‹ Psychologie des sectesChapitre 4 sur 53 · IV. — Plan du livre. Une prédiction des Goncourt · texte numérisé non relu

IV. — Plan du livre. Une prédiction des Goncourt

Rica, un des personnages sympathiques des Lettres Persanes de Montesquieu, à son arrivée à Paris, définit les petites maisons de la manière suivante : « Maisons où les Français enferment quelques fous pour persuader que ceux qui sont dehors ne le sont pas (1) ». La phrase est peut-être aussi vraie que spirituelle, et pourrait s'appliquer aux prisons — ces autres maisons où Ton enferme des coquins pour donner à entendre que ceux qui vivent en liberté sont honnêtes.

En réalité quand on songe au nombre des fautes dont les auteurs restent inconnus (2), au nombre des fautes dont les auteurs sont connus, mais qu'on ne peut, qu'on ne sait ou qu'on ne veut accuser et finalement au nombre de ces actions perfides et immorales qui ne trouvent pas dans le code pénal un article qui les vise, on est bien

4. Montesquieu. Œuvres complètes, tome II, 1. 78, Rica à Usbech. — Paris, 4856, édition de Ch. Lahure.

2. Voir pour les chiffres précis de ce phénomène douloureux et humiliant la Statistica giudiziaria pénale de 4894 et pour ce qui concerne la France l'article de G. Tarde, Délits impoursuivis dans son volume. Essais et mélanges sociologiques, Lyon, Paris, Storck, Masson, 1895. — Quant à l'augmentation des fous, surtout des fous non renfermés, et qui dès lors échappent à la statistique officielle voir E. Morselli. Veredità materiale, intellettuale e morale del secolo XIX. Genova, 1895. — Et Lombroso. La follia nei tempi antichi e nei moderni. — Archivio di psichiatria y ecc, far. V. 1895.

contraint de reconnaître que les condamnés ne sont qu'une petite section, dépourvue de toute chance, de cette nombreuse armée de délinquants qui pour la grandemajorité réussissent à ne pas lier connaissance avec les galères de la patrie.

Un pessimiste pourrait aussi soutenir que les coquins sont plus nombreux que les gens honnêtes, et pour la période que nous traversons, ce ne serait pas là une grande hérésie. Elle ferait le pendant de ce paradoxe énoncé il y a des années à un congrès d'anthropologie criminelle par le professeur Albrechts : il affirmait que l'homme, bien plutôt qu'il ne représente un développement ultérieur à celui du singe, n'en est qu'un descendant dégénéré (1). Certes au point de vue de la mo-. raie, on pourrait douter que l'humanité fût pour soutenir avec avantage la comparaison à une tribu d'anthropoïdes.

Une des causes principales qui expliquent l'incapacité de la police à découvrir et de la justice à punir les délinquants, consiste, suivant moi, dans le fait que la criminalité a changé de forme. De sauvage et brutale, elle est devenue raffinée et policée ; la cruauté l'a cédé au dol, laviolence à l'astuce, le délinquant moderne combat avec le cerveau bien plus qu'avec les muscles. Et cela constitue pour lui un avantage immense.

Nous avons encore sur les malfaiteurs des préjugée analogues à ceux que nous avons sur les fous. Le public

4. Voir Actes du premier congrès d anthropologie criminelle: Rome, 1886. . . . *

en général ne sait se représenter que deux seuls types de folie : la folie du délire et la folie de l'idiotie. L'idée qu'un homme raisonnant avec logique et sans commettre aucune erreur puisse être fou, est une idée qui n'a pas encore germé dans l'esprit du vulgaire. On a eu de ce que je dis une preuve éclatante dans le sourire d'incrédulité qui a accueilli il y a quelques années la fameuse folie raisonnante de Verga (1). Et voici une vieille anecdote, mais qu'il est encore permis de raconter (parce que sans doute on la reproduira encore bien souvent). Un lord anglais en venant de visiter un hôpital de fous demandait au médecin qui l'accompagnait : Mais où sont donc les fous? Tant les hommes qu'il avait vu luiavaient paru sains d'esprit à cause de leur calme et du bon sens de leurs réponses.

Aussi bien il est notoire non seulement que les formes du délire et de l'idiotie sont les plus rares, mais aussi que les maladies mentales ont des manifestations si nombreuses, si diverses et si obscures qu'il est plus difficile de décider si un homme est fou que de résoudre le problème de mathématiques le plus compliqué. Et aujourd'hui on ne fait plus que sourire de l'affirmation présomptueuse de Kant que, la folie étant une maladie de l'esprit, les philosophes peuvent seuls juger de la folie ou du bon sens d'un individu quelconque. Or il se passe pour les criminels quelque chose d'analogue. Le public a ses deux types du voleur et de l'assassin ; et il

1 . A propos du célèbre procès Agnoletti. La folie raisonnante, appellation vraiment peu heureuse, est devenue depuis la folie morale.

ne saurait sortir de là. Voler avec violence, tuer matériellement : voilà les deux actes où paraissent se résumer tous les délits : et nous nous imaginons en outre qu'ils doivent être toujours perpétrés par un homme mal vêtu et avec une « trogne » qui inspire de la défiance et de l'antipathie,

Mais on dira, et cela est vrai, que tous savent que, à côté de ces criminels, il y en a d'autres qui vivent dans le monde élégant, qui s'habillent bien, et qui emploient pour voler d'autres moyens que l'agression à main armée, que le vol adroitement pratiqué, ou que l'escalade nocturne. Mais c'est là une chose que nous savons théoriquement et que nous ne nous rappelons quasiment jamais dans la pratique. L'individu bien vêtu ne nous fait pas peur parce que nous sommes inconsciemment habitués à penser que l'homme riche et cultivé doit être honnête (1).

1. Au contraire, les classes riches et cultivées donnent pour le crime un pour cent bien plus élevé que les clauses pauvres, abstraction faite, dans ces dernières des vagabonds et des individus sans profession connue. En France, par exemple, sur 100.000 individus de la même classe et du sexe masculin, les professions libérales donnent 28 accusés et le com merce 38, les paysans ne donnent que 13. Voir Joly. La France criminelle. Paris L. Cerf, 1889, chap. VIII. — Lokia. (Problemi sociali contemporanei, Milano, Kantorowicz 1895, p. 33) exprimeune opinion opposée : suivant lui « les 88 % des condamnés annuels appartiennent aux classes pauvres, et 12 °/ aux classes riches et partout les pauvres sont loin de former les 88 % de la population totale ». — Mais à l'illustre économiste on peut répondre encore que dans les classes riches il y a bien des criminels déguisés qui échappent au Gode ou que le Code respecte, et en second lieu qu'il tient compte — dans les classes pauvres — de cette population de vagabonds et d'inconnus que nous avons laissés hors de notre comparaison, et où,

Cepe&dant nous croyons trop, malgré le pcoTerbe, que l'habit fait le moine. Et cela est si vrai que lorsqu'il bous arrive de voir sur le banc des accusés un <t monsieur » r l'étonnement est grand et l'intérêt très grand comme pour tout ce qui est rare et inattendu.

Un tel état de choses facilite — comme bien on pense — Timpunité de ces criminels moderne^ puisque dans l'atmosphère confiante qui entoure ces individus, les soupçons sont plus tardifs et plus lents à tomber sur eux. Joignez à cela que leurs crimes — perpétrés pkitèt par l'esprit que par le bras — sont dérobés par des artifices difficiles à mettre à nu.

C'est chose connue que le brigand Tiburzi, en obligeant les propriétaires de terres à lui payer une redevance annuelle pour garantie de leur vie et de leurs biens, avait réussi à transformer le crime en un contrat, le vol en une taxe — merveilleuse métamorphose où on ne sait s'il faut admirer l'astuce de celui qui sait l'accomplir, ou s'il ne faut pas plutôt déplorer l'immorale poltronnerie de qui s'y prête (1) Eh bien ! les brigands... en gants jaunes n'en font-ils donc pas autant ? Le député ou le journaliste qui va chez un directeur de banque et qui reçoit de l'argent pour garder le silence srar

comme on le comprend aisément, il y a un nombre énorme de criminels.

1. Voir mon étude : Brigantaggio moribondo, dans le premier volume du Mondo criminale italiano de A. G. Bianchi, G. Ferrero e S. Sighele (Milan, Zorini, 4893) ; mon opuscule : Un pays de criminels-nés (Lyon, Storck, 4896) ; Fenquête de A. Rossi : Nel regno di Tibursi et l'article de G. Lombroso : Il cervello di Tiburriàaxis la Nuova Antologia du 16 djéc» 1896.

quelque fait peu délicat ou pour soutenir une entreprise immorale (ah ! c'est ici — ou jamais — le cas d'appliquer le proverbe ; la parole est d'argent et le silence est d'or) ne reproduisent-ils pas dans un autre milieu et sous d'autres formes Faction identique à celle que dans la solitude de son maquis commettait Tiburzi?

Au fond, tous les crimes de la société banquière et bourgeoise qui abondent maintenant, ne sont que des transformations du brigandage. Et le brigandage lui aussi comme tout autre mode de Pactivité humaine a ressenti et a subi la loi de l'évolution. Les anciens moyens sont en train de disparaître, et voici les nouveaux qui surgissent. Les vétérans sont à deux doigts de la tombe, mais les recrues serrent les rangs avec une tactique nouvelle et une ardeur égale. Là-bas en Sicile les bandes de Caccamo et de San Mauro ont encore la naïveté de mettre leur vie en danger pour gagner quelques milliers de francs au moyen d'une rançon — à Rome on est plus raffiné : on vole, par exemple, quelques lettres ^compromettantes d'une dame du grand monde et on menace de les vendre à celui qui peut avoir intérêt à les acheter, si celui-ci verse pour leur restitution une somme très élevée. De même l'escroquerie au lieu de se produire brutalement sur la voie publique s'accomplit avec plus de facilité et moins de danger en envoyant, par exemple, une faussé nouvelle de bourse. Hé quoi! ce n'est pas pour rien que nous sommes des modernes, et le télégraphe doit bien servir à quelque chose !

Ce qui surprend bien des gens, ou, tout au moins, ce qui paraît les surprendre, c'est que l'immoralité et le

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crime ainsi modernisés (qu'on me passe ce néologisme) sont tout spécialement répandus dans les hautes classes de la société et dans le monde politique. Maudsley et Buckle souriraient de cette opinion — eux qui ont écrit que l'intelligence est souvent en rapport inverse de la moralité et qu'il est impossible qu'un véritable homme politique puisse ne pas être en même temps un criminel (1).

Regardez les condamnés et les accusés.... absous du Panama français et du Panama italien : parmi eux pas une médiocrité : ce sont des gens fort intelligents et quelques-uns sont des esprits de premier ordre, depuis de Lesseps qui fut la plus illustre victime des scandales français jusqu'au député qui fut la première victime — et la plus tragique de nos scandales.

Devant ces faits on pense involontairement à la phrase du Christ : « Bienheureux les pauvres d'esprit car le royaume des cieux leur appartient ! ». Assurément il est probable que ces derniers vont plutôt au paradis que les hommes de talent.

•Du reste dans notre histoire parlementaire toute récente, nous aussi nous avons des faits qui pourraient prouver combien, en politique, il est difficile d'être habile en restant honnête. Il y a, par aventure, quelques exceptions à cette vérité désolante, mais le malheur est

i. Voir les paroles de Maudsley : « L'expérience prouve que beaucoup d'intelligence peut se trouver uni à peu de moralité et beaucoup de moralité à peu d'intelligence. » {Le crime et la folie, Paris, 1874, I p. 32) — et voir aussi à ce propos et surtout pour l'immoralité des hommes politiques. Buckle, Histoire de la civilisation en Angleterre, v. I, introd. générale.

que la plupart se complaisent à prendre l'exception pour la règle et tombent d'étonnement quand un événement quelconque fait rejaillir les impuretés jusque sur le Parviennent.

Dans cet optimisme il y a un reste des illusions qu'on nourrissait il y a quelques années quand on combattait les gouvernements absolus. Lord Brougham écrivait : « La modération, l'honnêteté, l'amour du bien public, le désintéressement, qui sont vertus étrangères à une cour, s'épanouissent naturellement sur le sol démocratique (1) ». Et en même temps que lui et longtemps après lui, tous croyaient qu'avec la liberté politique l'ère de la moralité politique aurait également surgi. On ne peut le nier, il y a eu progrès. Mais pour être exact, il y a eu plutôt transformation que progrès (2). Sans doute maintenant les citoyens n'ont pas à craindre pour leur vie comme à l'époque où la direction de l'Etat était confiée à la favorite du Prince ou à son confesseur ; sans doute aujourd'hui il n'y a plus de ministres, simples courtisans, qui gouvernent au moyen d'arrêts arbitraires, de l'exil, de la peine de mort ; mais est-ce que l'ère des faveurs, des injustices, des crimes est terminée ?

\ . Lord Brougham : De la démocratie et des gouvernements mixtes, p. 443.

2. Pas de malentendu. Je crois, moi aussi, qu'un gouvernement parlementaire est plus moral qu'un gouvernement absolu, car, suivant la phrase si juste de Cavour, « la pire des chambres vaut mieux que la meilleure des antichambres ». Mais, je soutiens que même la meilleure des Chambres aujourd'hui est devenue, par une série de raisons qu'il serait hors de propos d'analyser ici, une chose fort mauvaise au point de vue de la morale.

Les hommes qui peuvent être nuisibles, on ne les relègue plus, je l'avoue, dans une forteresse quelconque, mais ne dépense-t-on pas de l'argent — l'argent du peuple — pour les empêcher d'arriver à la députa tion? Le peuple, on ne le contraint pas au silence ou à l'obéissance par la terreur et par les menaces — mais ne le trompe-t-on pas au moyen d'une certaine presse composée de mercenaires de la plume, qui veulent, semblet-il, faire revivre les anciennes compagnies d'aventuriers, et qui, comme elles, se mettent à la solde du capitaine qui a le plus d'argent, et qui, comme elles, se révoltent, s'ils sont mal payés ou en sentant sur le chef l'odeur du cadavre ?

Voilà donc le progrès : au lieu du sang, l'or ; au lieu des supplices, la corruption. Assurément nous sommes devenus plus généreux et plus humains.

Les types de civilisation que l'homme a créés jusqu'ici — écrivait Guglielmo Ferrero — sont au nombre de deux : la civilisation reposant sur la violence et la civilisation reposant sur le dol. L'une et l'autre diffèrent fondamentalement par la forme que prend la lutte pour la vie dans chacune d'elles. Dans la civilisation reposant sur la violence, la lutte pour la vie a lieu essentiellement par la force : le pouvoir politique et la richesse sont conquis les armes à la main, soit au détriment des peuples étrangers, soit au détriment des concitoyens plus faibles; la concurrence commerciale entre un peuple et un autre a lieu surtout par les armées et les vais-

.seaux, c'est-à-dire en expulsant par la violence les ennemis des marchés dont on veut être maître ; les procès judiciaires sont résolus par le duel. Dans la civilisation reposant sur le dol, le « struggle for life » a lieu au contraire par l'astuce et la tromperie ; aux duels judiciaires se substitue la guerre de chicanes et de ruses des avocats ; le pouvoir politique est conquis non plus à laide des balles de fermais avec les balles d'argent; l'argent est soulevé des poches d'autrui par des fraudes et des maléfices mystérieux comme le jeu de la bourse ; la guerre commerciale a lieu par le perfectionnement des moyens de production et plus encore des moyens de tromperie, cela revient à dire par d'habiles falsifications qui donnent à l'acheteur l'illusion du bon marché (1).

A la civilisation du premier type appartiennent ou ont appartenu la Corse, une partie de laSardaigne, le Monténégro, les villes italiennes du Moyen- âge et en général presque toutes les civilisations primitives. A la seconde, au contraire, appartiennent tous les peuples civilisés modernes, c'est-à-dire ceux dont le régime capitaliste bourgeois a entièrement envahi toutes les parties de l'organisme.

La distinction entre les deux types, cependant, n'est pas aussi absolue en réalité qu'en théorie : parfois en effet dans le sein de la même Société on trouve mêlés certains caractères d'un type et certains de l'autre, tels deux cours d'eau provenant de directions opposées ; et ils se mêlent surtout dans cette fin de siècle qui —

t . Guglielmo Ferrero : Violenti e frodolenti in Romagna, dans le volume déjà cité : Il mondo criminelle italiano.

comme toutes les époques de transition — recueille et rapproche mille contrastes.

Aujourd'hui on lutte par la violence et par le dol ; plus avec celui-ci qu'avec celle-là ; car en général, on combat par la violence les sociétés étrangères et par le dol les membres de sa propre société. La distinction entre les deux types idéaux demeure toutefois assez évidente pour qu'on puisse les reconnaître, et pour qu'on puisse affirmer qu'ils représentent deux périodes successives dans l'histoire des peuples. D'abord la violence, puis le dol. Tel est Tordre chronologique, qui légitime cette définition, inexacte parce qu'incomplète, mais qui, en ce qui concerne notre sujet, sert à mettre ma pensée en relief : la caractéristique de la barbarie est la violence, la caractéristique de la civilisation, c'est le dol.

Et puisque — comme le disait Virchow — la pathologie suit, même dans le corps social, un procédé identique à celui de la physiologie, nous retrouvons ces deux moyens de lutte — violence et dol -*- aussi dans la criminalité qui peut précisément, en étant fondée sur l'un ou l'autre de ces types, se distinguer en deux formes bien définies.

Le crime — suivant la belle expression d'un philosophe français (1) — a été comparé à l'ombre projetée par la Société. Il est bien naturel que l'ombre reproduise le profil du corps dont elle émane et qu'on puisse juger de celui-ci par celle-là.

Nous assistons en réalité, et peut-être sans avoir la

1 . Gabriel Tarde, dans la préface de : Etudes pénales et sociales. — Lyon, Storck, 1892.

claire conscience de ce que nous voyons — à la manifestation parallèle de deux formes de criminalité : la criminalité atavique, retour de certains individus, dont la constitution physiologique et psychologique est maladive, à des moyens violents dans la lutte pour la vie, et supprimés désormais par la civilisation : l'homicide, le vol et le viol ; et la criminalité évolutive, qui est également perverse et qui Test peut-être davantage en intention, mais qui est beaucoup plus civile dans ses moyens, puisqu'elle a substitué à la force et à la violence l'astuce et le dol.

Quant au premier type de criminalité, il n'y a que peu d'individus fatalement prédisposés au crime pour y figurer ; dans le second on peut en trouver beaucoup : tous ceux qui ne possèdent pas un caractère adamantin, capable de résister aux influences malsaines du milieu extérieur.

La première est un relief héréditaire des époques qui ont précédé la nôtre ; la seconde est un produit de la civilisation. Et à notre époque elles coexistent toutes deux : la criminalité du passé et celle de l'avenir.

Aujourd'hui, en face de l'assassin-né qui tue avec indifférence et qui n'a pas horreur du sang, en face du voleur-né qui force les caisses, en face du violateur de fillettes innocentes — nous avons les types plus aristocratiques, plus jésuites, plus civilisés qui tuent moralement, qui volent des milliers ou des millions sans remuer un meuble, ou sans ouvrir une porte, qui séduisent et abandonnent des jeunes filles sans avoir recours à la violence matérielle ; des individus qui, comme je le

disais tout à l'heure, ont changé la lutte par les muscles en une lutte par le cerveau et qui n'ayant pas naturellement le triste courage de la férocité et de la brutalité ont néanmoins la triste prérogative de la fourberie et de l'astuce.

Cette différence entre les deux formes de criminalité avait été entrevue et incidemment remarquée par quelques écrivains dès les premiers essais de statistique judiciaire et d'application de la méthode expérimentale à la sociologie.

Messedaglia dès 1879 écrivait que « la civilisation a une criminalité propre et caractéristique tout comme la barbarie (1), » et Maury, bien avant lui, avait dit que « les tendances criminelles se transforment et ne se suppriment pas, en suivant purement et simplement la loi universelle de l'adaptation (2) ». Cette observation a été récemment renouvelée d'une façon plus claire et plus précise par Ferrero (3), et elle se présente spontanément à quiconque veut comparer les crimes par exemple d'un Cartouche ou d'un Verzeni (criminels ataviques) à ceux d'un Chambige ou d'un Herz {criminels modernes).

La littérature — qui en ces derniers temps suit de près la vie et la science — nous offre de son côté deux types très connus qui résument et personnifient les deux cri-

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