‹ Psychologie des sectesChapitre 37 sur 53 · Voir l'article si souvent cité de Ferrero · texte numérisé non relu

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m PSYCHOLOGIE DliS SECTES

nage. L'épisode de Renzo dans les Promessi Sposi (quand, épouvanté par la proposition de quelques personnes dans la multitude d'aller chez le Vicaire et de r étrangler, il se révolte, qu'il entend tout à coup gronder autour de lui des menaces verbales et matérielles et qu'il arrive par miracle à échapper à ceux qui voulaient faire de lui justice sommaire), est, bien que du domaine romanesque, un fait d'une psychologie vivante et réelle, dont bien des histoires ont démontré la profonde vérité.

Si donc ce n'est pas par conviction intime, si ce n'est l>;is par suggestion, c'est assurémeut par nécessité, c'estù-dire pour ne pas être insulté et frappé, que l'individu qui se trouve dans une foule en doit suivre les humeurs, les amours et les fureurs ; il doit, si la foule est violente et féroce, montrer lui aussi de la férocité et de la violence.

De même dans les sectes. L'atmosphère qui domine dans ces milieux c'est une atmosphère de révolte et de b tu I alité ; ce sont les instincts ataviques et sauvages de l'homme qu'on cherche à réveiller ; c'est à eux qu'on se fie pour obtenir le but voulu ; et c'est à eux qu'on s'ail rosse comme moyens naturels et uniques de tactique dans la lutte.

Cette bataille, justement parce qu'elle est livrée par les classes inférieures de la société, mal élevées et peu instruites, a lieu par des moyens primitifs, c'est-à-dire quelle met en œuvre les facultés les plus anciennes, et, si je puis dire, les plus animales de l'homme : la force physique el le courage.

La foi en cette force physique, l'adoration de ce cou-

rage, voilà donc de quoi est .faite la religion des sectaires. Si le sort ou le vœu des compagnons a désigné l'un d'eux pour commettre un crime, il doit l'exécuter ; il sait «en effet que, s'il refuse, il sera taxé, comme Renzo, de lâcheté ou d'espionnage. Et bien souvent ce n'est point le sort, ce n'est point non plus le vœu des compagnons, mais c'est une impulsion intime, une auto-suggestion qui les pousse, et qui, idéalisant le crime et donnant au sectaire l'illusion qull est un apôtre, un martyr, lui arme le bras et le pousse à l'assassinat.

L'homme qui, enivré par les cris de la multitude qui l'entoure, frappe ou tue, est au point de vue psychologique fort semblable au sectaire qui, suggestionné par les idées qu'il a entendu développer dans les sociétés secrètes, tire un coup de revolver sur le tyran vrai ou supposé ou le frappe d'un coup de poignard. Ils ne sont tous les deux que les exécuteurs d'un crime pensé par d'autres ; ils sont simplement les automates qui accomplissent ce qu'a voulu une autre pensée. Il n'y a entre eux qu'une différence de degré. Le premier est victime d'une suggestion immédiate, statique et partant plus inconsciente ; le second est victime d'une suggestion médiate, dynamique et partant moins inconsciente. La responsabilité du second sera donc toujours plus grande que celle du premier; mais il ne faut pas oublier que le véritable auteur du crime commis par le premier est un être collectif, la foule ; et que, de même, le véritable auteur du crime commis par le second est aussi un être collectif, la secte.

Dans les deux cas nous sommes en présence d'un vrai

crime* par mimétisme psychique. 1\ y a des animaux qui prennent la couleur des milieux végétaux et minéraux où ils vivent ; ii y a des hommes qui prennent la couleur momie de la secte ; or, c'est la férocité et le Dieu des hommes féroces c'est le courage (1).

Savoir tuer, savoir mourir, voilà, pour eux, la gloire.

Sans compter que savoir commettre courageusement le crime et en savoir supporter héroïquement la punition, qui est la mort la plupart du temps, contribuent à tenir toujours en haleine cette adoration du courage et élèvent Téchafaud au rang de l'autel.

Les vrais criminels politiques, et assurément tous les anarchistes dernièrement condamnés à mort, ont généralement commis leur crime avec le mépris de la vie, et ont subi avec héroïsme le supplice suprême (2). Vaillant, Léauthier, Henry, Meunier, Caserio à la lecture du verdit et sur Técbafaud infâme ont crié d'un cœur joyeux : « Courage camarades et vive l'anarchie ! (3) »

! . S a r le mimétisme psychique qui dérive de l'instinct de conserva- Lion (les animaux prennent en effet la couleur du milieu où ils vivent, justement pour ne pas attirer lss regards des ennemis possibles et pour être mieux défendus), voir W eissmann , Studien zur Descendent ThÇQTi&t Leipzig, 1876, p. 10 et suiv. ; Girard, La Nature, 1878 r \\, 101* : Darwin, Origine délia specie, Turin, 187o, p. 467 et C. Canestrini, La leoria di Darwin, Milan, Dumolard, 1887, 2e éd., p. %\\\ m

^, Bavle avait été frappé de l'héroïsme des régicides au moment de leur exécution et avait écrit : « Chose déplorable que des assassins de celle nature témoignent autant de fermeté que les martyrs les plus Uluslfes de la primitive Eglise. »

3, Léaufliier et Meunier furent condamnés aux travaux forcés à perpétuité : les autres — inutile de le dire — furent exécutés.

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Et c'est un.exemple, un exemple terrible qui exalte pour eux la considération non seulement des compagnons* mais aussi de tout le public. Les compagnons auraient honte, dans des circonstances analogues, de n'en pouvoir faire autant ; le public ne saurait s'empêcher d'avouer que, si ce sont des assassins, ce sont aussi des héros (1).

Si pour les criminels politiques à forme violente, l'adoration du courage est F un des motifs qui les poussent au crime, pour les criminels politiques à forme civilisée et rusée, c'est-à-dire pour ceux qui appartiennent aux classes élevées de la société, députés, ministres, c'est la puissance et la quasi-certitude de l'impunité.

C'est une illusion de croire, si toutefois il y a encore quelqu'un pour le croire, que la plupart des hommes vivent honnêtement pour l'unique désir intime et puissant de faire le bien. Dans la répugnance que nous inspire le mal et qui nous empêche de l'accomplir, la crainte de ses conséquences compte pour beaucoup.

Les hommes dont la nature, selon l'expression de Tommasi (2) « a trempé le caractère de façon que tout événement, d'une nature quelconque, l'ébranlé sans l'abattre » sont extrêmement rares. Malheureusement les âmes fortes qui résistent victorieusement à toute tentation et qui savent éviter tous les dérèglements représen-

1. Sur l'effet produit par les exécutions capitales sur la multitude, voir P. Aubry, La Contagion du meurtre, 2e éd., chap. III, p. 68, et toute l'introduction de mon volume, Le Crime à deux, Lyon, Storck, 1893.

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