‹ Psychologie des sectesChapitre 19 sur 53 · Voir Le Bon, op cit · texte numérisé non relu

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La secte est une foule triée et permanente : la foule est une secte transitoire et qui n'a pas choisi ses membres. La secte est la forme chronique de la foule ; la foule est la forme aigùe de la secte. La foule est composée d'une multitude de grains de sable sans cohésion ; la secte c'est le bloc de marbre qui résiste à tous les efforts. Quand un sentiment ou une idée — ayant en eux-mêmes une raison de vivre — se glissent dans la foule, ils ne tardent pas à se cristalliser et à former une secte. La secte est donc la première cristallisation de toute doctrine. De l'état confus et amorphe où elle se manifeste à la foule, toute idée doit se préciser dans la forme bien définie de la secte, sauf à devenir plus tard un parti, une école ou une église scientifique, politique ou religieuse.

Aucune foi, que ce soit l'islamisme, le bouddhisme^ le christianisme, le patriotisme, le socialisme, l'anarchie, ne peut ne pas passer par cette phase sectaire. C'est le premier degré où le groupe humain^ en quittant l'indistinct de la foule inconnue, variée et anonyme, s'élève à une spécification et à une intégration qui pourra ensuite mener jusqu'au groupe humain le plus haut et le plus parfait : l'Etat.

Allons encore plus loin.

Si la secte comprend des individus réunis par une idée et par un but communs, — malgré la diversité de naissance, d'éducation et de milieu — la caste réunit au contraire des personnes qui peuvent avoir — et qui ont parfois — des idées et des aspirations diverses, mais qui sont rassemblées par l'identité de profession. La

secte correspond à la communauté de la foi, la caste à la communauté des idées professionnelles. La secte est une association spontanée, la caste est — par bien des côtés — une association forcée'. Après avoir fait choix d'une profession — qu'il soit prêtre, soldat, magistrat — un homme appartient nécessairement à une caste. Personne, au contraire, n'appartient nécessairement à une secte. Et quand on appartient à une caste — fût-on l'homme du monde le plus indépendant — on subit plus ou moins l'influence de ce qui s'appelle : l'esprit de corps.

La caste représente le degré d'organisation le plus élevé dont la foule homogène est susceptible. Elle se compose en effet d'individus qui par leurs goûts, par leur éducation, par leur naissance, par leur .milieu, se ressemblent beaucoup entre eux dans les lignes fondamentales de leur conduite et de leurs habitudes. Il y a même certaines castes — la caste militaire et la caste sacerdotale par exemple — dont les membres finissent par se ressembler dans le maintien, dans la démarche au point que nul déguisement ne leur permette de cacher leur profession.

On pourrait définir la caste une chape de plomb qui pèse sur les personnes qui eniont partie ou pour le moins une teinte uniforme, intellectuelle et morale, qui fait pâlir les couleurs vives et variées de toutes les individualités. Cet unisson de sentiments et d'idées qui se produit dans la foule d'un trait, d'une façon foudroyante, par suggestion (et qui disparaît d'une façon tout aussi foudroyante) s'établit lentement dans la caste, par la

force de l'habitude et de l'hérédité, qui n'est que Tha bitude de .l'histoire, et comme tout ce qui s'acquiert lentement, il est aussi long et impossible de le faire disparaître.

La caste offre à ses membres des idées déjà mâchées, des règles de conduite déjà approuvées ; elle leur enlève, en bref, la fatigue de penser avec leur propre cerveau. Quand on connaît la caste à laquelle appartient un individu, on n'a — pour ainsi dire — qu'à presser un bouton de son mécanisme mental pour voir surgir une série d'opinions et de phrases toutes faites que l'on retrouve identiques dans tout individu de la même caste (1). •

Cette collectivité nombreuse, puissante et éminemment conservatrice est l'analogie la plus saillante que les nations de l'occident puissent présenter avec celles de Tlnde. Dans l'Inde la caste est déterminée par la naissance, et elle se distingue par un trait caractéristique : les personnes d'une caste ne peuvent vivre, manger ou se marier qu'avec les individus de la même caste.

En Europe ce n'est pas toujours la naissance, mais les circonstances ou l'éducation qui déterminent l'entrée d'un individu dans une caste : mais les autres caractéristiques, n'épouser, ne fréquenter, n'inviter à la même table que des gens de la même caste existent pratiquement en Europe comme dans l'Inde. Dans l'Inde ce sont des prescriptions religieuses, partant absolues. En Europe les susdites prescriptions sont fondées sur la coutume ;

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