LE GRIME SECTAIRE
I. — La morale sectaire et, en général, la morale politique sont toujours moins développées que la morale privée. Conclusions qu'en pourrait tirer un misanthrope. Critiques et polémique.
II. — L'immoralité politique et l'immoralité sectaire dans leur essence, dans leurs origines, dans leurs conséquences. Preuves et exemples.
III. — L'homme politique et le sectaire peuvent-ils être des hommes vraiment moraux ?
IV. — La grande et la petite morale. Une phrase de Mirabeau. La politique idéale.
V. — La fonction sociale du crime politique et du crime sectaire. Les espérances des socialistes. Polémique. Conclusion.
Dans le chapitre précédent nous avons analysé la morale privée et la morale sectaire et nous avons cherché à expliquer la coexistence possible de Tune et de l'autre dans le même individu.
Il est temps maintenant d'essayer de tirer une conclusion de la différence entre ces deux morales.
La première loi que nous pouvons énoncer de par les observations exposées ci-dessus est que la morale sectaire et, en général, la morale politique sont moins développées que la morale privée.
Nous avons vu en effet que certaines actions, pour lesquelles la conscience d'un peuple éprouve de plus en plus de répugnance, disparaissent d'aôord des habitudes individuelles, et ensuite des habitudes politiques et sociales, et survivent même souvent dans la vie politique. Tel est par exemple encore aujourd'hui le mensonge ; tel, dans les siècles passés, l'usage du poison ; tel, en partie et dans quelques pays comme la Romagne (province de Bologne, Imol, Forti) l'homicide, qui déshonore absolument un homme s'il est commis dans des intentions privées et personnelles, mais qui ne le déshonore point du tout s'il est commis dans des vues politiques (1).
{. Voir art. cité de Ferrero.
En un mot l'homme, en tant que individu, est beaucoup plus moral qu'en tant que homme politique. Plus on élargit la sphère où il doit agir, plus sa moralité devient indulgente.
Cette constatation vient appuyer la théorie que j'ai exposée et soutenue ailleurs, à savoir : que la collectivité est toujours moins morale que l'individu (1).
J'avais appliqué celte théorie aux foules, aux parlements, aux jurys, aux commissions, aux réunions transitoires, et pour ainsi dire momentanées d'individus: maintenant je peux, par simple déduction logique de ce que je viens de dire, l'appliquer aussi aux autres groupes sociaux, non plus transitoires mais permanents. Les membres d'un parti, d'une secte, d'une nation sont, comme tels, beaucoup moins moraux qu'en tant qu'individus particuliers (2).
Un misanthrope se ferait fort de cette vérité pour haïr encore davantage les hommes çt le monde, et il élargi-
1 ♦ Et de même au point de vue intellectuel. Voir mon volume, La Foifa Delinquente, Turin, Fr. Bocca, 2e éd., 1895.
2 + Je dois faire remarquer que dans mes études de psychologie collective, j'avais jusqu'alors observé que le produit complexe d'un groupe humain donné était pire que celui qu'aurait dû logiquement donner la simple somme des facultés, morales et intellectuelles, des individus qui le composent ; mais, d'autre part, j'avais reconnu que ri[ulividu, considéré individuellement, restait, pour employer une expression de Tarde, « identique à lui-même », c'est-à-dire qu'il n'altérait pas ses facultés. Maintenant, au contraire, il reste démontré que l'individu — par le seul fait de sa présence dans un groupe humain donne, et en dehors du phénomène troublant delà psychologie collective — altère ses qualités personnelles et naturellement les altère en pis- Les deux observations se complètent et ont — comme il est facile de Je voir — des conséquences d'une importance capitale.
rait un des articles du code philosophique d'Adrien Sixte en disant que non seulement « les attaches sociales doivent être réduites à leur minimum pour celui qui veut connaître et dire la vérité (1) », mais que cela doit aussi avoir lieu pour celui qui veut demeurer honnête.
Nous qui ne sommes point misanthrope, nous constatons sans nous épouvanter que « plus l'union sociale et l'association entre les individus s'étendent, moins la morale est rigide » ; et sachant que ce phénomène douloureux est compensé par d'autres de la plus grande utilité, nous en profitons seulement pour juger avec plus de sévérité et d'impartialité les actions malhonnêtes qui ne sont pas accomplies dans un but individuel et égoïste.
En écrivant, il y a quelque temps, (2) pour la première fois, cette phrase que « plus l'union sociale et l'association entre les individus s'étendent, moinsla morale devient rigide » je prévoyais qu'elle attirerait sur moi les foudres de la critique.
En effet les critiques tombèrent dru comme grêle venant tant des esprits timorés, épouvantés de toute idée qui prend la forme d'un paradoxe, que des sociologues socialistes qui virent, à tort, dans mon affirmation la méconnaissance des avantages de l'union sociale et qui se cabrèrent devant une théorie qui leur semblait, erreur ! l'apothéose d'un stupide individualisme.
Je ne répondis pas alors aux attaques; je voulais me réserver de répondre dans ce livre, où la polémique