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Le Bon, Psychologie des foules

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mais elles n'en sont pas moins observées. Nous vivons tous dans un cercle restreint, où nous trouvons nos amis, nos invités, nos gendres et nos brus.

Les mésalliances sont assurément possibles en Europe, elles sont impossibles dans l'Inde. Mais si là la religion les défend, chez nous l'opinion publique et les habitudes les rendent fort rares. Et au fond l'analogie est complète (1).

Avançons encore. Nous trouvons la classe supérieure à la caste par l'étendue. Si le lien psychologique de la secte c'est la communauté et la foi, et celui de la caste la communauté des professions, le lien psychologique de la classe, c'est la communauté des intérêts.

Moins précise dans ses limites, plus diffuse et moins compacte que la caste et que la secte, la classe représente aujourd'hui la véritable foule à l'état dynamique, qui peut d'un moment à l'autre descendre sur la place et devenir statiquement une foule. Et c'est au point de vue sociologique la foule la plus terrible ; c'est celle qui aujourd'hui a pris une attitude belliqueuse et qui par son attitude et ses enseignements prépare les coups de brutalité des multitudes de la rue.

On parle de lutte des classes et au point de vue théorique et dans la vie normale et pacifique cela signifie seulement une lutte d'idées par des moyens légaux. Toute-

1. Voir Le Bon, op. loc. cit., — et consulter sur le sujet: Bagehot, Lois scientifiques du développement des nations, Paris, Alcan, 5 e éd. — Spencer, Introduction à la science sociale, ch. X ; les préjugés de classe. — Vaccaro, Generi e funzione délie leggi penali, Rome, Bocca, 1889, ch. I, — et Cazzaniga, Vambiente, Crémone, 1889.

fois suiVant une occasion, suivant l'audace d'un ou de quelques hommes, suivant la maturité des temps, la lutte des classes se transforme nécessairement en quelque chose de plus matériel et de plus violent, je veux dire, en révolte ou en révolution.

La classe bourgeoise et la classe ouvrière sont aujourd'hui les deux grandes foules, encore dispersées et pour ainsi dire encore en puissance, mais au sein desquelles croit et se développe le germe qui les réunira sous peu et qui pourra les jeter Tune contre l'autre comme deux ennemis implacables qui ont pendant longtemps couvé une haine inéluctable.

Et enfin nous arrivons à l'Etat.

Tocqueville disait : les classes dont se compose la société forment comme autant de nations distinctes (1). Ce sont en effet les collectivités les plus vastes avant d'arriver à la nation, à l'Etat.

C'est le type le plus parfait de l'organisation de la foule, et le type dernier et suprême, pourrait-on dire, s'il n'y avait pas une autre collectivité supérieure par le nombre et l'extension, la collectivité formée par la race.

Le lien qui unit entre eux tous les citoyens d'un Etat, c'est la langue et la nationalité (2). Au-dessus de l'Etat il n'y a que les foules déterminées par la race et qui peuvent comprendre plusieurs Etats. Et ce sont, comme

h. Tocqueville, La démocratie en Amérique, t. 1, ch. IV.

Z. Parfois aussi — et surtout dans les temps passés — la raison politique unissait dans un seul Etat des peuples de langues et de nationalités différentes. Il va de soi que ces Etats auront présenté une union psychologique moins solide que le6 autres, comme tout ce qui est forcé en face de ce qui est spontané.

les Etats et comme les classes, des agrégats humains, qui, d'un moment à l'autre, peuvent se transformer en foules violentes. Mais alors, et justement parce que leur évolution et leur organisation sont plus développées, leurs multitudes ont nom armées et leurs violences ont nom guerres, et elles ont le sceau de la légitimité, inconnu des autres foules. Danscet ordre d'idées on pourrait définir la guerre : la forme suprême du crime collectif.

Résumons-nous.

Si vous montrez une chaîne à une personne, et que, par un effet d'optique, vous vousarrangiez de façon à ne laisser apercevoir à cette personne que le premier et le dernier anneau, elle dira forcément qu'entre ces anneaux extrêmes, qu'elle peut seuls voir, il n'y a aucun lien.

Détruisez l'effet d'optique, arrangez-vous de façon à lui faire voir toute la chaîne, et quelle que soit la distance et la diversité entre les anneaux extrêmes, cette personne devra reconnaître qu'ils sont liés l'un à l'autre.

La course rapide que nous venons de faire à travers la psychologie des divers groupes sociaux suffira, je l'espère, à persuader que ce n'est ni une hérésie, ni un paradoxe d'affirmer que l'Etat moderne est la forme dernière et la plus parfaite à laquelle la foule des hommes primitifs a mis longtemps à parvenir (1).

1. Le lien que je trouve entre la foule et l'Étal et qui aura paru assurément inadmissible à bien des gens, me rappelle l'impression que j*ai ressentie en lisant un jour VOrigine des Espèces de Darwin. Au chapitre III de ce livre merveilleux, l'auteur affirme que l'abon-

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La loi d'évolution, qui règne en souveraine dans le monde social comme ailleurs, explique cette analogie par les deux types extrêmes, qui de prime abord semblent n'avoir rien de commun.

Assurément la distance qui les sépare aujourd'hui est immense ; mais leur origine est la même : on ne peut le nier.

Assurément les lois psychologiques qui les gouvernent sont essentiellement distinctes, mais il ne faut pas oublier que cette diversité va se marquant peu à peu, au fur et à mesure qu'on se dirige des agrégats hétérogènes et anonymes, tels que la foule, aux agrégats homogènes par excellence et non anonymes, comme la secte, la caste ou la classe.

dance du trèfle rouge en Angleterre, dans certains comtés, est proportionnelle au nombre des chats. Je l'avoue, cette affirmation produisit sur moi, dans les premiers moments, une grande surprise et me laissa légèrement incrédule : il me semblait fort difficile que le développement plus ou moins grand de cette plante dépendit de la présence dans le môme lieu d'un nombre plus ou moins grand de ces animaux. Je n'arrivais pas à m'imaginer la relation qu'il pouvait y avoir entre ces deux faits ; je ne découvrais pas le lien qui unissait les deux phénomènes : en bref, je voyais les anneaux extrêmes de la chaîne ; je ne voyais pas les anneaux intermédiaires. Mais, en avançant dans ma lecture, mon étonnement disparaissait. La propagation du trèfle rouge est favorisée par une variété de bourdons qui transportent sa semence ; il y a une espèce de rats des champs qui est l'ennemie de ces bourdons et qui les détruit ; plus il y aura de ces rats de ces champs, moins il y aura de ces bourdons, et évidemment moins le trèfle rouge se trouvera répandu ; or les chats donnent la chasse aux rats des champs ; d'où il résulte que plus le nombre des chats sera grand, moins il y aura de ces rats des champs, plus il y aura de ces bourdons, et, dernière conséquence, plus il y aura de ce trèfle.

La difficulté consiste à découvrir le moment où ces lois changent, à fixer le stade où l'agrégat humain a progressé au point de ne plus permettre la comparaison avec le stade précédent.

Autrefois on ne connaissait que deux psychologies ; la psychologie individuelle et la psychologie sociale ou sociologie. Celle-ci, prise au sens spencérien du mot, n'était qu'une reproduction fidèle dans ses grandes lignes, mais immensément plus complexe et plus vaste, de celle-là. La psychologie individuelle étudie l'homme, la sociologie étudie le corp's social, mais, suivant une loi formulée et démontrée par Herbert Spencer, les caractères de l'agrégat ne peuvent être déterminés que par les caractères des unités qui les composent : la structure donc et les frontières de l'organisme social sont analogues à celles de l'organisme humain : l'individualité sociale, dirait Espinas, est parallèle à l'individualité humaine, la sociologie n'est donc qu'une psychologie en grand, où se reflètent amplifiées et compliquées les lois principales des âmes individuelles ; elle est, suivant l'expression exacte de Tarde, le microscope solaire de la psychologie (1).

Récemment, un peu aussi grâce à une personne qu'il est inutile de nommer, on observa qu'entre ces deux psychologies parallèles qui étudiaient les pôles extrêmes de l'organisme social, la personne et la société, l'atome et le corps, il y avait une autre psychologie qui renversait le principe spencérien, On a en vérité observé que

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