'elle porte à Dieu; car, dans l'impuissance où elle est de rendre service, comme elle le voudrait, au Bien suprême, elle est heureuse d'y réussir, autant qu'elle le peut, en servant, selon son état, le prochain cher à son Dieu.

Si dans l'accomplissement de cette tâche elle goûte ce qu'elle appelle de la tendresse et des douceurs, elle en est reconnaissante à celui qui les lui donne. Mais si ce sentiment lui est refusé, elle se dit que l'amour véritable est dans le dévouement

(i) Olier, Lettres, II, 4a3.

(2) Lettres, II, ii85.

gratuit, non dans le sentiment du plaisir goûté ; car selon le s expressions toutes semblables de jailU^ Jean de la Croix et de sainte Thérèse, l'amour est avant tout dans la force et dans T efficace; jiimer J PIêli c.^'^1 le.3ervir dans l'humilité, dans la forcp ei

dauikjjyi^tice.

L'action est encore imposée aux saints par leur désir de la souffrance et surtout par leur manière de comprendre la souffrance. Ce qu'ils aiment, en effet, ce n'est pas la souffrance passive, ce n'est pas la tristesse : ils n'ont pas assez d'expressions pour la flétrir et pour la proscrire. Avec saint François d'Assise, ils y verront le mal « babylonien ». Avec sainte Catherine de Sienne, ils y dénonceront l'effet de l'action de Satan, dont la volonté expresse est de faire tomber l'âme « dans l'ennui, le trouble, la tristesse et les scrupules de conscience », quand il n'a pas réussi à développer la sensualité qui « ôte la constance et rend le cœur étroit, faible et pusillanime ». Avec M. Olier, ils y trouveront un état d'âme inévitablement porté à réclamer bientôt les consolations de sentiments qui, quoique prétendant s'adresser à Dieu, n'en sont pas moins des amusements nés de la chair et du mensonge. Plus familièrement ils diront avec sainte Thérèse : « Je ne crains rien tant que devoir nos filles perdre cette joie de l'âme : je sais ce que c'est qu'une rel igieuse mécontente! »

Les souffrances qu'aiment les saints, — on l'a vu plus haut — ce sont les souffrances actives, ce sont ^le mot revient à chaque instant dans leur bouche).

ce sont les souffrances de l'enfantement : ouï, en- I:intement d'une âme qui naît ou renaît à la vie spirituelle, enfantement d'une patrie, enfantement d'une cité nouvelle, enfantement d'une institution que la haine veut empêcher de naître, enfantement d*un ordre laborieux, instruit, charitable, enfantement d'une église... Ce sera parler encore le lanl^age de tous les vrais mystiques que de dire qu'un tel enfantement est le produit et le signe de l'amour.

L'action des saints est alimentée par la contemplation. Ce n'est pas ici un paradoxe. M. Renan a opposé les saints aux hommes d'action, sous prétexte que les premiers sont des idéalistes, des hommes de contemplation et d'oraison. Son erreur est celle, de bçnucoup d'autres (i) :' elle n'en est pas moins (jrave et étonnante.

D'abord, nous l'avons vu, il est une faculté qui reste non-seulement intacte, mais forte dans l'imtiiobilité de la contemplation la plus élevée, c'est la volonté intellectuelle. Les sens, la mémoire, l'imai^ination, le raisonnement, la volonté affective peuvent être paralysés au moins pour un temps : cette action simple de la volonté qui est le don libre de soi-même ne l'est jamais dans « l'oraison». Telleest \i\ tradition des vrais mystiques. Puis il faut toujours vair les faits psychologiques dans leur développe-

(i) Elle notait point partagée par Henri Martin qui di- ^<tit fort bien de Jeanne d'Arc : a La sérieuse enfant offrait rIrJH ce mélange de méditation solitaire et de puissante acti- M\é qui caractérise les êtres promis à de grandes missions. »

LA SENSIBILITÉ, UAMOUR ET UACTION. 189

ment et dans leur suite. La contemplation est donc étroitement liée à l'amour et à Tamour actif : elle est l'effet d'un amour déjà exercé et déjà intense; elle est l'inspiratrice et la directrice d'un amour encore plus ardent. C'est du sein même de sa vie si aclive^ que saint Grégoire le Grand (i) disait : « Quand oti veut atteindre la citadelle de la contemplation, il faut commencer par s'exercer dans le champ du travail. Quiconque veut se consacrer à la coniejnplation doit nécessairement s'interroger à fond pour savoir jusqu'à quel point il peut aimer; car c'est Vnmour qui est le levier de l'âme. Lui seul peut !a soulever et, l'arrachant du monde, lui donner tout son essor. » Ici le travail précède la contemplation ; mais bientôt la contemplation à son tour demandera le travail et le rendra plus efficace. Comment, en effet, s'être associé à la passion du Sauveur, comment avoir écarté de soi tout ce qui empêchait de voir et d'adorer ses souffrances, sans se sentir jippelé à les partager, dans le même esprit et pour la même fin, pour le rachat de l'humanité?

La contemplation sert encore à l'action, parce que, selon l'expérience des saints, elle peut seule former comme un réservoir d'idée, d'amour et d'énergie qui sera forcé de donner de son trop-pltîn. « Le canal, selon saint Bernard, répand tout ce qu'il reçoit aussitôt qu'il l'a reçu; le réservoir attend qu'il soit rempli... » — «Hélas! ajoutail-iL nous avons aujourd'hui dans l'Eglise fort peu de

(i) Moralia, vi, 37.

réservoirs et beauconp de canaux, des âmes avides de commander avant de savoir se gouverner ellesmêmes. »

Enfin, la puissance d'action que nous admirons chez les saints tient à l'état de leur intelligence, à la solidité et à la netteté de leur foi. J'ai dit que, certains du but où ils tendent, ils sont circonspects et prudents pour les moyens qu'ils emploient. C'est là une nouvelle différence qu'il y a entre eux et les sceptiques : ceux-ci prennent les premiers moyens venus, mais ils se découragent vite, parce qu'ils en arrivent vite à se demander : A quoi bon? Le saint, précisément parce qu'il a hésité, réfléchi, douté même avant d'agir, ne doute plus ni n'hésite plus une fois que l'action est engagée. « Quand on agit purement pour Dieu, dit sainte Thérèse, il permet que l'âme éprouve je ne sais quel effroi au moment où elle aborde l'action. » Mais sainte Thérèse eût volontiers pris à son compte cette autre maxime de sa sœur italienne, que le serviteur de Dieu « ne tourne pas la tête en arrière pour regarder la charrue » . Elle devait encore singulièrement goûter ce conseil de saint Ignace : « ]Sfi,ja mais, changer» mi tangos, dg la dtqgplatiaJi, les résolutions qu'an a prises avant d'y tomhigr^ ;^ess|y^r d[e ne change;* qjae .ses disppsitiojis întéjijeureSj^, c'est-à-dire sa désolatipn même. »

Avant de terminer arrêtons-nous a cette maxime, une des plus merveilleuses que jamais conducteur d'âmes ait formulées.

Qu'est-ce d'abord que chacun de ces deux états ? 11 ne faut pas songer à en donner une autre défini-

lîon que celle de Tauteur des Exercices. La Ira ditîon ne date pas de lai ; mais il Ta fixée en traits immortels : (( J'appelle, dit-il, consolation toute augmenta* tion de foi, d'espérance et de charité et toute joie int(> Heure qui appelle et attire l'âme aux choses céJesLes et au soin de son salut, la tranquillisant et la pacifiant dans son créateur et seigneur. —J'appelle désolation le contraire..., les ténèbres et le trouble de l'âme, Tînclination aux choses basses et terrestres, les diverses agitations et tentations qui la portent à la défiance et la laissent sans espérance et sans amom\ triste, tiède, parejsseuse et comme séparée de son créateur et seigneur. »

Ainsi, les sa injLs esû^ que le <( bon esprit »,

c'est cejpi qui, fait prédominer la joie, au sein même des^soufffances acceptées ou cherchées^^ et que le r g^ uvî^i ^ ^ spr^t „. c'est , celui qui fait pr édo min er 1 r dgjj^gjgilt.iji tristesse au milieu, de» çlaisirs sensibles. Nous voila loin du « supporte et abstiens-toi » du stoïcisme! Le saint dit à son disciple ce qu'il s'csL dit à lui-même : « Es-tu sans confiance et sans élan î défie-toi, c'est le mauvais esprit qui te captive ! Astu le cœur en haut et te sens-tu joyeux et fort; va de l'avant, car c'est Dieu qui est avec toi! « Est-il un plus infaillible moyen d'entraîner V âme à l'action ? Car débuter par une acûon résolue et s'y affermir par le sentiment de la joie virile qu'on y éprouve esi certes plus sûr que de débuter par une jouissance quelconque pour risquer d'y affadir son cœur et d'y amollir son énergie.

Venons maintenant à cette conclusion pratique ;

profiter d e la désolation comme d'un châtiment, d'une épreuve et d'une leçon, réagir contre elle par la réflexion et la pénitence, mais réagir surtout par la constance des résolutions qu'on avait prises, enfin ne j amais renoncer à ces dernières quand elles avaient été formées dans un temps de consolation. Ne voulût-on se placer qu'au point de vue tout humain du succès, l'efficacité d'une telle règle apparaîtrait déjà comme victorieuse de tous les regrets inutiles et de toutes les défaillances momentanées En vain objecterait-on qu'il serait périlleux de conr fondre la consolation et l'illusion et que la désolation est peut-être pour quelques-uns la vue plus claire des difficultés et des obstacles. Cette double confusion, les saints ne la font pas. On a vu combien ils tiennent à pratiquer le doute préalable quand ce doute a des raisons ; car selon l'Ecriture sainte il y a temps pour tout : il y a un temps pour l'hésitation et il y en a un pour la résolution. L'exécution trouve-t-elle des difficultés; il faut s'examiner avec plus de soin et prier avec plus d'ardeur. Pourquoi? Pour remettre tout en question? non pas! Mais pour retrouver, avec des lumières nouvelles, un surcroit de force et de joie qui permette de mener a bien l'œuvre entreprise.

Grâce à une telle habitude, rje» ne se perd des moindres forces constituées dans les élans de la foi, de l'espérance et de la charité : rien ne s'en laisse entamer par la tristesse ou par le doute. L'action, confiante et sûre, dans laquelle elles se dépensent, sert elle-même à les reconstituer.

C'est ainsi que roplimisme des saints, qui est le seul optimisme raisonnable, est en même temps la plus grande force du monde.

A quoi s'emploie-t-elle? Toutes les œuvres de charité qui couvrent le globe le disent assez. Elles le diraient plus haut encore si cet amour que l'homme de Dieu porte au monde, le monde ne le repoussait pas. Saint Bernard dépeint ainsi la vie active. « La vie active, c'est donner ciu pain à celui quî^en jnânque, c'est enseigner au prochain la parole^ àe^SL sagesse ; c'est ramener dans la droite voie celui qui s'égare, c'est rappeler les orgueil- Jeux^ à IJium^nité^ les. ennjexaia à l^ concorde, c'est visiter les infirmes, ensevelir les morts, c'est racheter les captifs et les prisonniers, c'est veiller enfin^à ce que chacun ait ce qui Iwi ^eat nécessaire. » {Traité de la manière de bien vivre).

Quel champ un pareil programme n'ouvre-t-il pas aux saints de tous les temps et — osons le dire — aux saints que Dieu peut nous réserver pour l'avenir ! Donner du pain à celui qui en manque, ce n'est pas seulement faire une charité banale, c'est organiser toutes les œuvres, c'est créer tous les modes d'association et de prévoyance qui doivent assurer a tous le pain quotidien ! Visiter les infirmes, c'est oflfrir aux progrès' de la science le concours charitable sans lequel les prodiges mêmes de la médecine et de la chirurgie échoueraient souvent devant l'incurie ou devant la misère. Rétablir la paix, c'est Intervenir par les moyens qui permettaient jadis, qui permettraient encore aujourd'hui, si on le voulait, aux

pasteurs des âmes, de sauver le principe de la famille, d'inspirer la concorde aux Etats chrétiens, de désarmer les impitoyables concurrences, de faire pratiquer partout également et de bonne foi, les conditions d'un travail sage, humain et modéré. Les captifs ou plutôt les prisonniers à consoler augmentent hélas ! dans les prisons avec le nombre des criminels qui travaillent à la désorganisation universelle. Un saint, fondateur d'un ordre accepté par la société civile, pourrait seul, de nos jours, assurer la réhabilitation des coupables et leur préparer une rentrée utile dans cette société qui essaie en vain de se débarrasser de leur contact.

La vie active du serviteur de Dieu, la voilà. Pour la soutenir et la développer, ce n'est pas trop de toute la lumière, de toute la pureté, de toute la réflexion, de tout l'amour, de tout l'esprit de sacrifice et en même temps de toute la joie que nous a paru renfermer l'âme des saints.

Deux ordres d'évolution s'accomplissent sur terre. Ignace de Loyola en décrivait une avec brièveté quand il énumérait ces trois termes : la châii"^ le monde et Satan, — la chair, avec ses convoitises et ses retours vers l'animalité — le monde, avec ses jalousies, ses luttes, ses colères — Satan, ou la suggestion extérieure de tous les vices dont chacun veut se faire des complices et s'assurer indéfiniment des prosélytes. Pour avoir le secret xîomplet et embrasser le clair résumé de la vie sainte, prenons les trois termes opposés : res£rit, l'Église, le Christ, — l'esprit, maître et pacificateur de la chair remise

à sa place — TEglise, assemblée de tous les hommes de bonne volonté — le Christ, enfin, modèle éternel en qui nous retrouvons toute notre humanité, maïs réparée et transfigurée.

LISTE DES SAINTS BlENHEUREyX OU VÉNÉRABLES

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