Voyez Virgilio, La natura morbosa del dilitto, p
tent l'exception. S'il existe, comme disait Balzac, des hommes-chêne et des hommes-roseau, ce sont assurément les seconds qui constituent la majorité. Pour la plupart des hommes la vie n'est qu'un tissu de compromis ; ne pouvant contraindre le milieu à s'adapter à eux, ils doivent, inéluctablement, s'adapter au milieu. Et c'est pourquoi lorsque le milieu fait diminuer ou presque disparaître la crainte du châtiment et la honte de se voir démasqués, il y a beaucoup d'hommes qui ne sentent plus l'impulsion qui les éloignait du mal ; et ils arrivent, souvent, jusqu'au crime.
Mettons tous la main sur notre conscience, et avouons que, si personne ne nous voyait, ne nous entendait, si nous étions certains que personne ne vint jamais à savoir ce que nous faisons, nous nous permettrions peut-être des indélicatesses, nous dirions peut être des mensonges, et nous commettrions peut-être quelque crime.
Nous pouvons être découverts ; c'est cela qui nous retient (1).
Or cette possibilité qui devient une probabilité pour les crimes communs (2), devient au contraire improbable quand il s'agit d'actions malhonnêtes accomplies dans un but politique et à l'ombre de la politique.
Voici pour l'Italie un fait qui le prouve. Le procès
i. Ces mots, très sceptiques, qui renouvellent l'hypothèse du Crime
du mandarin, de Rousseau, scandaliseront les nombreux Catons
de pacotille. La vérité est que tous, depuis notre enfance, nous avons dit des mensonges, commis de petits péchés et que la seule crainte d'être pris nous arrêtait, alors.
2. Probabilité, d'ailleurs, toute relative. Voir, ci-dessus, Introduction.
commencé il y a quelques années, par la volonté de la Chambre, contre un de nos ex-ministres n'a jamais abouti à rien. Un autre fait : malgré des accusations explicites et documentées, noire magistrature n'a jamais mis en train les nombreux procès qu'on pouvait intenter à un autre de nos ex-ministres. Une autre preuve : le rapport du fameux Comité des Sept qui, chargé de dire la vérité et toute la vérité sur notre Panama, a su au .contraire fort bien la taire, ou s'est borné à des doléances toutes platoniques. Ce qui le prouve enfin, c'est la voix publique, qui ne se trompe pas en ce cas et qui s'élève de la conscience de tout le peuple, pour désigner certains députés, encore estimés, comme des corrompus politiques et raconter comment et à quelle époque les actes de corruption furent commis.
De tels exemples d'une impunité honteuse ne peuvent rester sans influence sur les caractères, assurément point adamantins, d'une grande partie de nos hommes politiques.
Dans le milieu étroit et vigilant de leur province, dans la vie privée calme et modeste, ils auraient sans ïiul doute couservé leur honnêteté ; mais jetez-les dans le milieu si vaste de la politique, aux tolérances et aux indulgences infinies, ayant également l'ironie et le sarcasme à servir aux naïfs qui n'ont pas encore su dépouiller leur honnêteté ingénue; laissez leur apprendre à goûter le charme qu'exerce le titre à' honorable ; donnezleur l'aide complaisante du journalisme ; faites-leur comprendre combien de difficultés disparaissent devant la promesse d'un vote ou devant la menace d'un refus ;
m PSYCHOLOGIE DES SECTES
mettez-les, s'ils sont ministres, assez haut et assez loin de l'œil scrutateur du public pour qu'ils se figurent qu'ils ne seront pas vus ; songez que pour résoudre un problème politique la ligne droite et honnête est la plus longue et la plus ardue ; que la malhonnêteté est un chemin de traverse ; et dites si, avec tous les moyens de cacher cette malhonnêteté, avec, en tous cas, l'assurance, s'ils sont découverts, de pouvoir empêcher qu'elle ne soit punie, dites si la logique ne leur commande pas de la ei>m mettre.
Kl ensuite pour les ministres qui ont une position politique supérieure à celle des autres, et qui personnifient tout le gouvernement, la quasi-certitude de l'impunité s 1 associe à la confiance qu'ils ont dans leur toute-puissance et se complète par elle.
Dans les pays latins il est facile de subir, même sous un régime constitutionnel, la dictature déguisée d'un homme* C'est un besoin du peuple, encore barbare par bien des côtés, de vouloir être guidé, dirigé, commandé pnr quelqu'un. Le peuple crie qu'il veut être libre, mais eu réalité c'est l'esclavage qui lui plaît ou auquel il se fait. Il esl comme un cheval de race qui a besoin du mors pour ;il 1er droit et qui ne saurait atteindre le but de luimême. Aussi quand il s'élève sur l'eau dormante de la médîorrité parlementaire un individu qui a, même avec une foule de défauts, les qualités qui plaisent le plus au peuple : la force, l'orgueil, l'audace, il se trouvera, tôt ou tard, à la tête du gouvernement, porté et maintenu sinon toujours par la faveur populaire, du moins toujours pur cet obscur instinct de servilité, qui est le caractère
fondamental de la psychologie des peuples latins et méridionaux.
Et quand cet individu fait partie du gouvernement, il comprend que c'est la lâcheté des autres qui fait sa toutepuissance et, chose naturelle et fatale, il en use et en abuse.
Toute dictature doit nécessairement aboutir à l'arbitraire, à Tinjustice, au crime, parce que c'est une loi générale que qui peut tout ose tout. Jacoby (1) a magistralement décrit le degré d'enivrement moral et d'alcoolisme intellectuel que produit la toute-puissance sur ceux qui sont parvenus au pouvoir suprême. Tacite écrit, pour expliquer la cruauté de Tibère, qu'il avait été entraîné et transformé par le pouvoir : vi dominationis convulsus et mutatu$(2).
Alfieri disait dans son vers fameux :
Poter mal far grande è al mal far invito (3).
Et les victimes mêmes de cette obsession le reconnaissaient plus encore que les philosophes de l'histoire et que les poètes.
Napoléon avouait à son lit de mort que la « gloire enivre les hommes. »
Or, en tenant compte toutefois de la différence qui •sépare les colosses que j'ai cités des petits grands hommes de notre petit monde contemporain, il me semble que ce vertige du pouvoir peut aussi être une raison des