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CHAPITRE V

La sensibilité des Saints. — Part qu'y a l'organisme et modiGcations que ce dernier subit en eux. — Rôle prépondérant du cœur. — Exemples mémorables. — Aptitude du saint à la souffrance et à l'émotion. Par quoi est-il ému? — De la sensibilité commune, il ne sacrifie que l'amour-propre. — Affections humaines et naturelles, affections surnaturelles et célestes. — Amitié et < plaisirs légers >. L'amour de Dieu chez les saints. -^ Ses rapports avec la souffrance, acceptée, demandée, cherchée. — Ses rapports avec l'action. — Comment l'aptitude des saints à l'action est entretenue par leur amour même de la souffrance, par la façon dont ils pratiquent la contemplation, par la netteté de leur foi. — La joie dans la douleur : Tenfantement moral. — Le grand précepte de saint Ignace sur les résolutions prises au temps de la consolation. — La vie active des saints et son programme. — Conclusion.

Il y a moins de préjugés a dissiper pour montrer que les saints aiment beaucoup ou plutôt que leur âme est tout amour. Mais je voudrais d'abord étudier avec quelque détail « la sensibilité » des saints.

C'est une vérité bien acquise dans la philosophie chrétienne, que la sensibilité — saint Thomas disait simplement, et dans un sens très général, la passion — appartient au a Composé humain » [Passio per se convenit composiio) (i). Cela veut dire

(i) Certaines recherches contemporaines, combattant des théories trop'purement intellectualistes, ne font guère que re-

que les phénomènes si complexes du plaisir et de la douleur, de la passion et de l'émotion, sont déterminés à la fois par des états physiques et par des états mentaux. Il me paraît impossible de nier ce que Fémotion doit aux habitudes d'esprit, à l'éducation bien ou mal donnée, à la pratique bien ou mal dirigée du raisonnement, aux tendances de l'imagination, aux idées, enfin et surtout aux croyances. Mais on ne peut méconnaître davantage ce que la sensation des troubles physiques, des mouvements circulatoires et des divers actes réflexes intéressant chacun de nos organes aux modifications de tous les autres, apportent de promptitude ou de langueur, de calme ou d'intensité aux émotions qui nous travaillent.

La sensibilité des saints ne saurait évidemment échapper à la loi commune : elle se trouve tout d'abord sous la dépendance de leur tempérament.

Si, par exemple, les femmes sont en général plus sensibles et plus én^otives que les hommes, on s'en apercevra même chez les saintes. Adhère-t-on à ce mot de Schopenhauer : « la £çïnnie paie sa dette à lajie,^on par l'action, mais par la souffrance (i) » ; on ne pourra s'empêcher de l'appliquer aux héroïnes de l'Église. Or, il est évident que la constitution physique joue ici un grand rôle : c'est un

prendre celte tradition^ en y ajoutant beaucoup de faits assurément très curieux, mais aussi des exagérations peu soutenables V. Le Correspondant du a5 avril 1897.

(i) A quoi M. Fouillée dit justement qu'il faut ajouter : « et par l'amour ».

point sur lequel on me dispensera d'însister. Mais l'existence des saints nous offre-t-elle, dans les modifications de leur vie corporelle, de quoi nous éclairer sur les mouvements de leur sensibilité? Il semble au premier abord que ce soit là un problème de pure fantaisie. Cherchons cependant.

On a pu croire — et cette opinion a semblé confirmée par une leçon célèbre de Claude Bernard — que dans la sensibilité tout se passe entre le cœur et le cerveau, et que ce sont là les deux seules pièces du mécanisme de l'émotion. A coup sûr, ce sont les deux pièces maîtresses ; c'est par le cerveau que l'image, arrivant par surprise et repoussée, ou bien au contraire évoquée, retenue, caressée, agit sur les mouvements du cœur; puis, c'est bien le cœur qui, sous l'action d'une pression plus ou moins forte, envoie son sang à plein jet ou bien le retient; il livre aussi le cerveau soit à l'excitation d'un afflux sanguin qui nous empourpre, soit à un ralentissement qui nous fait pâlir et nous enlève jusqu'au sentiment de notre existence.

Mais il ne parait pas que ce soit là toute la vérité. Il est encore bien des organes qui concourent à modifier nos sentiments autant que nos sensations ; car, d'un côté , leurs mouvements propres ou leurs sécrétions aflFectent les nerfs qui doivent régler le rythme des grands organes, et d'un autre ils reçoivent eux aussi le contre-coup des mouvements du cœur, quand le sang leur est soit refusé, soit trop libéralement envoyé. Un observateur qui n'est point à dédaigner l'avait remarqué

depuis longtemps, et Tavait enseigné dans ses aphorisnies sur la bile, sur le fiel, sur la rate... La science expérimentale de nos jours s'efforce de nous mieux donner le déterminisme des différentes parties du phénomène; mais elle est très loin de le nier. Peut-être même à son tour en exagère-t-elle l'importance quand, par exemple, elle avance, sur certains faits pathologiques ou sur des expériences d'amphithéâtre, qu'une anesthésie plus ou moins factice de la peau, des muqueuses et de certains viscères pourrait amener une disparition « des phénomènes affectifs de tout ordre » (i). Quoi qu'il en soit, il est certain que nos devanciers n'avaient tort ni quand ils faisaient si largement la part du cœur, ni quand ils réservaient celle d'autres organes : ils avaient peut-être mal expliqué, mais ils avaient bien observé.

Étaient-ils également dans le vrai, quand ils attribuaient à la sensibilité du cœur un rôle plus noble, quand ils en faisaient l'organe du courage, de l'amour, de l'enthousiasme, de la souffrance morale franchement et fortement acceptée et qu'ils attribuaient aux autres organes une influence plus marquée sur les tourments de la jalousie cachée, de l'envie secrète, delà tristesse rongeuse? Tout porte à le croire ; il n'est pas téméraire de l'expliquer par le lien plus étroit qui existe entre le cœur d'une part et d'autre part le cerveau, organe des images

(i) Voyez Rei^ue philosophique de mars 1894^ article du Dr Sollier.

les plus lumineuses, les plus soumises a Faction de notre volonté, les mieux fixées par notre libre adhésion.

Mais n'oublions pas que la vie humaine est un ensemble complexe d'actions et de réactions où le corps et l'esprit se modifient alternativement l'un l'autre. S'il est des dispositions natives de telle ou telle partie de l'organisme qui concourent à une passion plutôt qu'à une autre, il est aussi des habitudes volontaires qui enrayent ou qui accélèrent ce mouvement, qui créent même dans cette sensibilité mixte des courants plus ou moins puissants. Bien des hagiographes l'ont remarqué à l'occasion de leurs personnages : la colère, la haine, la douleur contractent les vaisseaux, ralentissent le mouvement des fluides et produisent des obstructions, tandis que l'espérance, la joie de l'amour divin « qui est toujours régulier » dilatent le cœur et les vaisseaux, « active le mouvement des fluides et augmente les esprits ». Tel est du moins le vieux langage qui n'est pas si éloigné qu'on peut le croire des théories de la physiologie contemporaine.

Reportons-nous maintenant à nos saints. Il suflit de rappeler d'un mot le genre de vie de l'immense majorité d'entre eux pour être convaincu que leur sobriété, leur continence, leurs austérités ont dû simplifier en eux bien des mouvements émanés des organes de la vie végétative ou animale. Chaque cellule des Chartreux oflFre sur sa porte extérieure une devise latine. La première sur laquelle je tombais dans ma visite au grand couvent du Dauphiné, con-

tenait ces mots : « estote sobrîi, sîmpllcesetquieti)). Sobriété, simplicité, tranquillité, belle gradation, dans laquelle le premier terme entraîne nécessairement les deux autres ! Celui qui Tavait résumée ainsi était bien d'accord avec un des plus ingénieux moralistes de l'antiquité. A deux reprises diflPérentes, Sénèque affirme que le bien-être est l'aliment de la colère... « Lejjrinçipal aliment de la co|ère, dit-il encore ailleurs, est le luxe et la mollesse. » Paradoxe apparent, vérité profonde (i), que j'ai eu plus d'une fois l'occasion de vérifier dans le monde du crime où, malgré certains préjugés entretenus par les mondains, il faut moins se défier de ceux qui souffrent que de ceux qui jouissent! Mais ne nous écartons pas! Contentons-nous de maintenir que par répercussion physiologique non moins que par un ensemble d'habitudes imposées à toutes les facultés de l'esprit même, l'apaisement des appétits doit amener l'apaisement d'une portion considérable de la sensibilité.

Il n'en est pas de même du cœur proprement dit et du mode de sensibilité qu'il gouverne. C'est un document symbolique, si l'on veut, très instructif a coup sûr, que l'autopsie faite (2) de saint Philippe de Néri. Les organes inférieurs étaient atrophiés : mais le cœur avait subi une dilatation telle

(i) Observons seulement que le luxe est une chose relative, et que ce qui paraît mesquin pour un Parisien peut encore surexciter l'orgueil et la sensualité d'un villageois.

(a) Par Cesalpino et deux autres chirurgiens célèbres du temps. Pareil fait a été relevé sur les restes du P. de Condren.

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qu'il avait dû, pour se faire place, refouler une des côtes et s'ouvrir une sorte de cavité artificielle. De là chez lui une circulation intense et une chaleur générale qui défiait toutes les froidures : de là aussi — on peut le penser — ces accès de verve humo-^ ristique entrecoupant les effusions de cet amour ardent qui lui faisait dire : « Rien n'est dur comme de vivre à qui aime vraiment Dieu. »

Ces phénomènes singuliers de l'organe physiologique du cœur, on sait qu'ils sont fréquents chez les saints. Je n'examine pas ici les cas les plus extraordinaires et ceux que la piété catholique a le droit de tenir pour vraiment surnaturels, comme la transverbération du cœur de sainte Thérèse et Comme ces visions dans lesquelles plus d'un mystique a senti, dit-il, que le Christ lui-même lui donnait son cœur en échange du sien. §^jQi&^dûUtâil Çgg§j pa§jçiéfen(Ju de voir dans la plupart de aç5 ré- ^g[js l'ejOEfî^ d'une imagination qui, du sentin^entd'un trouble corporel se laisse emporter à ujae vision symbolique et la preud injpLOcemmejQt pour une réa- 1^ En tout cas, s'il est vrai que le miracle même, pour se réaliser, met en jeu des forces naturelles, il a bien fallu que le personnage éprouvât un changement physique dans cette partie de son organisme. Or non-seulement il l'a senti; mais les résultats de la modification matérielle, soit sur le cœur même, soit sur des organes frappés d'afflux sanguin et de stigmates, ont été constatés bien des fois dans des procès-verbaux authentiques.

« Dès que je le vis (Jésus) clairement des yeux de

l'âme, comme je Favais demandé, pauvre, douloureux, méprisé (dit la Bienheureuse Angèle de Foligno) je sentis une douleur poignante, comme si mon cœur allait se briser... » — Ce n'est peut-être là que l'expression à peine exagérée de ce qu'éprouvent, dans les grandes circonstances de la vie, les plus sensibles d'entre nous. Il y avait déjà plus chez Madeleine de Pazzi. Notre-Seigneur lui apparut un jour pour lui montrer son cœur; et, à partir de ce moment, « pour soulager l'incendîe qui la dévorait, elle était obligée d'entrouvrir ses habits ou de se répandre en d'interminables paroles qui ressemblaient à des chants. » Sainte Catherine de Gênes croyait avoir une plaie dans la poitrine. Pour remède elle tenait souvent la main sur son cœur, qui haletait. Dix-huit mois après sa mort, elle fut exhumée; son corps était intact; l'ensemble de la peau était jaune, « mais la peau qui répondait au cœur était encore toute rouge. » On sait que des phénomènes analogues et plus surprenants encore ont été remarqués sur les cœurs de sainte Jeanne de Chantai et de saint François de Sales.

Ces merveilles méritent bien des commentaires... qui ont d'ailleurs été faits avec autant d'éloquence que d'autorité. Ici, et au point de vue particulier qui nous occupe, j'en retiens surtout ceci : elles nous expliquent comment la sensibilité des saints a bien eu ce caractère cordial qui se prête plus que tous les autres à une étroite union entre le corps et l'esprit, entre le mouvement du sang et le mouvement des idées.

On le comprendra maintenant, ce qui importe le

plus pour juger la sensibilité de ces hommes d'élite, ce n'est pas encore tant leur capacité de jouir ou de souffrir, c'est leur disposition à jouir ou à souffrir pour telle cause ou pour telle idée. La croyance commande l'amour, l'amour commande les images, et celles-ci provoquent les émotions qui traduisent visiblement les sentiments -intérieurs. Or, le monde croît volontiers que le mystique est devenu insensible parce que la terre ne l'émeut plus, et le mystique croit au contraire que c'est dans les années antérieures à sa conversion que sa sensibilité était morte, et que c'est la grâce, qui l'a ravivée. «Alors, dit sainte Thérèse, mon cœur était si dur que j'aurais pu lire toute la passion sans verser une seule larme, et une telle insensibilité me désolait. » Et plus loin : « ces larmes, fruit en quelque sorte de nos efforts soutenus par le secours divin, sont d'une inestimable valeur, et ce n'est pas assez de tous les travaux du monde pour en acheter une seule. »

Quand le saint souffre ainsi avec le Christ, cesset-il de ressentir ses propres souffrances? Cesse-t-il d'être ému par les passions communes de l'humanité ? Quelquefois oui; mais plus souvent, selon les expressions de Benoît XIV, le sens n'est pas éteint, il n'est que soumis. Qu'il s'agisse du martyre physique et des tortures matérielles qui l'accompagnent, ou qu'il s'agisse de ce martyre moral qui a éprouvé tant de grandes âmes, on peut leur appliquer ces paroles de saint Bernard (i) : « Où est alors l'âme du

(i) Sermon 6i. (Reproduites par beaucoup de saints qui sans nul doute .y avaient retrouvé leur propre expérience.)

vaillant? Elle est en sûreté : car elle est dans les entrailles de Jésus. Si elle était dans les siennes propres et les fouillait de son regard, elle sentirait le fer qui les perce, la douleur lui deviendrait intolérable, elle y succomberait ou la repousserait. Mais ne nous étonnons pas si, volontairement sortie de son corps, elle n'en sent plus les douleurs : la sensibilité chez lui n'est pas anéantie, elle n'est que vaincue ; et ce qui l'avait transformée, ce ri est pas la stupeur y cest V amour. » Non stupor^ sed amor! Voilà encore une formule d'une précision toute latine en même temps que toute scientifique. Qu'elle nous serve à distinguer de mieux en mieux l'état psychologique des saints de l'état de ceux qui n'ont avec lui qu'une si trompeuse ressemblance, les moines bouddhistes, les fakkirs, les malades et, puisqu'il faut les nommer une fois de plus, les hystériques.

L'auteur des deux récents volumes sur l'hystérie, qui a appelé sainte Thérèse a la patronne » de ses malades, a dû penser plus d'une fois à elle et à ses pareilles quand il a traité çà et là des altérations des émotions. Tantôt il insiste avec ses devanciers sur les émotions « exagérées et perverties » dont les attaques hystériques sont le plus souvent des manifestations : ailleurs il montre comment l'émotion familière du sujet se développe isolément et sans contre-poids. Cette dernière observation le conduit à une autre qui ne la contredit qu'en apparence et qui paraît très juste : c'est que les hystériques ont en réalité moins d'émotions qu'on ne le

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croit ; car « leur caractère principal est ici , comme toujours, une diminution des phénomènes psychologiques... Ces malades sont, en général, fort indifférents, au moins pour tout ce qui ne se rattache pas à un petit nombre d'idées fixes... Leurs émotions sont exagérées, disproportionnées, mais monotones et peu nombreuses. »

Je l'avouerai sincèrement, je crois que si sainte Thérèse — qui a donné une si étonnante et si exacte description des quatre grandes formes de la mélancolie — lisait ces lignes, elle y reconnaîtrait sans hésiter l'état de plus d'une de ces religieuses qu'elle se voyait obligée de soigner (i). Mais ici pas plus qu'ailleursil ne faut confondre le mystique malade avec le saint. Qui voudrait, sous une semblable description, retrouver les caractères si riches et si divers d'une sainte Thérèse, d'une sainte Chantai, d'un saint Bernard ou d'un saint François de Sales?

Je sais bien que l'on dira : « Vos personnages ont, en présence d'un crucifix, des émotions qui les bouleversent, et ils apprendront sans émotion une révolution qui troublera tout un pays ! » Admettons-le. D'autres répondront que parmi ceux qui font cette objection, plus d'un sera tourmenté par

(i) Et particulièrement de la « pauvre extatique » qu'elle avait guérie — en la faisant mieux manger. — Je ne crains donc pas de rapprocher encore ce souvenir du passage suivant de M. Pierre Janet : a Souvent, grâce au repos, à une meilleure alimentation^ à plus de sommeil, la malade va mieux j alors elle retrouve des émotions qui avaient disparu. •

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des fictions inutiles et sera insensible à la passion du Christ qui a sauvé Thumanité. Miais Targumeiit le plus subtil de Taliéniste ne serait-il pas caché dans cette partie de son observation? : « Les hystériques perdent surtout les émotions sociales, altruistes, qui sont les plus complexes de toutes (i). »

Eh bien îles saints ont-ils perdu ces émotions? Le chercher sera pénétrer encore dans la psychologie intime de nos héros, tout en achevant d'éclairer les traits extérieurs de leurs physionomies et de leurs personnes. Demandons-nous donc ce qu'aiment les saints.

Qui ils aiment? Dieu, assurément. De cette vérité personne ne doute. Osons même dire qu'on est porté à l'exagérer en ce sens qu'on croit assez facilement qu'ils n'aiment que Dieu.

Ici encore il faut se rendre compte du développement graduel de la sainteté (Platon eût dit de sa dialectique, et beaucoup diraient aujourd'hui de son évolution). On se tromperait donc certainement, si l'on prétendait surprendre et fixer en quelque sorte la sainteté au moment précis où elle fait ses plus pénibles sacrifices. Mais le moine et le religieux n'existent-ils que le jour où ils aspirent k couper les

(i) Elles devraient l'être en tous cas; mais si l'assertion paraît exacte en théorie^ l'est-elle toujours en fait.^* L'analyse d'un La Rochefoucauld simplifie terriblement cette complexité en ramenant toutes les inclinations sociales à i'amour-propre. Or quelles sont les âmes chez lesquelles risque de se vérifier la formule de l'impitoyable moraliste? Sontce les âmes vulsraires ou les âmes des saints.^

derniers liens qui les enchaînent au monde? Sainte Chantai n'a-t-elle été sainte que quand elle a passé sur le corps de son fils? Il serait plus juste de dire qu'elle accomplissait là un acte que sa sainteté prolongée devait justifier et pouvait seule justifier. Saint Jean de la Croix nous a appris qu'il fallait passer par une certaine nuit des sens et delà mémoire pour arriver ensuite au plein jour d'une imagination et d'une intelligence illuminant les choses mêmes de la terre. Ainsi faut-il dire que le saint passe par une nuit du cœur, mais qu'il n'y reste pas. Le lendemain de sa prise d'habit, une religieuse (i) écrivait: ((Selon la règle du noviciat, j'avais brisé toutes mes correspondances... Ce sont s urtout ces sacrifices de cœur, ce détachement uni- .^rgrsel^ que Dieu nous demande, à nous, pauvres s filles, qui n'avons plus sur terre ni pays, ni patrie, ri ly^arents, ni ataiis... » Mais, arrivée là, elle se re- \ prend vite, et, sans même interrompre sa phrase, elle poursuit en disant : <( Ou plutôt je me trompe, je monde entier nous est ouvert, puisque saint Vincent de^Paul nous l'a dit^ etnotre amour enveloppe le monde entier. »

La jeune religieuse parlait là, en effet, le langage dés saints. Avant saint Vincent de Paul, sainte Catherine de Sienne aimait à dire : <( Ce qui fait que les serviteurs de Dieu aiment tant la créature, c'est qu'ils voient combien l'aime le Christ : et la condi-

(i) Voyez la fie de la Mère Marie de Sales-Chappuis (à la Visitation de la rue de Vaugirard)^ p. 353.

tîon de l'amour, c'est d'aimer ce qu'aime celui que nous aimons. » C'est là une pensée qu'elle répèle bien des fois (i). Aussi les contemporains parlent-ils des innombrables réconciliations qu'elle opérait et qui furent une des causes principales de sa grande influence sur les aflfaires publiques de son pays. Mais bien d'autres saints encore, qui n'ont agi qu'en secret ou dans des œuvres cachées, ont exprimé cette même vérité, que, quand Jésus crucifié entrait dans une âme, il y amenait avec lui celte humanité dont il avait porté sur la croix toutes, les affliclions et toutes les espérances. I J.a. I9i.de la sainteté est de se détacher de imit ce I en^quoi on nese çocaplaît que par amaur-propre. Cette règle est tellement absolue qu'elle s'étend jusqu'aux a consolations spirituelles. » Oui, c'est là un principe de tous les grands mystiques, que a les aridités et les sécheresses » ont pour fin et pour utilité principale de détacher l'âme, non pas des biens surnaturels, mais de l'amour sensible et personnel qu'elle peut leur porter. Une fois quel'amourpropre est anéanti, la barrière tombe; et non-seulement il n'est plus prescrit de se détacher de tout, mais il est ordonné de tout aimer, pourvu que ce soit « pour l'amour de Dieu. »

On m'arrêtera ici pour me dire : aimer le monde entier, c'est n'aimer personne, et cet amour universel est précisément ce qui tue les affections naturelJes. — Est-ce n'aimer personne, répondrai-je,

(1) Voyez Lettres^ i, i'i'j\ II, 327.

que d'exercer la charité, ainsi que Toiil fait les saints, envers les pauvres pour lesquels ils se dépouillent de leurs vêtements et se privent de nourriture — envers les malades dont ils baisent les plaies — envers les pèlerins et les étrangers dont ils se font les hôtes gratuits — envers les orphelins et les enfants trouvés auxquels ils rendent une famille

— envers les lépreux, les teigneux et les pestiférés dont ils affrontent la contagion sans autre défense que leur foi et leurs prières — envers les captifs qu'ils rachètent au prix de leur propre liberté — envers les esclaves qu'ils affranchissent — envers les nègres qu'ils défendent contre l'emportement belliqueux du vainqueur — envers les galériens ou condamnés à mort qu'ils assistent comme le faisait la vierge de Sienne — envers les filles pauvres et exposées au mal, auxquelles ils ouvrent des refuges

— enfin et surtout envers les affligés, les pécheurs et les pécheresses, pour lesquels ils ressentent la pitié passionnée et la miséricorde de Jésus? Il n'y a point de pasteur, point d'apôtre, point de Père digne de ce nom qui ne doive s'écrier, à chaque instant du jour, avec saint Paul : « Qui est faible sans que je m'affaiblisse avec lui? Qui est scandalisé sans que je brûle? »... Qui souffre, à ma connaissance, de quelque manière que ce soit, sans que je souffre avec lui?

Quant aux affections naturelles, je crois qu'elles sont toujours chez eux également, quoique diversement, puissantes. La façon particulière dont ils les ressentent dépend des conditions d' « état »

dans lesquelles ils se trouvent placés. Un saint ou une sainte sont-ils engagés dans les liens du mariage ; il leur arrivera d'être les modèles des époux, je dis au regard même de l'amour humain. Ni sainte Brigitte, ni saint Louis, ni sainte Elisabeth de Hongrie, ni sainte Chantai — quels qu'aient été les progrès ultérieurs de leur sainteté — n'ont jamais éprouvé aucune difficulté à concilier cet amour humain et l'amour divin. Est-ce par le premier qu'ils avaient débuté? Il n'y aurait eu là rien d'impossible. Tout devoir d'état accompli selonjajoiet ayi«0*çoeur mène à Dieu. C'est du père selon la nature que l'enfant s'élève ou se laisse conduire à l'idée du Père qui est aux cieûx. Pourquoi, de l'amour qu'elle a pour son époux selon la chair, la femme ne se sentirait- elle pas portée à un amour plus vif encore pour celui que le langage mystique appelle si fréquemment l'Epoux de l'âme? Saint Bernard a écrit textuellement (i) : « L'amour commence par la chair et il finit par l'esprit. » Et sainte Catherine de Sienne, avec un langage encore plus précis, écrit que rien ne triomphe du cœur de l'homme comme l'amour : « car, dit-elle, il a été fait par amour, et c'est pour cela qu'il est porté à aimer. L'homme est fait par amour quant à l'âme et quant au corps... Par amour, Dieu l'a créé à son image et ressemblance ; par amour aussi, son père et sa mère lui ont donné l'existence. »

(i) Ép. II, citée dans la nouvelle f^ie de saint Bernard^ par l'abbë Vacandard, I, i83.

Il est vrai que, lorsqu'elle redescend au père ou à Tépoux temporel, l'âme redescend avec un amour qui s'est épuré. Mais s'épurer n'est pas s'amoindrir. L'accord en tout cas paraissait aux saints si facile, que cette sorte de mouvement alternatif n'exigeait d'eux ni longue préparation ni longues phases, et il se renouvelait pour eux tous les jours. Sainte Elisabeth de Hongrie s'ingéniait avec son mari à trouver les moyens de le quitter le moins possible ; car ils s'aimaient, dit un contemporain, au-delà de ce qu'il | est possible de croire [supra quam credi valeat) . Le \ jour où, fouillant familièrement dans l'aumônière \ de son mari, elle apprit par hasard qu'il s'était en- | gagé à partir pour la croisade, la première émo- | tion qu'elle en éprouva fut si violente, qu'elle s'é- i vanouit. Lorsqu'il fallait qu'elle restât seule, elle se ' précipitait sur les appareils de la pénitence, et elle I en usait comme si elle n'eût eu d'amour que pour son Dieu. Dès qu'on lui annonçait le retour de son ' époux, elle se parait selon son rang et de son mieux, pour lui plaire, bien que sa beauté naturelle et leur aflfection réciproque y eussent amplement suffi. . Dans leur latin naïf et sans crainte, les chroniques ;. du temps racontent que le soir elle se mortifiait durement pour aller ensuite au lit conjugal avec . son agrément et sa gaieté (i) [ad lectumque mariti ' reversa hilarem se exhibait et jucundam) . Mais, re- ' tournée du service de Dieu à ses devoirs de femme.

(i) Je n'ai pas besoin de renvoyer à la délicieuse Fie de sainte Elisabeth, par Montaiemhert. Paris, LecoftVc.

ce n'était pas seulement à son mari qu'elle ouvrait , un cœur dilaté : c'était aux pauvres, aux mendiants, l aux endettés, aux malades abandonnés et aux mourants ; il lui arrivait d'ensevelir elle-même des morts dans des draps de son propre lit et de suivre avec recueillement le cercueil du dernier de ses sujets.

Soit! dira-t-on. Mais que faites- vous des saints qui ont rompu avec la famille et avec le monde ? — Je dirai qu'ils ont rompu de chers liens pour les renouer d'une autre manière. Ils avaient besoin de les renouer : leur nature le leur demandait autant que leur devoir. La plupart de ceux qui quittent ainsi leur père et leur mère se reconnaîtraient, je crois, dans ces paroles de sainte Thérèse : « Oui, je dis vrai, et le souvenir m'en est encore présent, lorsque je sortis de la maison de mon père, j'éprouvai comme les douleurs de l'agonie, et je ne crois pas que la dernière heure me puisse réserver des angoisses plus cruelles. Je sentis tous mes os qui allaient se détacher les uns des autres (i). » Aussi faut-il toujours se souvenir que, quand l'âme du saint revient à la terre et lui rapporte avec son amour naturel l'amour nouveau qu'elle a puisé au contact du cœur du Christ, elle les distribue l'un et l'autre selon les relations que commandent les devoirs primordiaux et selon celles que permet la liberté des âmes.

Ce n'est pas seulement sainte Chantai qui, après avoir fondé son Ordre, ne s'en occupe pas moins à

(i) Sa (7>^ p. 3o.

marier ses filles et son fils et obtient de ce dernier ce témoignage (i) que, si elle fût restée dans le monde, son amour maternel et sa « non pareille prudence » n'auraient pu rien inventer de meilleur pour lui que ce qu'elle a su lui trouver. Ce n'est pas seulement elle qui continue à aimer les siens avec une telle intensité, que la douleur qu'elle ressent ou de leur perte ou même des chagrins qu'ils éprouvent à leur tour par la perte d'un mari ou d'un enfant, met en danger sa propre existence. La grande carmélite, elle aussi, du fond de son couvent, suit ses frères et sœurs, les établit et les marie, s'intéresse k leurs affaires et les conseille. Pour le simple croyant déjà, comment la famille qpi se continue au delà de la terre serait-elle diminuée devant la foi? Que serat-elle donc pour une sainte qui peut raconter ce* que racontait sainte Thérèse, donnant là tout au moins le symbole des préoccupations intimes de son cœur : « Je me sentis transportée au ciel, et les premières personnes que j'y vis Xureivt ipon père et ma mère. »

De telles âmes ne doivent pas seulement dire que « personne n'a trop d'esprit », elles doivent être encore plus persuadées que personne n'a trop d'amour, et qu'à la condition de puiser à la vraie source, personne ne saurait en manquer pour quelque créature que ce soit. Le premier de ces deux sentiments, je le retrouve non seulement dans sainte

(i) V. M»'" fiougaud, Histoire de sainte Chantai, 11^ 89. Cf.

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