‹ Psychologie des sectesChapitre 26 sur 53 · L. SETTEMBaim, op. cit., vol. I, p · texte numérisé non relu

L. SETTEMBaim, op. cit., vol. I, p

ruse pour conserver ce qu'ils ont conquis ; et si la politique doit les diviser dans son jugement, la science les réunira et ne fera pour eux qu'une question de forme.

Parfois — mais le cas est rare — la secte conserve — même alors qu'elle est devenue parti et majorité — les systèmes d'action qui ont présidé à sa naissance et à son développement. Cela arrive dans les périodes révolutionnaires courtes et intenses, quand on prend le pouvoir d'assaut et en un moment, et la secte qui, hier, devait encore se défendre contre la majorité qui soutenait une opinion-contraire, se trouve aujourd'hui maîtresse souveraine. Alors le temps manque et partant l'expérience, fille du temps, pour changer de méthodes, et on reste au gouvernement avec les idées et avec les systèmes qu'on avait dans la petite troupe de l'opposition

Voyez les Jacobins. Ils ne changèrent point de caractère pour avoir changé de condition et d'importance politique ; la violence fut toujours et partout leur ligne de conduite. Ils n'eurent le temps de vieillir ni comme hommes, ni comme parti et demeurèrent toujours jeunes ; ils furent toujours une secte, même quand toute la France se concentrait en eux et parlait par leur bouche.

Nous étudierons plus loin l'évolution de l'esprit sectaire passant de la violence au dol : pour le moment, bornons-nous à tracer ce qui constitue pour nous les lignes générales et fondamentales de la psychologie de toute secte.

C'est une loi de nature que, quand un groupe d'hommes se trouve réuni, ces hommes se mettent par instinct sous l'autorité d'un d'entre eux.

Je vous dirais volontiers que c'est là une loi plus qu'humaine, une loi animale. Au fur et à mesure qu'on gravit l'échelje sociologique de même que les organes du corps individuel (1) les organes du corps social se spécialisent et on arrive à Y organisation qui renferme la signification et qui bien plus est synonyme de subordination^).

Un groupe social relativement avancé a besoin d'un chef comme un corps animal relativement avancé a besoin d'un cerveau (3).

1. Le critérium de la perfection vitale accepté par les physiologistes anglais, en général, est le degré où en est arrivée dans tout individu la division du travail et la spécialisation des fonctions. Voir H.S pencer, Les premiers principes , tr. Cazelles, p. 359.

2. Voir Espinas, Des sociétés animales, Paris, Germer Baillière, 2« édition, 4878, p. 474. Page 485, du même volume, on lit : « Une société ne peut s'organiser que grâce à une direction d'une part et à une subordination de l'autre. » Page 227 : « L'individualité est le •caractère dominant dans les derniers rangs du règne animal, l'individualité en quelque sorte absolue. Des êtres d'espèces multiples, et dont le nombre est prodigieux, vivent dans les eaux, sur la terre et sur les autres animaux à l'état d'isolement complet. Un grand nombre de foraminifères, dont les carapaces ont formé des continents, sont isolés physiologiquement. De tels êtres sont faibles, non seulement parce •qu'ils sont petits, mais parce qu'ils sont seuls. Cependant, dès les premiers degrés de l'échelle de la vie, l'association apparaît. Elle se montre encore dès la première phase de la croissance individuelle chez tous les animaux supérieurs. »

* (3) Plus la créature est imparfaite, disait Gœthe, plus les parties en ■sont égales ou semblables et plus elles forment un tout complet. Plus

« La vie de l'homme, écrivait Nordau, est une lutte qu'il est impossible de soutenir sans généraux. Tant qu'il s'agit de lutter d'homme à homme, la masse ne demande qu'un chef aux muscles puissants et habile à jouer des muins. Dans un état plus parfait où l'humanité toute entière lutte contre la nature, elle choisit pour mettre à sa tête l'homme le plus richement doué de cerveau et de ferme volonté » (1).

L'existence de ce chef (que les Français appellent meneur (2) dans tout groupe humain n'a donc pas besoin d'être démontrée; c'est un corollaire spontané du phénomène de l'association.

Et comme tout ce qui provient de la nature intime des choses, elle se vérifie d'abord d'une façon inconsciente, par le consentement tacite de tous, et puis elle devient un fait constant et voulu.

Je m'explique. Les hommes primitifs, comme les animai! y, n'élisaient pas leur chef et ne lui décernaient aucune fonction, aucun devoir, aucun droit spécial ; ils subissaient simplement, par la force de la suggestionne

k cruilure est parfaite et plus les parties deviennent différentes entre elles. Plus les parties se ressemblent, moins elles sont subordonnées les unes aux autres. La subordination des parties indique une créature plus parfaite. » Maudsley, Corpo e mente, traduction de A. Gollina, 1871 p. 202.

L Mas Nordau, Degenerazione, Milan, 1894. vol. II, p. 427.

2 É Le mot est de Tarde, qui croyait dire une chose nouvelle en affirmant que dans toute foule il y a, ouvertement ou secrètement, un instigateur, un meneur. Au contraire, la découverte (fort facile d'ailleurs) avait déjà été faite par d'autres. Voir à ce propos, La folla dciinqtiénte.TuY'm, Bocca, 1895, 2e éd., p. 133, n. 2.

prestige du meilleur (1) d'entre eux et son autorité naissait de la suggestion instinctive des autres. Puis peu à peu cette autorité inconsciemment subie, devint consciemment voulue, et arriva aux formes des élections et des plébiscites qui, s'ils sont sincères, ne sont autre chose que la manifestation consciente de la volonté générale.

Même aujourd'hui, dans les agrégats humains, sinous devons reconnaître qu'il y a toujours un chef, nous devons reconnaître aussi que ce chef tantôt est nommé par la volonté libre et consciente de ceux qui en ont le droit, et tantôt s'impose grâce à sa fascination suggestive.

En général, les groupes sociaux stables et légitimes (ceux que Tarde appellerait des corporations) ont un chef nommé consciemment ou accepté en connaissance de cause : tout bureau a son directeur, tout couvent son supérieur, tout régiment son colonel, toute assemblée son président, toute cour son roi.

Les groupes sociaux, au contraire, ou instables ou illégitimes ont un chef qui naît, dirai-je, par génération spontanée et auquel les membres du groupe se soumettent inconsciemment : tout salon a son coryphée qui mène la conversation, tout parti politique a son leader, toute école scientifique ou artistique, son savant ou son artiste qu'on traite de maître ; toute secte, son homme

1 . Meilleur doit s'entendre, non dans un sens absolu et par rapport à la morale abstraite, mais dans un sens relatif et par rapport aux conditions actuelles et réelles. Voir Vaccaro, Generi e funzioni délie legge penali, et Cimbali, // diritto del più forte.

dont les sectaires attendent la parole comme les disciples l'attendaient de Jésus.

S'il était possible de fixer en quelques mots la différence entre les chefs des divers groupes sociaux, je dirais que dans les groupes légitimes et stables le chef est toujours consciemment vonlu et visible, — dans les groupes illégitimes ou instables il est visible mais fonde son autorité sur la suggestioninconsciente de la majorité, — enfin dans les foules qui sont les groupes les plus transitoires et les plus éphémères, non seulement l'autorité du chef se fonde sur la suggestion inconsciente^ mais le meneur est souvent caché, invisible.

Et, phénomène qui dès l'abord paraîtra étrange, le prestige de ce chef est généralement en raison inverse de la légitimité et de la conscience qui ont présidé à son élection. Un chef de bureau ou un président d'assemblée a, sur ses employés ou sur les membres qu'il préside, une autorité inférieure à celle d'un chef de secte sur ses affiliés ou à celle d'un leader sur les membres de son parti, et ce chef de secte et ce leader ont à leur tour un pouvoir de beaucoup inférieur à celui qu'exerce sur la multitude l'individu obscur et inconnu qui, en certaines occasions, par une phrase ou un geste, devient le despote éventuel et instantané de toute une foule.

Les raisons qui expliquent ce phénomène sont de deux sortes : des raisons personnelles et des raisons collectives. C'est-à-dire qu'elles proviennent des facultés intrinsèques du chef, du meneur, ou des facultés intrinsèques du groupe humain sur lequel ce chef agit.

Evidemment l'autorité et le prestige d'une personne

sur les individus qui l'entourent seront en rapport direct avec l'enthousiasme et avec la foi active que cette per^ sonne met au service des idées qu'elle veut répandre ou du but qu'elle veut atteindre.

Eh bien ! croyez-vous que, en général, cet enthousiasme et cette foi active soient supérieurs chez le chef d un groupe social stable et légitime ou chez le meneur d'un groupe instable et illégitime ? Croyez-vous que le président d'une assemblée ou de toute autre association légitime ait plus de pouvoir qu'un chef de secte pour entraîner les masses ?

La réponse ne peut être douteuse.

Le meneur d'une foule ou d'une secte est avant tout un mené, 11 a été, à son tour, hypnotisé par l'idée dont il s'est ensuite fait l'apôtre. Et cette idée l'a envahi à un tel degré que tout disparaît ou s'obscurcit en dehors d'elle, et que toute opinion contraire à la sienne lui semble une erreur ou une superstition. Tel fut, par exemple, Robespierre, hypnotisé par les idées philosophiques 'de Rousseau et qui, pour les propager, employait les méthodes de l'inquisition (1).

Les meneurs en outre ne sont pas d'habitude des hommes de pensée, mais bien des hommes d'action. Leur intelligence n'est ni vaste ni limpide. Qui voit bien et beaucoup dans le domaine de l'intelligence est généralement conduit à la tolérance, au doute, à l'inaction. Les meneurs, au contraire, sont intolérants, décidés et actifs. Et une idée, un but, une théorie leur sont-ils entrés dans l'esprit, on ne peut être certain qu'ils y domi-

Page 1