‹ Psychologie des sectesChapitre 41 sur 53 · P. Bourget, Le Disciple · texte numérisé non relu

P. Bourget, Le Disciple

2. Dans l'opuscule déjà cité : La morale individuale e la morale politica.

aidera à mettre mon idée plus vivement §n relief, et où le lecteur, connaissant toute ma pensée, sera à même déjuger avec plus de compétence et d'impartialité.

Mes adversaires, ou courtois comme mon maître et amiEnricoFerri(l) ou extrêmement désobligeants comme un collaborateur de la Critica Sociale(2), m" oui adressé cette objection : « Affirmer que plus l'union sociale et l'association entre les individus s'étendent, moins la morale devient rigide, c'est se heurter au fait universel que la morale est au contraire le produit spécifique de l'union sociale et progresse en même temps que cette union puisque l'individu isolé n'est ni moral ni immoral. (2)

Mon amiFerri a voulu par là m'apprendre une chose dont il savait bien que j'avais connaissance, et il a voulu en outre forcer ma pensée, ce que, à dire vrai, je n'attendais point de lui.

C'est une naïveté de vouloir apprendre aujourd'hui, je ne dis pas à moi, qui pourtant me range parmi les plus infimes de ceux qui écrivent, mais bien au plus ignorant des collégiens, « que la morale est le produit spécifique de la vie sociale ». C'est un axiome tel que la prétention de l'enseigner comme une nouveauté à qui n'en est pas à l'alphabet rappelle la peine célèbre qu'on

1. Voir la Scuola Positiva, 6 e année, fasc. 6, juin 1896, page précédente et suiv.

2. Voir la Critica Sociale, 1er et 15 juin 1896 et la polémique qui s'en suivit, plus pour la forme que pour le mérite des critiques, 1er et 15 juillet 1896.

3. E. Ferri, Delinquenti ed onesti, dans la Scuola Positiva, déjà cité.

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prenait à porter des vases à Samos ou des chauve-souris à Athènes.

Mais qu'est-ce que cet axiome a de commun avec mon affirmation ?

Ai-je nié, moi, que la morale fût « le produit spécifique de la vie sociale ? » Mais qu'on fouille donc dans mes écrits pour voir s'il y a une hérésie scientifique semblable, et si on la trouve, je rends les armes. J'ai cru pouvoir négliger de faire précéder mon travail d'une vérité présentement si banale, car, autant qu'il dépend de moi, je ne répète point les lieux communs.

Considérant donc comme archi-connue cette vérité qu'on me veut révéler aujourd'hui, je me suis borné à recueillir des faits et à tirer une conclusion de ces faits.

Les faits disaient que l'homme, en tant que particulier, est plus moral que comme membre d'une province, d'une classe, d'un parti, d'une nation. Et j'ai conclu de cela que la morale privée est supérieure à toutes les autres morales, sectaires, régionales, patriotiques et que, par conséquent, plus s'élargit la sphère où un individu doit penser et agir, plus sa conscience aussi s'élargit.

J'ai conclu par les lignes suivantes qui ont provoqué le guêpier et qui pourtant sont synonymes de celles que je viens d'écrire tout à l'heure : « plus la vie sociale et l'association entre individus s'étend, moins la morale devient rigide ».

Mes adversaires, ne pouvant nier les faits (1) s'attaquè-

1. Fcuit! i admet même explicitement (loc. cit.). « Il est très vrai — écrit-il — que la morale politique est toujours inférieure dans son

rent (et je veux bien croire que quelques-uns s'y attaquèrent de bonne foi) à la conclusion, et l'isolant du reste, lui donnèrent une interprétation qui ne pouvait pourtant pas passer par la tête d'un lecteur attentif et consciencieux.

L'anecdote de Talleyrand disant : « Donnez-moi deux lignes de Técriture d'un homme et je vous le fais condamner » est bien vieille ; mais l'application en est toujours récente.

Il y a aussi bien dans le monde de la littérature que dans celui de la diplomatie des fourbes, qui, étant donné un certain nombre de pages, en détachent deux lignes, •les présentent au lecteur sans tenir compte de ce qui était écrit avant ou après et échafaudent sur elles tout un réquisitoire : méthode de critique aussi facile que peu loyale.

Les fourbes m'ont rendu ce service. Ils ont détaché de mes pages la phrase connue que je ne veux pas répéter pour la centième fois, et ils ont dit qu'en parlant ainsi je montrais que j'étais un sociologue métaphysicien, bien mieux une espèce, et une espèce primitive, de théologien qui conçoit l'individu comme un type parfait sorti des mains du créateur, et sur qui la société humaine ne peut exercer qu'une influence corruptrice (1).

développement à la morale individuelle. » L'écrivain de la Critica Sociale faisait la môme affirmation. — Il me faut reconnaître que Colajanni, tout socialiste qu'il est n'a pas donné dans l'équivoque de ses correligionnaires et ne m'a pas attribué des bêtises que je n'ai pas commises : ce dont je le remercie. Voir dans le Secolo du 47 mai 4896 son article sur mon opuscule. 1. Voir la Critica Sociale, déjà citée, numéro du 1er juin 4896.

Et tout cela parce que ces fourbes ont commis une équivoque et m'ont fait dire une chose à laquelle je ne songeais pas le moins du monde.

Assurément, et c'est ce que mes adversaires n'ont pas compris ou ont fait semblant de ne pas comprendre, autre chose est d'admettre que la morale, comme du reste tout ce qu'il y a de beau et d'utile dans le monde, est un produit de la vie sociale (moi douter de cela ! mais nonseulementrhommeisolénepourrait rien fairede bon, mais encore il est impossible de concevoir qu'il existe!) autre chose est de dire que la morale de l'homme,pris en particulier, est plus rigide que celle du sectaire, du citoyen, de l'homme politique, et que par conséquent plus, en ce sens, l'association entre les individus s'étend, ' plus la morale est indulgente.

Ces deux affirmations ne sont nullement contradictoires : elles éclairent au contraire, et font refléter les deux points de vue d'où l'on doit considérer tout phénomène social.

Au point de vue dynamique, c'est-à-dire eu égard à son évolution dans le temps, c'est un axiome de dire que « plus l'association entre les individus se développe, plus la morale fait de progrès » ; au point de vue statique, c'est-à-dire eu égard à un moment donné de l'histoire, on ne peut nier que « plus la vie sociale s'étend, moins la morale devient rigide ». En effet, dans le cercle restreint de la famille, c'est-à-dire, en tant qu'homme privé, Thomme est plus moral que quand on le considère dans des milieux plus vastes, c'est-à-dire, comme membre d'une association, d'un parti, d'une secte, d'une nation.

Je veux espérer que, cela posé, l'équivoque où mes adversaires sont tombés sera éliminée : il me semble que j'ai été clair et même, si je ne me trompe, que j'ai pu convaincre (1).

Je me résume. La morale est allée se développant toujours de plus en plus au fur et à mesure que l'association entre les hommes s'étendait et se perfectionnait ; et il suffirait pour se convaincre de cette vérité, de cet axiome, de jeter un regard sur l'abîme qui sépare notre morale de celle des premières tribus sauvages ; toutefois en marchant vers une perfection, que peut-être les utopistes seuls pensent atteindre, elle n'a pas procédé

i . Une équivoque semblable est survenue à propos d'une de mes autres publications, et il est bon d'en faire ici rapidement l'histoire pour montrer comme il y a dans les critiques une tendance à exagérer . — en l'interprétant — la pensée d'un auteur, pour se donner le plaisir de la combattre. En octobre 1894, j'écrivais dans la Critica Sociale une lettre ouverte à Gabriel Tarde, intitulée : Intelligenza e moralità délia folla. Dans cette lettre, en parlant de la foule et, en général, des réunions statiques d'individus (jurys, commissions, parlements, etc.), j'écrivais « l'union des hommes diminue la moralité de chacun d'eux ». Ce n'était, au fond, que la répétition du principe exposé dans l'introduction de mon volume La Folla Delinquente, principe qui avait obtenu l'approbation générale du monde scientifique. Ferri interpréta cette phrase à la lettre, c'est-à-dire qu'il lui donna un sens universel et — bien entendu — il eut beau jeu pour la combattre. Je lui répondis qu'il m'avait mal compris, et, en effet, il n'était pas permis de supposer qu'un homme — sans être fou — pût poser en théorie absolue que « l'union des hommes empire tout ».

Autant vaudrait alors nier toute la civilisation ! Je voulais dire que lorsque les hommes sont réunis statiquement (foules, jurys, etc.), leur niveau intellectuel et moral, au lieu de s'élever s'abaisse. Voir toute cette polémique dans la 2« édition de la Folla Delinquente, Turin, Bocca. 1895. — Eh bien, cette équivoque n'a pas servi d'enseignement, et, bien mieux, elle a été suivie d'une autre.

comme un organisme unique et indivisible, mais bien comme un corps formé d'autant de parties relativement indépendantes entre elles ; et si toutes ces parties se sont perfectionnées, chacune d'elles s'est perfectionnée à un degré différent suivant les divers milieux sociaux auxquels elle s'appliquait. Et c'est pourquoi nous voyons que la morale privée est plus avancée que la morale sectaire, patriotique, politique, et nous pouvons donc affirmer que statiquement « plus le groupe social où l'homme pense et agit s'étend, moins sa morale devient rigide ».

Telle est dans sa limpidité et dans sa précision toute mon idée, et je défie les hommes de bonne foi de la combattre.

Après avoir débarrassé le terrain de toutes ces critiques, nous pouvons poursuivre notre raisonnement.

Nous avons démontré l'infériorité de la morale politique par rapport à la morale privée. Ce n'est pas là d'ailleurs chose nouvelle et beaucoup avaient, plus ou moins clairement, mis ce fait en lumière.

Platon, persuadé que la vertu se perd au contact de la politique, conseillait au sage de se tenir loin des affaires publiques. Saint-Just donnait le même conseil, analogie étrange et caractéristique ! Saint-Just, l'élève de Robespierre, féroce par froid calcul et moraliste élevé en paroles, disait:«Les leçons que nous a données l'histoire, l'exemple de tous les grands hommes est-il perdu pour l'univers? Ils nous conseillent tous la vie obscure ; les

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cabanes et les vertus sont les grandeurs du monde ; allons habiter aux bords des fleuves et bercer nos enfants (1) ».

La Bruyère écrivait avec une fine ironie : « Je ne mets au-dessus d'un grand politique que celui qui néglige de le devenir et qui se persuade de plus en plus <|iic le monde ne mérite point qu'on s'en occupe (2) » Lîltré disait en exagérant: «Tout progresse sauf la politique (3) » et un vieil ambassadeur donnait à Maxime du Camp cette définition de l'art auquel il avait consacré sa \ic : « Affaire de chantage, de marchandage, et souvent de brigandage (4) ».

Définition qui dès l'abord peut sembler trop sévère, mais qui ne l'est point. En effet dans ses origines, dans sou essence, dans ses conséquences la politique, qu'elle vienne d'en haut ou d'en bas, qu'elle soit sectaire ou patriotique, a toujours été et est encore une immoralité.

Examinez sa période d'incubation, les élections.

Montesquieu, avec l'ingénuité du génie, avait écrit que « le peuple est admirable pour choisir ses représentants (5) ». Pauvre peuple ! Si on lui laissait la liberté de choisir vraiment ses représentants, peut-être Montesquieu aurait-il raison. Mais cette liberté n'existe pas, c'est un vain nom sans objet, une poudre jetée aux yeux

1 . Voir Bûchez et Roux, tome XXXII, 314, cité par Taine, La Ré* rufation, t. M, p. 247.

*>. La Bruyère, Des jugements, LXXY.

3, Littré, De rétablissement de la troisième République,

L Maxime du Camp, Le Crépuscule, p. 250, 5. Montesquieu, Esprit des lois, II, c. II.

du public ; et le philosophe français a donc tout simplement tort.

« La période des élections, dit avec raison Ferrero, constitue pour tous les candidats et pour leurs partisans une vraie phase d'abrutissement moral ; les uns et les autres, même ceux dont la conscience est laplus délicate, recourent sans répugnance aux bassesses Jes plus indécentes, aux mensonges, à la ruse, aux tromperies, aux promesses fallacieuses et reconnues telles, aux restrictions mentales, aux falsifications, aux fraudes. J'ai vu par exemple un candidat juif porté dans un collège de campagne où sa race et sa religion lui auraient fait tort, se dire catholique et se rendre tout le temps des élections à la messe le dimanche dans le centre principal du collège. Nous ne parlons point des falsifications de procès-verbaux, des morts qui votent, des bulletins mal lus, des résultats calculés suivant l'arithmétique du parti, et de tant d'autres fraudes commises avec l'approbation de gens qui, hors de là, seraient en toute conscience et sincérité certains d'être insultés à tort, s'ils s'entendaient traiter de menteurs et d'intrigants (1) ».

Tout cela est exact, et il y aurait encore beaucoup à dire, pour ce qui a trait à l'origine de la vie politique.

Examinez maintenant la politique en pleine fonction.

Robert Walpole achetait les consciences des parlementaires et se vantait de connaître les tarifs. Ce qui n'empêchait pas Macaulay de juger sa conduite^vec une indulgence incroyable : « Au temps où vivait Walpole,

i. Ferrero, loc. cit.

écrit-il, il était impossible de gouverner autrement : son seul crime fut d'employer son argent d'une façon plus utile que ne l'avaient fait ses prédécesseurs et que ne le firent ses successeurs. La Chambre des Communes était dans une de ces situations où il faut gouverner l'assemblée par la corruption ou se résigner à ne la point gouverner. Et il serait trop injuste de blâmer les ministres d'avoir gouverné une assemblée à la seule manière qu'il fût possible. Ils se résignèrent à l'escroquerie parce qu'ils ne pouvaient faire autrement (1) ».

Que les corrompus et les corrupteurs modernes se consolent : ils ont de grands avocats ! c'est d'ailleurs le sort des grands criminels !

Aujourd'hui, il n'y a plus de Walpole, mais il y a pourtant quelqu'un qui lui ressemble. Les Chambres des peuples modernes ne seront peut-être pas aussi vénales que l'était alors la Chambre des Communes ; mais si on ne les achète pas avec de l'argent, les députés peuvent s'acheter au moyen de faveurs. Et on réservera l'argent pour acheter les journalistes. Nous n'avons pas,il est vrai, d'historiens illustres comme Macaulay pour justifier cette vénalité, mais l'esprit servile et le consentement tacite du public le permettent.

Comment les Parlements votent -ils, étant donné ce poison de corruption et tous les autres qu'on peut leur faire absorber ?

« Les lois les plus injustes, écrit Proal (2), ont été vo-

1. Macaulay, Essais sur V histoire d 'Angleterre t p. 439 et suiv.

2. L. Proal, La Criminalité politique, Paris, Alcan, 1895, p. 244.

tées par les assemblées politiques avec la plus grande docilité. Tous les despotes, les empereurs romains, Henri VIII d'Angleterre, Robespierre, le Directoire, Napoléon T r ont trouvé dans les corps politiques un appui absolument dévoué pour toutes les lois qu'ils ont voulu proposer ». Quand Henri VIII eut résolu de se débarrasser de ses femmes, son Parlement l'aida; quand il eut décidé de faire mourir ses premiers ministres, son Parlement les condamna sans aucune forme de procès ; quand enfin il eut pris le parti de faire des lois de sa seule volonté, le Parlement lui en donna le pouvoir (1)».

On pourrait répéter aujourd'hui ces tristes paroles en tenant compte, bien entendu, de la différence entre les temps d'alors et le temps présent. Et récemment n'avons-nous pas vu un Parlement faire toutes les volontés de son Henri VIII, qui n'était pas un roi, mais un ministre ?

Un auteur français parlant de la corruption des lois par la politique a dit : « Le but de la loi devrait être de protéger la liberté et la propriété de tous les citoyens. Au contraire la politique a toujours fait promulguer des lois dans Fintérêt de ceux qui avaient le pouvoir et a rempli la législation d'absurdités et de cruautés hypocrites. Et la persécution légale est plus odieuse que la violence brutale parce qu'elle joint l'hypocrisie h l'iniquité. Les législateurs qui donnent à la persécution le caractère légal sont plus pervers que les bourreaux. Que peut-on imaginer de plus monstrueux par exemple que

1. John Russell, Essai sur V histoire du gouvernement et de la constitution britannique, p. 23.

fe

¥ les lois anglaises qui ont voulu supprimer le catholicisme

ffi. en Irlande? Elles étaient telles que Burke a dit en par-

I lant d'elles qu'elles représentaient l'instrument d'op-

pression le plus habile et le plus puissant qui ait jamais | été inventé par le génie pervers de l'homme pour ruiner,

avilir et dépraver une nation et pour corrompre en elle jusqu'aux sources les plus pures et les plus- inaltérables è de la nature humaine (1). »

Ne croyez-vous pas, toujours en tenant compte de la diversité des temps, que certaines lois actuelles de l'empire russe ou que la conduite du gouvernement turc méritent les critiques enflammées de Burke? Et ne croyez-vous pas aussi que dans d'autres nations, plus civilisées que l'Ours du Nord ou que la Turquie, un système analogue ait étéappliqué avec des formes différentes? Les lois que Bismarck a fait voter contre les socialistes, et qui produisirent par la force fatale des choses un effet contraire à l'effet attendu, n'étaient-elles pas aussi une iniquité? (2)

Examinez maintenant la politique au point de vue de ses conséquences.

Elle corrompt non seulement les juges, qui malgré la rhétorique qui les veut intègres et incorruptibles tout autant que la femme de César, sont des employés qui subissent plus ou moins l'influence venue de haut, mais

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