D’où vient la difficulté du problème idéologique
167. Preuve de la première partie de la seconde thèse : L’intelligence emprunte son objet propre aux choses sensibles. —
168. Seconde partie de la thèse : L’objet de l’intelligence est abstrait. Preuve tirée de la conscience. — 169. Les propriétés de l’objet abstrait. Critique de la terminologie scolastique à ce sujet. — 170. Seconde partie de la thèse : Preuve tirée du langage. — 171. Objections et réponses. — 172. Corollaire: Toute connaissance intellectuelle est abstractive. — 173. Remarque : Les différents degrés d’abstraction.
163. Notions préliminaires : Objet matériel et objet formel de l’intelligence : objet formel commun ou propre. — La question : Quel est V objet de la pensée ? est susceptible d’une double interprétation.
Elle peut signifier, en effet, d’une façon générale : Quels sont les objets accessibles à la pensée ; qu’est-ce qui est compris dans le champ de la connaissance intellectuelle ? La question, ainsi entendue, porte sur l’objet matériel de l’intelligence, elle vise la somme des objets qui sont, n’importe de quelle façon, connaissables par l’intelligence.
Mais ces objets qui tous sont, d’une certaine façon, intelligibles, sont de nature très différente : substance ou accident, corps ou esprit, êtres contingents ou Être nécessaire. Qu’y a-t-il, à proprement parler, d’intelligible chez tous ? Sous quelle formalité, commune à tous, tombent-ils sous les prises de la faculté intellectuelle ?
Cette formalité à raison de laquelle les choses intelligibles
sont intelligibles, on peut l’appeler objet formel commun de l’intelligence ; ainsi se trouve définie la seconde acception de la question posée plus haut : Quel est l'objet de la pensée ?
Cet objet formel, c’est l'être ou le vrai ; l'être désigne toute chose soit existante, soit possible ; le vrai désigne l’être en tant qu’il est en rapport avec une intelligence.
Si tous les objets accessibles à la pensée l’étaient dans les mêmes conditions, en d’autres mots, si tous les objets intelligibles étaient de même nature, ils seraient proportionnés au même titre et dans la même mesure à la capacité de la faculté intellectuelle, et, dans ce cas, l’intelligence aurait un objet formel, un seul , toujours le même.
Mais les objets accessibles à la pensée, étant de nature différente, ne peuvent répondre tous de la même manière à la puissance de la faculté. Il y aura nécessairement un objet placé immédiatement à la portée de la faculté ; elle le connaîtra tout d’abord et, par son intermédiaire, connaîtra tout ce qu’elle pourra atteindre au delà : ce sera l’objet formel propre de l’intelligence.
Quel est cet objet propre de l’intelligence, son objet primordial, immédiat , direct , proportionné , connaturel ?
Insistons sur cette notion de l’objet propre, car elle est capitale en psychologie.
La connaissance de l’objet propre est immédiate , c’està-dire fournie directement par l’objet lui-même.
La connaissance médiate d’un objet ne vient pas de l’objet lui-même, mais de choses distinctes de lui, en rapport avec lui.
La connaissance médiate s’obtient au moyen de la négation et de Y analogie.
La connaissance négative présuppose une connaissance positive d’un objet et supprime de cet objet soit une perfection, soit une imperfection.
fi
La notion de la mort , celle de la simplicité sont négatives ; la première exclut une perfection, la vie ; la seconde exclut une imperfection, la composition.
La connaissance analogique renferme toujours une négation, elle est opposée à la connaissance propre. Celle-ci saisit une perfection, telle qu’elle est dans la réalité : les notions d 'action, de division sont positives et propres.
Lorsqu’une perfection, connue d’abord telle qu’elle est dans la nature, est appliquée ensuite à une chose d’une autre nature, avec la réserve exprimée ou sous-entendue que, dans ce second cas, l’attribution ne se fait pas dans le même sens que dans le premier, l’attribution se fait * analogiquement » ; la connaissance du second objet, comparée à la connaissance positive et propre du premier, est « analogique » . Nous avons une notion propre de la coexistence de deux corps superposés, une connaissance analogique de la présence de l’âme dans le corps.
Saint Thomas appelle l’objet propre d’une faculté ce qui est connu primo rdialement et par soi , « primum et per se ».
L’objet connu par l’intermédiaire de l’objet propre s’appelle l’objet impropre , consécutif, médiat , indirect de la faculté.
Ensemble, l’objet propre et l’objet impropre comprennent l’objet formel commun ou général de la faculté.
Nous nous proposons de démontrer les deux thèses suivantes :
Première ti-ièse : L’intelligence a pour objet formel commun l'être , tout ce qui est.
Seconde thèse : L’intelligence humaine emprunte son objet propre aux choses sensibles, elle se le représente abstraitement et universellement. — Le suprasensible n'est connu par elle que médiatement, par des procédés de négation et d’analogie.
164. Première thèse : L’objet formel commun de l’intelligence, c’est l’être. Preuve de la thèse. — 'L'être en général désigne tout ce qui existe ou peut exister.
Preuve positive : L’intelligence connaît l’être. — Chaque fois que la pensée s’exerce, son objet s’offre à elle comme une chose, comme quelque chose qui existe ou peut exister. Donc F être est l’objet commun de l’intelligence.
Preuve exclusive : L' intelligence ne connaît que l’être. — L’intelligence connaît des objets de nature différente, des substances et des accidents, des corps et des esprits, des êtres contingents et l’Être nécessaire : or, il n’y a à ces objets différents qu’un seul caractère commun, l’être ; donc, la seule raison formelle assignable à l’intelligence, c’est l’être.
Donc l’être est, il est seul le terme de tous nos actes intellectuels; donc enfin l’objet commun et adéquat de l’intelligence, c’est l’être 1). Si c’est l’être, c’est le vrai 2).
11 faut même généraliser l’énoncé de la thèse et dire que l’objet de toute intelligence, c’est l’être.
Mais alors, si toute intelligence a l’être pour objet, il y a lieu de s’enquérir comment chaque intelligence entre en possession de cet objet, par quel objet elle débute, et à quels objets elle est conduite ultérieurement. Nous arrivons ainsi à la question de l’objet propre à chaque intelligence.
165. Seconde thèse : L’objet propre de l’intelligence humaine est emprunté aux choses sensibles, mais il est abstrait et universel. Sens de la thèse. — Seules les
') « Objectum intellectus est ens intelligibile ; quod quidem comprehendit omnes differentias et species entis possibiles: quidquid enim esse potest intelligi potest. » Cont. Gent., II, 98.
2) « Illud quod primo intellectus concipit quasi notissimum, et in quo omnes conceptiones resolvit, est ens. Verum et ens differunt ratione per hoc quod aliquid est in ratione veri quod non est in ratione entis ; non autem ita quod aliquid sit in ratione entis quod non sit in ratione veri ; nec per essentiam differunt, nec differentiis oppositis invicem distinguuntur. » Quaest. disp. De veritate, art. I.
choses sensibles sont à la portée immédiate de l’intelligence humaine. Des choses suprasensibles. elle n’a que des connaissances impropres , négatives et analogiques.
Tout le contenu positif de nos concepts se trouve réalisé dans les choses sensibles, soit dans l’objet des sens extérieurs, soit dans l’objet des sens internes ; c’est dans l’expérience sensible que nous le saisissons la première fois.
Aussi, ce qu’il y a de positif dans nos concepts des êtres suprasensibles est commun aux êtres matériels aussi bien qu’aux êtres suprasensibles.
Ce qui est propre aux êtres supramatériels, nous ne le connaissons pas positivement, mais seulement à l’aide de négations et à' analogies.
La thèse ne signifie donc pas que nous n’avons des êtres spirituels aucun concept positif, mais les concepts positifs que nous avons d’eux, nous ne les avons vus réalisés que dans les choses sensibles et, dès lors, ils ne nous disent pas ce qui est caractéristique de l’esprit : il en est ainsi des concepts d’être, d’unité, d’activité, de connaissance.
Mais l’objet intelligible emprunté aux choses sensibles est abstrait : étant abstrait, il ne peut être confondu ni avec le percept ni avec l’image.
En effet, l’objet d’une perception ou d’une représentation imaginative est tel objet , hoc aliquid , c’est-à-dire une chose affectée de notes détermin^trices, de telle quantité, de telles qualités, exerçant telle action, subissant telle autre action ; il est posé déterminément à tel endroit, existe à tel moment : bref, il est hoc aliquid , hic , nunc.
Sous cet enveloppement de notes déterminatrices, la chose est dite concrète (cum crescere , accrue).
Une chose concrète est seule telle qu’elle est : elle est singulière ; une substance singulière, considérée comme un tout, s’appelle une chose individuelle , un individu, indivi-
duum. L’objet des sens est donc tel objet déterminé, concret , singulier ou individuel.
Or, cette chose perçue ou imaginée, l’intelligence se la représente sans se représenter les notes déterminatrices qui la particularisent : la chose pensée est pensée à part de telle quantité, de telles qualités, de telle localisation, soit dans l’espace, soit dans le temps : ainsi soustraite aux déterminations matérielles, spatiales, temporelles — abstracta ab hoc, hic, nunc — on la dit abstraite.
Ajoutons que cet objet abstrait peut, en vertu d’un travail dont nous expliquerons prochainement le mécanisme, devenir, et devient naturellement universel , c’est-à-dire, applicable à une infinité de sujets individuels.
Les scolastiques appelaient ces objets intelligibles, les quiddités , ou encore les raisons intimes des choses.
Le mot quiddité désigne, d’une façon générale, ce que quelque chose est , ou ce que l’on répond à la question zi eor-d, quid est ? qu’est-ce que la chose ? z6 zi euzi eTvat, l’être que la chose est.
Répondre à cette question, c’est faire connaître les caractères de la chose : Le mot raison , ratio rei , désigne indéterminément ces caractères, c’est-à-dire tout ce qui, plus tard, nous rendra raison de la chose, contribuera à nous expliquer ce qu’elle est, sa nature, son activité, etc...
On a répété souvent que l’intelligence a pour objet propre l’« essence » ou la « nature » des choses matérielles. L’expression n’est pas heureuse.
L 'essence désigne, en effet, l’ensemble des notes à raison desquelles une chose est ce qu’elle est et sans lesquelles elle ne peut ni être réalisée ni même être conçue. Or, qui de nous connaît ce qui fait ainsi l’essence du cheval, du chêne, de l’or, du plomb ? Personne. Il est donc dangereux de faire croire que nous connaissions immédiatement l’essence
spécifique des êtres. Avant d’arriver aux notions complexes d 'espèces, l’intelligence doit passer par des notions plus indéterminées dé genres ; non seulement par des notions de substances, soit spécifiques soit génériques, mais par des notions à' accidents. Pour signifier que l’intelligence ne saisit déprimé abord que ces notions indéterminées, nous préférons dire qu’elle a pour objet les quiddités ou les raisons des choses.
Nous opposons cet objet aux faits superficiels qui sont perceptibles par les sens '), et nous disons à cet effet : « raisons intimes » des choses.
La thèse comprend deux parties :
La première partie affirme que l’intelligence emprunte son objet immédiat aux choses sensibles et non pas à des essences séparées de la matière, ni à la substance spirituelle de notre âme, ni enfin à une intuition de l’Être divin, comme on le soutient dans les écoles platonicienne, cartésienne, ontologiste ou panthéiste.
La seconde partie affirme, à l’encontre des sensualistes et des positivistes de toute nuance, que l’intelligence a néanmoins un objet propre supérieur à celui de l’expérience sensible, parce que l’objet qui dans la nature est sensible, est dans la pensée abstrait et universel.
En résumé : L’objet direct de V intelligence est emprunté à r expérience sensible , mais il est abstrait et universel.
’) i Nomen intellectus quamdam intimam cognitionem importât ; dicitur enim intelligere, quasi intus legere *). Et hoc manifeste patet considerantibus differentiam intellectus et sensus : nam cognitio sensitiva occupatur circa qualitates sensibiles exteriores, cognitio autem intellectiva pénétrât usque ad essentiam rei. Objectum enim intellectus est quod quid est. Cum autem cognitio hominis a sensu incipiat quasi ab exteriori, manifestum est quod quanto lumen intellectus est fortius, tanto potest magis ad intima penetrare. » Sum. Théo)., 2a 2æ, q. 8, a. 1.
*) Nous reviendrons sur cette étymologie qui ne paraît pas exacte.
166. D’où vient la difficulté du problème idéologique ? — Il semblerait, à première vue, qu’il ne dût rien y avoir de plus simple que d’assigner à notre intelligence son objet propre ; l’œil a pour objet les couleurs ; l’oreille, les sons ; il semble naturel de croire qu’il est tout aussi aisé de dire quel est l’objet de la pensée, et l’on se demande d’où vient qu’il y ait à ce sujet des vues divergentes.
Mais, lorsque l’on considère la multiplicité des actes de connaissance dont l’âme humaine est le principe ; l’intimité naturelle qui les rattache les uns aux autres et qui les fait s’enchevêtrer dans notre vie mentale ; l’impossibilité où nous sommes de les observer autrement que par la conscience et la réflexion ; lorsqu’on apprécie alors la violence qu’il faut toujours se faire pour s’arracher aux sollicitations du monde extérieur et se reporter sur la vie intime de l’âme, on s’étonne moins des difficultés qui entourent le problème idéologique et des controverses qu’il a toujours soulevées.
167. Preuve de la première partie de la seconde thèse : L’intelligence emprunte son objet propre aux choses sensibles. — Ier Argument, tiré des conditions d’ exercice de la pensée intellectuelle. — L’activité intellectuelle est dépendante des conditions anatomiques et physiologiques du système nerveux *), à telle enseigne que ce qui affecte le
') Depuis longtemps on cherche quelle relation il y a entre le cerveau et la mentalité. On a mis en cause les circonvolutions cérébrales, les complexités de l’organe, le poids du cerveau, etc... mais on n’a pas abouti jusqu’à présent à des conclusions. Voici néanmoins, à titre documentaire, quelques observations recueillies par un anthropologiste de Prague, M. Mathiega, et rapportées par M. De Parville dans une de ses dernières causeries scientifiques ; M. Mathiega a eu soin de tenir compte des poids relatifs du corps entier et du cerveau.
Le cerveau le plus lourd qu’ait rencontré M. Mathiega est celui d’un jeune homme de 25 ans, de haute stature (lra 80) et de forte corpulence ; ce cerveau pesait 1.820 gr. Les cerveaux de femme les plus lourds n’arrivent pas à plus de 1.500 gr. Le plus léger pesait 1.020 gr. (25 ans,
système nerveux affecte aussi la pensée. Ainsi, une lésion des centres nerveux suspend ou trouble l’exercice de la pensée ; les agents physiques, tels que la chaleur et l’électricité, agissent sur le système nerveux et sur la pensée : deux degrés de chaleur de plus nous donnent le délire, un froid intense empêche le travail de l’esprit ; l’oxygène et l’acide carbonique, la composition normale ou anormale du sang, les alcools, divers poisons agissent en bien ou en mal sur l’intelligence, exaltent ou paralysent son action x) ; bref,
lm 50 de hauteur). En moyenne, M. Mathiega a trouvé que le cerveau masculin pèse 1.400 gr. et le cerveau féminin 1.300 gr.
Le résultat le plus intéressant est celui que l’auteur a obtenu en mettant en regard le poids moyen du cerveau selon le genre de travail. Il a pu opérer sur 235 poids cérébraux d’individus de fonctions et de culture intellectuelle très différentes. Voici son petit tableau :
Occupations Nombre de cas Poids moyen
Journaliers
Ouvriers, manœuvres. .
Portiers, gardes, surveillants ....
Mécaniciens
Gens d’affaires, commis, musiciens professionnels, photographes, etc.
Médecins, professeurs, etc
Ici, il apparaît assez nettement que l’organe s’accroît en raison de la fonction, puisque l’on passe des journaliers (1.410) aux médecins, etc. (1.500).
Cette statistique est trop insuffisante pour qu’il soit permis d'en tirer quelque conclusion certaine ; cependant, elle est intéressante dans son ensemble parce qu’elle tend à montrer que, tout de même, les individus qui font fonctionner leur cerveau, qui le nourrissent par conséquent davantage, accroissent son poids. Si l’on trouve, d’ailleurs, un poids énorme de cerveau chez un imbécile, cela ne détruira pas la règle, parce que l’individu a pu travailler beaucoup, sinon bien.
Chez le fou, le cerveau travaille, mais sans profit, comme le fait une machine affolée. C’est pourquoi on peut rencontrer des cerveaux lourds dans toutes les catégories d’individus, sans qu’il soit permis d’en conclure que ces cerveaux étaient bien équilibrés et qu’ils appartenaient a des hommes de valeur. Le poids du cerveau peut être un indice de supériorité intellectuelle, mais il n’en est pas la caractéristique absolue.
') \oir Richet, L’homme et l'intelligence , III,
l’intelligence subit, dans son exercice, l’influence des agents du milieu extérieur et de l’organisme.
Or, cette dépendance ne peut s’expliquer que de deux manières :
Ou bien, la pensée est elle-même une fonction du système nerveux.
Ou bien, la pensée exige le concours d’une activité qui, elle, est fonction du système nerveux.
A priori et à ne regarder que les faits que nous venons de considérer, ces deux explications sont également plausibles.
Mais la première est inconciliable avec une autre catégorie de faits que nous alléguerons dans la seconde partie de la thèse.
Donc, la seconde explication est la vraie : la pensée est dépendante des conditions anatomiques et physiologiques du système nerveux, parce qu’elle est dépendante de l’exercice des sens externes et internes et que les sens externes et internes ont pour organe le système nerveux.
En quoi peut consister cette dépendance, sinon en ce que l’objet de la pensée doit être préalablement perçu par les sens externes et internes ?
Or, un objet perceptible par les sens externes ou internes est, par définition, un objet sensible.
Donc l’objet de la connaissance intellectuelle est emprunté aux choses sensibles.
2d Argument, tiré de la conscience. — 1° a) Il n’y a pas de conception mentale qui ne s’accompagne d’un tableau de l’imagination. Pas de notion sans phantasme, dit Aristote.
Aià ouSettote vosl avsu <pa vcâafxaToç tj i|>u yn\ *).
Chaque fois que la pensée prend naissance, l’image appa-
*) De anima, III, 7.
rait ; aussi longtemps que l’efFort de la pensée se prolonge, elle le soutient.
Tantôt le phantasme est une image naturelle : la représentation sensible d’un arbre, d’une feuille, un paysage, un portrait ; tantôt c’est une figure géométrique, un symbole arithmétique, algébrique ; tantôt une forme artistique ; tantôt, enfin, le tableau imaginatif n’évoque plus directement aucun objet déterminé mais sert à en évoquer indifféremment un grand nombre, il consiste dans les signes du langage.
L’image est si étroitement liée à la conception intellectuelle qu’il faut un effort pour les distinguer ; pour n’avoir pas fait cet effort, les matérialistes les ont confondues.
Le cardinal Cajetan n’hésite pas à affirmer que l’expérience doit fournir, non seulement la matière du concept et, par conséquent, celle des termes du jugement, mais aussi un spécimen de leur union. « Necessario cognitio complexa principiorum præexigit sensitivam experimentalem » J).
Au surplus, n’éprouvons-nous pas souvent l’effet de l’imagination et des passions qu’elle éveille sur le cours de notre vie intellectuelle ou de notre vie morale ? Une image surgit tout à coup et distrait l’esprit de l’objet auquel il était appliqué ; elle Y obsède et l’empêche de poursuivre le travail entrepris ; elle éveille les passions et, par voie de conséquence, fixe exclusivement sur une chose ou sur un aspect des choses qui momentanément nous intéresse l’attention de l’intelligence.
Les moralistes savent que, aux heures de passion, sous l’influence de la peur ou l’attrait de la volupté, le jugement s’aveugle , la volonté s’égare : cela veut dire que, l’attention étant absorbée par un seul côté des choses, ce qui en temps de calme paraîtrait honnête, juste, prudent ne paraît plus
') Cajetan, Comm. in Post. Anal. II, 13. Nous avons examiné ce point en Critériologie, 6e éd., 1900.
tel ; ce qui révolterait une volonté maîtresse d’elle-même la séduit — la détourne du droit chemin, suivant la belle expression latine seorsmn ducere. — La source la plus ordinaire des « tentations » est dans une influence exagérée de l’imagination et, par suite, des passions sur nos facultés supérieures.
La conscience personnelle témoigne donc, de diveises manières-, que pour penser nous nous aidons d images, non pas d’une façon occasionnelle ou intermittente, mais régulièrement, toujours, naturellement.
b) De même, pour faire comprendre notre pensée à autrui, nous avons recours aux images, aux exemples.
Chaque idée s’exprime sous une forme sensible. Nous aimons à produire nos jugements et nos raisonnements sous des dehors qui parlent à l’imagination, et ceux qui sont chargés d’initier l’enfance à la vie intellectuelle savent le prix de la méthode intuitive en pédagogie. Les maximes de la sagesse populaire revêtent généralement une forme sénsible. « La fable se trouve dans toutes les littératures et à tous les âges de celles-ci sous forme de mythes, de contes ou de romans ; elle enveloppe les vérités les plus élevées de la religion, comme les adages les plus simples de la vie quotidienne » *). •
Tels sont les faits dont l’ensemble forme la majeure de notre démonstration.
Or, supposé que l’objet de la pensée fût spirituel, divin, ou à n’importe quel titre suprasensible, l’intelligence n’aurait besoin d’image ni pour penser, ni pour éveiller chez autrui la pensée ; au contraire, une image sensible serait, dans ce cas, un obstacle plutôt qu’un auxiliaire.
Donc, l’objet propre de l’intelligence doit être un objet
i) Ch. Sentroul, La Fontaine fabuliste , p. 7.
senti et imaginé, bref, un objet sensible. « Nihil est in intellectu quod non prius fuerit in sensu » l).
2° L'analyse du contenu de la pensée confirme et complète les premières informations de la conscience. — En effet, nous connaissons des êtres immatériels, notre âme, par exemple, et l’Être divin. Le fait ne sera pas, à coup sûr, contesté par les auteurs ultraspiritualistes auxquels nous nous adressons ici.
Or, comment nous représentons-nous ces êtres immatériels ?
Des concepts qui seraient immédiats, c’est-à-dire, empruntés aux êtres immatériels eux-mêmes, nous les représenteraient par des caractères qu’ils possèdent réellement, nous feraient voir ce qu’ils sont positivement, nous diraient par quoi leur nature est distincte des êtres matériels.
Or, il n’en est pas ainsi : nous ne parvenons à nous faire une idée de la nature distinctive des êtres suprasensibles que par voie de négation , ou par voie à' analogie, ce qui n’est en définitive qu’une autre forme du procédé de négation : nos idées des êtres qui ne sont pas sensibles sont celles de l’immatériel, du spirituel, du suprasensible, de l’infini, etc... qui toutes impliquent ou la négation des imperfections du
') « Hoc quilibet in seipso experiri potegt, dit saint Thomas, quod quando aliquis conatur aliquid intelligere, format sibi aliqua phantasmata per modum exemplorum, in quibus quasi inspiciat quod intelligere studet. Ef inde est etiam quod quando aliquem volumus facere aliquid intelligere, proponimus ei exempla ex quibus sibi phantasmata formare possit ad intelligendum... Ideo necesse est ad hoc quod intellectus actu intelligat suum objectum proprium, quod convertat se ad phantasmata, ut speculetur naturam universalem in particulari existentem. Si autem proprium objectum intellectus nostri esset forma separata, vel si forma? rerum sensibilium subsistèrent non in particularibus, secundum platonicos, non oporteret quod intellectus noster semper intelligendo converteret se ad phantasmata. » Sum. Theol., la 2æ, q. 84, a. 7.
monde corporel, ou une comparaison avec des choses sensibles.
Donc l’objet connaturel de l’intelligence n’est pas immatériel, mais emprunté aux réalités sensibles.
yne Argument , tiré du langage. — Le langage confirme le témoignage de la conscience.
Les adversaires de l’idéologie aristotélicienne souscriraient sans trop de répugnance à l’origine matérielle des idées qui ont trait au monde sensible, mais ils ne conçoivent pas que l’on rapporte à une aussi humble origine les idées de l’ordre métaphysique, moral et religieux.
Or, en remontant aux étymologies de ces idées supérieures, — par exemple aux idées d’être, de connaissance, de pensée, d’intelligence, de sagesse, à celles de vertu, de relation, de devoir, de droit, de justice, à celles enfin d’âme, d’esprit, de Dieu '), — on aboutit toujours à des notions dont le sens est matériel.
') 1° Le verbe substantif trahit partout une origine matérielle. En latin, il se forme de deux racines : la première es (s), en sanscrit as, dont as-u souffle vital, vie ; la seconde fu — <pu, croître.
Dans les langues germaniques :
En gothique, visan signifie demeurer et être dans les deux sens, l’un matériel, l’autre immatériel.
En néerlandais wezen, être, dans le sens immatériel exclusivement.
En sanscrit vas n’a que le sens matériel : demeurer.
2° connaître, cognoscere, yiyvclxjxsiv, de yiyvstjdou, être engendré. De même, les mots concevoir, concept , conception se rattachent tous à l’idée de génération corporelle.
3° appréhender, appréhension, comprendre (com-prehendre), trahissent manifestement une origine matérielle. Il en est de même des mots penser (pendere, pensare, peser), estimer (æstimare, æs, terme de banque), considérer (sidus, notion d’astrologie), réfléchir (re-flectere, replier), et ainsi de suite.
4° intelligence, non pas de intus legere, comme le croyait saint Augustin et comme on l’a souvent redit après lui, mais inter-legere, recueillir parmi diverses choses.
5° sagesse, sap-ientia, sap-idus, savourer, en néerlandais zap, beseffen.
Ajoutons que nous parlons couramment de la profondeur, de P éléva-
Un philologue de grand renom, Max Müller, a essayé de dresser une table des racines primitives des langues indoeuropéennes ; il en compte 121, ajoutant que ce nombre pourrait encore être réduit. Évidemment, il serait hasardeux de prétendre que cette table est complète et exacte, nous laissons l’examen de la question aux hommes compétents ; mais indubitablement, dans leur teneur générale, les conclusions de la philologie confirment la psychologie scolastique, car elles tendent à établir que les racines primitives des langues expriment des concepts de choses matérielles.
Voici, par exemple, quelques spécimens de racines sanscrites prises au hasard dans la table de Max Müller ; nous citons les vingt premières :
Creuser, enchevêtrer, lier, peser, détruire, gaspiller, aiguiser, gratter, mordre, manger, partager, couper, rassembler,
tion de la pensée ; de la largeur, de la hauteur des vues intellectuelles ; d’un jugement droit , ferme. , de raisonnements serrés, de convictions solides.
6° vertu, virtus, vis, force, vires pour vises, virere, verdir, viridis, vert, racine sanscrite vi, se mouvoir avec force. (Comparez l’expression : une verte vieillesse).
Tout le monde parle de niveau moral, de V élévation ou de la dégradation de l’âme ; de l’ exaltation des sentiments ; d’une douleur morale profonde , aiguë, cuisante.
7° relation, relatus, porter en arrière.
8° devoir , en latin debere, contraction pour de-hibere, dehabere, tenir de : le sens du mot habere n’est pas douteux.
9° droit, dirigere, en grec opÉyw, en néerlandais rekken, faire un mouvement de tension.
10° justice, jus dicere, jus dont la racine se trouve en sanscrit yu, joindre, lier.
1 1° âme, anima, àvÉp.oç, souffle, vent; en sanscrit an signifie respirer.
12o esprit, spiritus, souffle, respirer, aspirer.
13° dieu, de la racine div, d’où divus, divin. Ai-o'ç pour AtF-o’ç.
Deus, Dieu, vient de la racine div, soit directement et alors le sens primitif de Deus serait brillant, lumineux, soit indirectement, de manière que le sens de div comme substantif serait ciel et que Deus signifierait le céleste (Cf. Fick. Würterbuch, etc.).
— in —
étendre, mélanger, éparpiller, arroser, trembler, jeter par terre, tomber, etc. *).
Sans doute, ces racines ne sont pas les premières du langage humain, mais il est permis de présumer, par analogie, que si Ton arrivait aux racines véritablement primitives, on se trouverait en présence d’expressions qui trahiraient aussi une origine sensible.
4me Argument, tiré du caractère naturel de l'union de l'âme et du corps. — L’union de l’âme et du corps est naturelle : témoin l’horreur instinctive que nous avons de la mort.
Or, l’union de l’âme et du corps ne serait pas naturelle, si l’âme ne trouvait dans le corps un auxiliaire pour le déploiement des facultés qui lui appartiennent en propre. Si, en effet, l’âme pouvait se suffire pour exercer son activité supérieure, le corps lui serait un fardeau inutile.
Donc le corps doit pouvoir être l’auxiliaire de la pensée et de la volition raisonnable.
Mais il ne coopère pas, nous le verrons sous peu, à la constitution intrinsèque du sujet de la pensée et de la volition raisonnable.
Donc il est l’auxiliaire de l’âme, parce qu’il apporte à son activité supérieure un concours extrinsèque.
Ce concours extrinsèque, on se l’explique : les facultés corporelles fournissent les matériaux sur lesquels s’exerce l’activité de l’esprit, en d’autres mots, les sens et l’imagination présentent à l’esprit son objet propre.
Donc, enfin, l’objet connaturel de la pensée est celui que des facultés organiques — les sens et l’imagination — peuvent saisir, en un mot, un objet sensible.
A vrai dire, cependant, cet argument fait voir la raison intrinsèque pour laquelle l’objet de l’intelligence est l’intel-
') Max Müller’, Science of thonght. Appendix.
ligible perçu dans le sensible, plutôt qu’il ne fournit la preuve que tel est son objet.
Si l’on n’y prenait garde, l’argument tournerait dans un cercle vicieux. En effet, qu’est-ce qui nous permet d'induire que le sujet premier de la pensée et de la volition est composé de matière et d’esprit et que l’union des deux composants est naturelle , sinon le fait que la pensée et la volition se présentent toujours, chez l’homme, associées à des actes de facultés sensitives et par conséquent organiques ?
168. Seconde partie de la thèse : L'objet de l’intelligence est abstrait. Preuve tirée de la conscience. —
Lorsque, par un effort de réflexion, je démêle le contenu de ma conscience, quelles sont les représentations que j'y trouve? Assurément, j’y trouve des percepts et des images, pourvus de caractères déterminateurs, inséparables de cette chose concrète, posée ici ou là, à tel ou tel moment — hoc, hic, nunc — mais j’y trouve aussi des objets dépouillés de ces caractères et que pour ce motif j’appelle abstraits , — abstractum ab hoc, hic, nunc. — Tandis que, à leurs caractères concrets je reconnais les objets des sens externes ou internes, en un mot, le sensible , le signe distinctif de Y intelligible est son caractère abstrait , et nous appelons intelligence le pouvoir de se représenter abstraitement le sensible.
1° Dans la forêt où je me promène en ce moment, il y a des milliers de chênes, sur chacun d’eux des milliers de feuilles : il n’y a pourtant pas deux feuilles identiques. Chacune d’elles diffère des autres, par sa teinte, par sa forme, par le nombre et la disposition de ses nervures, aussi bien que par la position qu’elle occupe ici, sur ce chêne, dans telle allée, en ce jour d'été où je la considère.
Néanmoins, lorsque, jetant les yeux sur la sapinière qui est là, à vingt pas, je compare la feuille de chêne aux aiguilles de sapin, je ne fais plus attention à aucun des détails qui me faisaient tantôt distinguer les unes des autres les feuilles
de chêne, je ne regarde plus que ce qu’elles ont de commun ; cette fois, mon objectif est de concevoir ce qu'est la feuille de chêne.
Ce qu’est la feuille de chêne, est un abstrait, x6 xi ecm, quod quid est , la ratio rei , l’objet de la définition de la feuille de chêne. La définition que nous en donnerons ne sera ni complète, ni même peut-être en tous points fidèle ; celle du botaniste ne serait elle-même que provisoire, mais le degré de perfection de la représentation n’est pas en cause pour le moment ; nous voulons seulement constater que nous cherchons de la feuille de chêne une définition abstraite, et que la définition approximative que nous en donnons est composée de notions abstraites.
La notion de la feuille de chêne est le fruit d’une abstraction « physique ».
2° Nous percevons ou nous nous figurons ce triangle, formé de trois pièces de bois blanc, placé ici dans nos mains, en ce moment, mais nous avons conscience de nous représenter aussi le triangle, à part de toutes déterminations de matière sensible, de lieu et de temps. La définition des géomètres : Le triangle est une figure à trois angles et à trois côtés, nous dit ce qu’est un triangle quelconque, le triangle, elle exprime la notion du triangle abstrait.
La notion du triangle néglige, outre les particularités individuelles, toutes les qualités sensibles, elle est le fruit d’une abstraction mathématique.
3° Enfin, par un troisième effort, plus pénétrant que les précédents, l’esprit arrive aux notions métaphysiques. Dépouillez, par la pensée, une chose d’expérience de ses caractères particuliers; détournez l’attention des changements qu’elle subit ; supprimez mentalement sa figure et sa quantité, bref, tous les attributs propres à une catégorie déterminée d’êtres, il vous restera ce quelque chose , xôfexi, qu’est toute chose d’expérience, la substance des choses : c’est là le
premier objet que l’intelligence saisit confusément lorsqu’elle entre en contact avec la réalité, c’est aussi le dernier résidu de l’analyse du contenu de la conscience, opérée par la raison réfléchissante ').
La thèse est fondamentale. Insistons-y, et, afin d’en mieux préciser la signification et la portée, allons au devant des objections qu’elle peut soulever.
Possédons-nous effectivement ce pouvoir d’abstraire que nous nous attribuons ? Sommes-nous capables de nous représenter une feuille de chêne qui ne soit pas telle feuille de chêne ; un triangle qui ne soit pas ce triangle ; une chose qui ne soit pas cette chose ? Non seulement, objectera-t-on, la feuille prétendûment abstraite est, dans la nature, réalisée en telle ou telle feuille particulière, mais aussi, Vidée de la feuille de chêne, celle du triangle, celle de la chose, ne sontelles pas nécessairement incarnées dans un spécimen concret, perçu ou imaginé, de feuille de chêne, de triangle, de chose ?
Il y a dans cette objection une équivoque.
Lorsque la raison réfléchissante considère avec attention, pour se le rendre distinct, un type abstrait, elle le reporte aussitôt, par une pente naturelle, à un sujet concret : La feuille de chêne est identifiée à telle feuille déterminée, le triangle à tel triangle plan ou sphérique ; équilatéral, isocèle, scalène ; la chose, à telle ou telle chose de la nature.
L’attribution du type abstrait à un sujet concret est à la fois si apparente et si nécessaire, que plusieurs philosophes l’ont considérée comme l’acte essentiel de l’intelligence et ils ont dit, en conséquence, que le premier acte de l’esprit est un jugement *)•
') Cfr. Ontologie , 3e éd., n. 7.
') Le mot pensée, en latin cogitatio, coagitatio, exprime bien la complexité de la représentation intellectuelle où l’abstrait est indissolublement uni au concret.
Mais l’objet abstrait est reporté mentalement à n’importe quel sujet concret : la feuille de chêne, parce qu’elle est conçue abstraitement à part des caractères déterminateurs de cette feuille de chêne, est identifiable à n’importe quelle feuille de chêne, n’importe où, n’importe quand ; le triangle, parce qu’abstrait, est attribuable à n’importe quel triangle ; la chose, parce qu’abstraite, est attribuable indifféremment à une chose quelconque.
L’applicabilité d’un objet abstrait à n’importe quel sujet concret constitue son universalité.
L’universalité du type abstrait n’est cependant pas actuelle, elle n’est que potentielle : elle consiste en ce que, par un acte de la raison réfléchissante, il est identifiable à des sujets concrets en nombre illimité, attribuable à chacun d’eux indifféremment.
On voit maintenant où est la réponse à l’objection des sensualistes :
Il est vrai que nous ne possédons pas d’idée abstraite sans un ou plusieurs spécimens concrets auxquels nous l’attribuons réflexivement.
Mais aucun objet pensé ne serait indifféremment attribuable à tous les spécimens concrets, s’il était concret : il est donc abstrait. Son caractère abstrait est la raison suffisante de son universalité aptitudinale.
L’attribution du type abstrait aux sujets individuels suit naturellement la réflexion de l’intelligence sur la représentation abstraite ; l’abstraction précède l’attribution de l’abstrait à un sujet, la notion est logiquement et naturellement antérieure au jugement.
169. Les propriétés du type abstrait. — Critique du langage scolastique à ce sujet. — Le concept abstrait possède plusieurs propriétés; les scolastiques disent couramment qu’il est universel , nécessaire , immuable, éternel.
Les ontologistes, abusant de cette terminologie, ont tenté d’identifier ces caractères des « idées » ou des <- essences intelligibles » avec les attributs de l’Être divin.
Les scolastiques ont senti le besoin de dissiper l’équivoque et ont dit : Dieu est absolument nécessaire et immuable, les essences ne le sont que conditionnellement ; Dieu est positivement immense et éternel, les essences ne le sont que négativement ; Dieu possède actuellement , d’une manière éminente, toute la perfection de ses œuvres, les essences sont universelles en ce sens seulement qu’elles sont susceptibles de réalisations individuelles.
Ces distinctions, sur lesquelles nous reviendrons lorsque nous discuterons l’ontologisme, sont fondées, mais nous doutons qu’elles résolvent adéquatement les difficultés auxquelles elles sont destinées à répondre.
Une terminologie plus rigoureuse est ici nécessaire.
D’abord, on a tort de mettre sur le même pied, en leur appliquant le même vocable, propriété , des attributs divers. Le t}^pe abstrait est indépendant des circonstances d’espace et de temps, mais cette double indépendance n’est pas une « propriété », c’est-à-dire une suite nécessaire de l’état abstrait, elle le constitue.
Au surplus, cette double indépendance n’a rien de commun avec l’universalité dans l’espace, c’est-à-dire avec l’ubiquité ou l’immensité, ni avec l’éternité qui coexiste à tous les temps. L’objet abstrait n’est ni partout ni toujours, il est seulement pensé à part de n’importe quel endroit de l’espace et de n’importe quel moment du temps. Pour opposer l’indépendance de l’espace et du temps à l’universalité et à l’éternité positives, nous voudrions pouvoir créer deux néologismes et dire que le type abstrait est délocalisé et extemporané.
L’ universalité, la nécessité, Y immutabilité sont, dans l’acception rigoureuse du mot, des « propriétés » des essences
abstraites ; toutefois, elles ne résultent pas actuellement des essences, mais seulement elles ont les essences pour fondement.
Le type abstrait, à raison même de ses origines, coexiste dans la pensée humaine à des images particulières. La raison considère réflexivement le type lui-même et le sujet particulier dont il est extrait, elle voit que celui-ci est la réalisation de celui-là. L’imagination offre plusieurs réalisations du même type ; en chacune d’elles la raison l’aperçoit. L’application d’un même type abstrait à un nombre indéfini de sujets particuliers, perçus ou imaginés, engendre Yuniversalité du type. Celle-ci n’appartient donc pas formellement à l’objet abstrait, en tant qu’abstrait, elle est subordonnée à un acte de relation opéré par la raison réfléchissante.
Tandis que l’esprit applique l’objet abstrait à n’importe quel sujet individuel, il l’universalise aussi en ce sens qu’il l’applique à ces sujets n’importe où, n’importe quand ils existent ; n’importe où, n’importe quand l’imagination se les figure exister. Si l’on se plaît à appeler « immensité » ou « éternité » cette attribution indifférente du type à n’importe quel lieu, à n’importe quelle date, on n’oubliera pas que l’immensité et l’éternité ainsi entendues dépendent aussi d’un acte de relation de la raison réfléchissante.
Enfin, dernière et importante propriété du type abstrait, il est le fondement de relations hypothétiquement nécessaires. Lorsque la raison réfléchissante oppose un type abstrait à lui-même, elle le voit nécessairement identique à lui-même : qu’une chose existe dans la nature ou dans la pensée, elle est nécessairement ce qu’elle est ; il est impossible qu’elle ne soit pas ce qu’elle est. De même, lorsque la raison réfléchissante décompose un type abstrait en ses éléments constitutifs, il se produit entre le type total et ses constituants partiels, entre les différentes notes qui composent le type, des relations nécessaires, les unes affirmatives, les autres exclusives.
On a répété souvent que l’objet abstrait est nécessaire. Encore une fois, cette façon de parler est très défectueuse. Le concept abstrait n’est pas nécessaire. Son objet peut ne pas exister ; lui-même peut n’être pas pensé. Mais, supposé qu’il existe dans l'esprit , il devient l’origine de rapports qui ne peuvent pas ne pas être tels qu’ils sont. La nécessité mystérieuse de l’objet de l’intelligence est donc simplement une nécessité conditionnelle de rapports.
Une relation qui est nécessairement telle qu’elle est, est immuablement telle.
En résumé, l’universalité, la nécessité, l’immutabilité ne sont pas des propriétés inhérentes au type abstrait comme tel ; Y universalité régit la relation du type abstrait avec les individus dans lesquels il est réalisé ou imaginativement représenté ; par suite, elle régit aussi la relation du type avec les divers endroits ou les divers moments où il est réalisé ou représenté.
La nécessité et Y immutabilité régissent les relations d’identité, soit totale soit partielle, du type avec lui-même ou avec ses notes constitutives.
Reprenons la preuve que l’objet de la pensée est abstrait. L’examen du langage confirmera l’argument que nous avons tiré directement de la conscience.
170. Seconde partie de la thèse : Preuve tirée du langage. — 1° Le nom , observe Taine, — le nom d'arbre, par exemple — possède une double propriété, la propriété d’éveiller en nous les images des individus qui appartiennent à une certaine classe et de ces individus seulement, et la propriété de renaître chaque fois qu’un de ces individus se présente à notre mémoire ou à notre expérience et seulement lorsqu’un d’entre eux se présente.
Or, d’où vient que chaque fois que j’observe des pins, des hêtres, des châtaigniers, des frênes, des bouleaux, je pro-
nonce mentalement le nom à' arbre ? D’où vient que, lorsque le nom d 'arbre se présente à ma mémoire, il réveille les images des pins, des hêtres, des châtaigniers, des frênes, des bouleaux, celles-là et pas d’autres ? De ce que le mot arbre exprime certains caractères propres à l’arbre, communs à tous les arbres, par exemple, l’élan du tronc fixé au sol et l’épanouissement des branches, deux caractères qui nous permettent de reconnaître ce quelque chose : l’arbre.
Ces caractères sont un abstrait , dont le nom est l’expression.
Grâce à leur signification abstraite, les termes du langage permettent aux hommes de s’entendre entre eux et d’échanger leurs idées.
La présence d’un objet sensible éveille simultanément plusieurs perceptions et, par suite, plusieurs idées. La simple présentation à autrui d’un objet de la nature aurait le même résultat global. L’arbre peut faire penser au tronc, aux racines, aux branches, aux feuilles ; l’esprit peut, à l’occasion de cette représentation complexe, concevoir les idées de hauteur, de minceur, de forme, celles de vie, d’espèce, celles de substance ou d’accident, d’être, ou d’autres plus éloignées telles que les idées de liberté, de révolution, d’indépendance, etc.
Or, l’entente de deux intelligences suppose qu’au même moment les deux conçoivent, en présence d’un même objet, les mêmes idées.
L’expérience sensible seule ne réussirait donc pas à l’établir.
Mais chaque nom répond à un aspect de la chose de la nature. L’emploi du nom éveille exclusivement l’attention sur cet aspect unique. Les deux intelligences qui le saisissent sont à l’unisson, elles s’entendent, se parlent.
Le langage est ainsi à la fois l’expression de la pensée abstraite et le moyen fourni par la nature pour fixer les résultats du travail abstractif et les communiquer à autrui.
2° L 'évolution des termes du langage confirme la thèse. Originairement, nous venons de le voir, un même nom arbre s’applique dans un même sens, d’une manière que I on appelle univoque , aux individus d’une même classe, c’està-dire d’un même genre ou d’une même espèce.
Mais le développement de la pensée suit aussi une loi d 'analogie. Elle ne va pas seulement du même au même, de la notion d’arbre à l’arbre-pin, à l’arbre-hêtre, à l’arbreehâtaignier, et ainsi de suite, elle va aussi du semblable au semblable, par exemple, de la notion de la feuille d’arbre à celles de la feuille de papier, de la feuille de métal, etc...
Alors encore, cependant, une notion commune domine et rattache les unes aux autres les différentes acceptions du mot.
Ainsi, de la feuille d’arbre l’esprit abstrait l’idée d’une chose plate et mince et l’applique successivement au papier, au métal, etc...
A. l’origine, le mot gagner (au xie siècle guadagnier) signifiait paître (de l’ancien haut allemand waidanjan, eu allemand moderne weiden). Cette signification première du mot est encore employée eu vénerie : Les bêtes sortent pour aller gagner dans les champs. De là l’idée de cultiver pour y gagner sa nourriture ; l’idée est conservée dans le mot regain. Par suite, en vieux français, gaaignicr signifie chasser, piller, faire du butin. D'où l’idée de se rendre maître d’une place, « avoir ville gagnée ». Puis l’idée de s’emparer d’une place conduit à l’idée d’occuper un lieu où on a intérêt à arriver : gagner le rivage , gagner le port, par extension, le feu gagne la maison voisine, et, au figuré, le sommeil le gagne. En même temps se développe une autre série de sens : faire un profit : gagner de l’argent ; gagner le prix d'une course ; gagner le cœur de quelqu'un. Enfin, l’on applique le mot ironiquement à ce qui est tout le contraire d’un avantage : il a gagné une bonne pleurésie. Partout se montre à travers ces transformations le trait commun qui domine et relie entre eux les divers sens du mot gagner, l’idée d’acquérir, d’obtenir quelque chose qui profite ; et l’on suit en quelque sorte cette idée dans les phases diverses de la vie sociale, appliquée d’abord aux fruits que la terre fournit à l'homme, puis au produit de sa chasse, au butin qu’il fait à la guerre, enfin au profit qu’il tire du commerce et do l’industrie, etc...
Mais l’esprit ne suit pas toujours cette voie simple, qui consiste
à étendre une même idée à une série de sens analogues au sens primitif. Au lieu de partir d’un caractère unique appliqué successivement à des objets différents, il peut considérer dans l’objet primitif divers caractères, dont chacun sert de point de départ à autant d’extensions ou de groupes d’extensions nouvelles.
Le pain est un aliment fait d’une masse de farine pétrie et cuite au four ; de là trois idées : l’idée de masse, l’idée de pâte et l’idée d’aliment. L’idée d’aliment conduit au sens figuré de subsistance : avoir le pain quotidien, gagner son pain. L’idée de pâte conduit au sens de pain à cacheter, de pain à chanter. L’idée de massé conduit au sens de pain de sucre, de pain de suif.
La queue d’un animal, considérée comme appendice du corps, donne la queue de la poêle, et, au figuré, la queue d'un parti ; considérée dans sa forme allongée, la queue de billard, et, au figuré, la queue des spectateurs.
Dans ces exemples, comme dans les précédents, il y a extension du sens primitif, mais avec cette différence que le point de départ, simple dans les premiers (feuille, gagner), est multiple dans les derniers (pain, queue).
Dans d’autres cas, l’esprit commence par appliquer, comme tout à l’heure, le nom de l’objet primitif à un second objet qui offre avec celui-ci un caractère commun ; mais ensuite, oubliant pour ainsi dire ce premier caractère, il part du second objet pour passer à un troisième qui présente avec le second un i*apport nouveau, sans analogie avec, le premier ; et ainsi de suite, de sorte qu’à chaque transformation la relation n’existe plus qu’entre l’un des sens du mot et le sens immédiatement précédent
Mouchoir est d’abord l’objet qui sert à se moucher (de mucus). La pièce d’étoffe qui sert à cet usage donne bientôt son nom au mouchoir dont on s’enveloppe le cou. Or celui-ci, sur les épaules des femmes, retombe d’ordinaire en pièce triangulaire ; de là le sens du mot en marine : pièce de bois triangulaire qu’on enfonce dans un bordage pour boucher un trou.
Dans tous les exemples précédents, on a vu les applications du mot s'étendre, en vertu d’analogies multiples que l’esprit découvre entre l’objet primitif et les autres objets que le mot sert à désigner.
Dans d’autres cas, au contraire, l’esprit restreint progressivement la signification d’abord plus générale d’un mot : la compréhension du mot augmente, mais, inversement, sa sphère d’application se rétrécit.
Labourer (de laborare) s’applique à tout travail, avant de se dire seulement du travail de la terre. On disait autrefois : L armée laboure pour refaire un pont.
Menuisier s’est dit primitivement de l’ouvrier d’un corps de métier quelconque qui était chargé des ouvrages les plus menus ; il y avait des menuisiers en orfèvrerie, en serrurerie, etc... Vers la fin du xvie siècle, le mot finit par se restreindre aux ouvriers qui travaillent le bois ').
Ainsi, tantôt la langue, obéissant aux lois de l’analogie, poursuit dans ses extensions les plus éloignées une idée première toujours apparente à travers ses transformations (feuille, gagner) ; ou elle étend le nom de l’objet primitif à d’autres objets qui présentent avec celui-ci des séries diverses de caractères communs (pain, queue) ; ou elle fait passer le nom d’un premier terme à une succession d’objets différents, par l’extension du caractère commun qui relie chacun des termes de la série à celui qui le précède (mouchoir). Tantôt, par une marche directement opposée, elle procède de restrictions en restrictions, rétrécissant plus ou moins le caractère général exprimé par le terme primitif ( labourer , menuisier).
Toujours l’évolution du langage suit les lois de la pensée.
En résumé, originairement un nom arbre s’applique d’une manière univoque à tous les individus d’une même classe, c’est-à-dire d’un même genre ou d’une même espèce.
Puis, le sens primitif est étendu à des objets de nature différente, mais qui se ressemblent par un de leurs caractères ; le mot propre revêt des significations analogiques. Ce processus analogique se fait tantôt en ligne directe, tantôt suivant plusieurs lignes collatérales.
Dans d’autres cas, au contraire, la signification originelle est restreinte à un nombre d’objets de moins en moins considérable.
') Hatz feld et Darmesteter, Dictionnaire général de la langue française, Introduction, IL
Bref, de même que le type abstrait devient universel, et que son universalité s’étend plus ou moins loin, de même le mot a une extension plus ou moins large, soit dans un sens univoque, soit dans un sens analogique.
3° Enfin, le langage , considéré dans son ensemble , appuie la thèse.
Le langage n’est pas un assemblage de formes extérieures moulées exactement sur des idées, mais une œuvre personnelle, fruit d’un effort d’approximation vers un idéal abstrait : sinon, il n’y aurait pas un art de bien dire et le penseur, — poète, orateur, philosophe, — ne souffrirait pas de l’insuffisance de la parole pour traduire ses sentiments ou ses pensées.
Conclusion générale : Il est établi par deux arguments tirés, l’un de la conscience, l’autre du langage, que nous possédons des connaissances dont l 'objet a des caractères tout opposés à ceux des connaissances sensibles, externes ou internes. A l’adage scolastique qui résumait plus haut la première partie de la thèse : « Nihil est in intellectu quod non prius fuerit in sensu », il y a donc lieu d’ajouter : « sed alio modo est in sensu, alio autem modo in intellectu ».
Or, à des objets formellement différents répondent des actes formellement différents ; des actes formellement différents réclament des facultés différentes ; il faut, en conséquence, affirmer que l’homme possède une faculté spéciale d' abstraction et de généralisation : cette faculté s’appelle intelligence , entendement ou raison.
171. Objections et réponses. — A la thèse précédente, on a fait plusieurs objections qui se ramènent aux suivantes : lre objection : Nous ne possédons pas de notions abstraites ; 2de objection : La notion abstraite ne présente rien de caractéristique et ne légitime donc pas la prétention d’attribuer à
l'homme une faculté suprasensible, car l'imagination possède des images générales et l’animal lui-même n’en est pas dépourvu. — Reprenons ces objections.
lre Objection. — Le pouvoir d’abstraire que nous revendiquons pour l’intelligence est chimérique, objecte Berkeley.
« J’ignore, écrit-il, si d’autres que moi possèdent ce merveilleux pouvoir de former des idées abstraites, mais pour ce qui me concerne, je trouve que j’ai la faculté de m’imaginer ou de me représenter à moi-même les idées de ces choses particulières que j’ai perçues, et de les composer ou de les diviser de manières variées. Je puis m’imaginer un homme avec deux têtes ou bien la partie supérieure d’un homme jointe au corps d’un cheval. Je puis considérer la main, l’œil, le nez, chacun de ces organes séparément du reste du corps. Mais je ne puis imaginer une main ou un œil qui n’ait une forme et une couleur particulières. De même, l’idée d’homme que je me fais à moi-même, doit être ou bien d’un blanc, ou bien d’un noir, ou d’un basané, l’idée d’un homme d’une taille élevée, petite ou moyenne.
» Je ne puis par aucun effort de pensée concevoir l’idée abstraite décrite ci-dessus. 11 m’est également impossible de former l’idée abstraite d’un mouvement qui serait distinct du corps en mouvement et qui ne serait ni rapide ni lent, ni curviligne ni rectiligne ; et ou peut dire la même chose de toutes les autres idées abstraites et générales.
» A dire vrai, il y a une abstraction dont je suis capable : elle consiste à considérer l’une sans l’autre diverses parties d’un tout ou diverses qualités d’un objet, lorsque ces parties ou ces qualités, pour être coexistantes en fait, n’en sont pas moins séparables les unes des autres. Mais je nie que je puisse concevoir séparément des parties qui ne peuvent pas exister séparées ; ou que je puisse former une notion générale par un procédé abstractif de ce genre. Cependant l'abstraction, au sens propre du mot. est subordonnée à cette possibilité. Je suis fondé à présumer que la plupart des gens se trouvent dans mon cas » ’).
Stuart Mill tient pour irréfutable cette objection de Berkeley.
') Berkeley, Principles of humait knowledge , Introduction.
Réponse: 1° Dans les premières lignes de cette objection, Berkeley confond une association ou une dissociation sensible avec l’abstraction intellectuelle. Imaginer un homme à deux têtes, ou une tête d’homme sur un corps de cheval, c’est démembrer un tout en ses parties intégrantes, les unir ou les désunir avec leurs caractères concrets : cette opération n’a rien de commun avec l’abstraction.
2° Dans la suite de son objection, Berkeley confond ces deux choses : considérer à part , separalim considerare, et considérer comme étant séparés, considerare separata. L’abstraction est un acte de précision et non pas d'exclusion , suivant ces paroles de saint Thomas : « Ea quæ sunt in sensibilibus abstrahit intellectus, non quidem intelligens ea esse separata, sed separatim vel seorsum ea intelligens » '). Par l’abstraction l’esprit considère à part, des caractères qui, dans la réalité et dans les représentations sensibles, sont inséparablement unis. Sans doute, l’idée d’homme est l’idée d’un type qui, dans la réalité, est blanc ou noir ou basané, grand, petit ou moyen, mais l’idée d’homme représente la nature humaine sans représenter ni la couleur ni la taille à raison desquelles les hommes en chair et en os sont blancs, noirs ou basanés, d’une taille élevée, petite ou moyenne.
3° Lorsque l’auteur insiste : 11 m’est impossible de me représenter un homme qui n’aurait pas une taille élevée, petite ou moyenne ; un mouvement qui ne serait ni rapide ni lent, ni curviligne ni rectiligne, nous lui répondons par ces distinctions :
Je ne connais pas un objet abstrait — l’homme, le mouve-
’) De anima , III, lect. 12. Quelques lignes avant le passage cité, saint Thomas avait dit : « Eorum quæ sunt in rebus conjuncta, contingit unum sine altero intelligi, et vere, dummodo unum eorum non sit in ratione alterius. Si enim Socrates sit musicus et albus, possum intelligere albedinem, nihil de musica intelligendo ».
ment — sans connaître simultanément la réalité concrète d'où je l’abstrais et à laquelle je l’applique, je l'accorde.
Je n’ai pas conscience de distinguer un objet abstrait de la chose d’expérience à laquelle je l’emprunte et l’applique, je sous-distingué :
Spontanément, je l'accorde ;
Réflexivement, je le nie.
La pensée abstraite s’accompagne toujours d’un spécimen concret auquel elle emprunte originairement et reporte ensuite son propre contenu, et les deux éléments de la représentation complexe sont si étroitement unis que, de prime abord, nous ne les discernons pas -(168). Mais la réflexion nous les fait discerner. Puisque je conçois un homme qui peut indifféremment être blanc ou noir ou jaune ou rouge, apparemment c’est que, tel que je le conçois, il n’est pas blanc, sinon il ne pourrait pas aussi être noir ; il n’est pas noir, sinon il ne pourrait pas aussi être blanc : il est considéré à part de la blancheur, de la couleur noire, jaune ou rouge.
On ferait voir de même que l’idée de mouvement est abstraite.
2e Objection. — Les sensualistes s’efforcent de supprimer la distinction naturelle entre « l’image et l’idée », et prétendent que l’image, aussi bien que l’idée, est universelle.
Réponse: Pour un observateur superficiel l’image peut, en effet, au premier abord, paraître universelle. Mais l’image prétendument générale n’est, en réalité, qu’une image confuse : elle l’est d’abord, parce que toute image est déjà, dans les conditions ordinaires, une représentation décolorée de perceptions antérieures ; ensuite parce que, à cause de l’instabilité bien connue de la substance nerveuse et de la multiplicité des excitations auxquelles celle-ci est à chaque instant soumise, les images se succèdent avec une telle
mobilité devant le regard de la conscience, qu’elles se fusionnent, en apparence, en une image unique : en réalité, cependant, cette « image confuse » n’est pas une image, mais une succession ininterrompue d’images.
Lorsque des excitants lumineux discontinus agissent sur l’œil avec une rapidité suffisante, ils engendrent la sensation d’un cercle lumineux continu. Une succession rapide d’images produit de même le sentiment d’une image persistante.
Cette interprétation de « l’image générale » que nous avons proposée, dès les premières éditions de notre ouvrage, a reçu récemment une remarquable confirmation. M. Binet a pratiqué sur deux jeunes filles les expériences suivantes : Il les invite à imaginer le personnel de la maison, à se rappeler une promenade faite la veille. Elles parlent, décrivent ce qu’elles voient en imagination. M. Binet note leurs descriptions, leurs impressions. D’un moment à l’autre, les images varient, appellent d’autres images ; au lieu d’un tableau fixe, plus ou moins vif ou effacé, nous avons affaire à un mouvement de va-et-vient d’images flottantes i).
Quant à la nature de ces images, il suffit de fixer l’atten-
') Binet, L'intelligence, étude expérimentale. Paris, 1903. J’extrais de ce livre de M. Binet le passage suivant : il est curieux comme analyse exécutée par une fillette de quatorze ans.
« Je crois que j’ai des multitudes d’images chaque fois : seulement elles sont tellement vagues, et me laissent si peu le temps d’y penser que je les oublie aussitôt. D’habitude je ne dis que les images dont je me souviens. Il y en a une multitude d’autres qui sont très vagues, et mêlées aux réflexions. — D. Que te rappelles-tu le mieux, les réflexions ou les images ? — R. Je me rappelle mieux les réflexions, car je me parle, je formule les mots, tandis que, pour les images, il n’est pas possible que je m’en souvienne beaucoup. Quelquefois, elles ont l’air de venir ensemble, et je ne puis les séparer. Quand je cherche une image, il y en a beaucoup qui s’en vont avant que j’en aie trouvé une.
» Les images qui restent sont celles dont je me suis aperçue, que j’ai vues quand elles sont venues. Les autres je n’en ai pas conscience, je ne les vois qu’après qu’elles sont parties, quand c’est fini. Au moment même, je ne m’aperçois pas que je les ai. Ouv. cit., p. 124.
tion sur un trait quelconque de l’une d’entre elles pour le voir nettement défini, concret, inapplicable à plusieurs.
Aussi bien, plus Vintage s’applique à un nombre considérable de choses particulières, plus elle est confuse ; au contraire, plus Vidée s’applique à un nombre considérable de sujets, plus elle est distincte.
Comparez, à ce point de vue, d’une part, l’image d’un chien commune à plusieurs chiens de races différentes, l’image d’un vertébré, celle d’un animal, celle d’un vivant etc... ; d’autre part, l’idée d’être comparée à celles de corps, de corps vivant, d'animal, de chien.
Puisque la perfection progressive d’une série d’images et la perfection progressive des idées correspondantes suivent des lois opposées, c’est un signe que l’image et l'idée sont de nature différente ’). •
Certains psychologues empiriques font grand état des
■) La distinction entre l’image et l’idée est vivement accusée dans cette belle page de Taine : « A la vérité, devant le mot arbre , surtout si je lis lentement et avec attention, il s’éveille en moi une image vague, si vague qu’au premier instant je ne puis dire si c’est celle d’un pommier ou d’un sapin. De même, en entendant le mot polygone, je trace en moi-même fort indistinctement des lignes qui se coupent et tâchent de circonscrire un espace, sans que je sache encore si la figure qui est en train de naître sera quadrilatère ou pentagone. Mais cette image incertaine n’est pas l’arbre abstrait, ni le polygone abstrait ; la mollesse de son contour ne l’empêche pas d’avoir un contour propre ; elle est changeante et obscure, et l’objet désigné par le nom n’est ni changeant ni obscur; il est un extrait très précis ; on peut en beaucoup de cas donner sa définition exacte. Nous pouvons dire rigoureusement ce qui constitue le triangle, et presque rigoureusement ce qui constitue l’animal. Le triangle est une figure fermée par trois lignes qui se coupent deux à deux, et non cette image indécise sur fond noirâtre ou blanchâtre, aux pointes plus ou moins aiguës, qui tour à tour, à la moindre insistance, se trouve scalène, isocèle ou rectangle. L’animal est un corps organisé qui se nourrit, se reproduit, sent et se meut, et non ce quelque chose informe et trouble qui oscille entre des formes de vertébré, d’articulé ou de mollusque, et ne sort de son inachèvement que pour prendre la couleur, la grandeur, la structure d’un individu.
» Ainsi, entre l’image vague et mobile suggérée par le nom et l’extrait précis et fixe noté par le nom, il y a un abîme. — Pour s’en convaincre,
images ou « portraits composites » obtenus par Fr. Galton au moyen de la photographie *). En fixant, par un procédé de superposition successive, les traits de plusieurs personnes appartenant à une même famille ou atteintes d’une même maladie, par exemple, de la tuberculose, Galton réalise ce qu’il appelle « le type » de la famille ou du tuberculeux.
N’v a-t-il pas là, nous dit-on, une réalisation matérielle du procédé d’abstraction et de généralisation que nous revendiquons pour l’intelligence ?
Manifestement non. Ce prétendu portrait du « type » d’une famille ou d’une catégorie d’individus, malades ou criminels, est le portrait d’une personne particulière, qui tient de plusieurs autres, peut-être, mais dont tous les traits sont déterminés. Rien de commun entre cette reproduction « composite]» et le type abstrait et général.
jme Objection. — A l’argument que nous avons tiré du langage on a fait cette objection : L’animal aussi a son langage ; le chien comprend son maître qui lui cri e : apporte ; le cheval de trait comprend son conducteur qui tire à hue et à dia ; les poussins comprennent le cri de leur mère éplorée, quand apparaît au loin l’épervier. Donc, ou le langage n’est pas l’expression d’idées abstraites, ou, s’il l’est, ces idées sont communes à l’animal et à l’homme.
que le lecteur considère le mot myriagone et ce qu’il désigne. Un myriagone est un polygone de dix mille côtés. Impossible de l’imaginer, même coloré et particulier, à plus forte raison général et abstrait. Si lucide et si compréhensive que soit la vue intérieure, après cinq ou six, vingt ou trente lignes, tirées à grande peine, l’image se brouille et s’efface ; et cependant ma conception du myriagone n’a rien de brouillé ni d’effacé ; ce que je conçois, ce n’est pas un myriagone comme celui-ci, incomplet et tombant en ruine, c’est un myriagone achevé et dont toutes les parties subsistent ensemble; j’imagine très mal le premier et je conçois très bien le second ; ce que je conçois est donc autre que ce que j’imagine, et ma conception n’est point la figure vacillante qui l’accompagne. » Taine, De V intelligence, I, 36-38.
') Inquiries into hum an faculty'jp. 339.
Réponse : Un cri peut évoquer chez l’animal une image concrète, puis susciter une émotion, soit une crainte, soit un désir ; l’émotion elle-même peut déterminer la représentation concrète de tel ou tel mouvement à exécuter. L’association du signe sensible et du mouvement à exécuter peut être, soit naturelle, soit le résultat d’un dressage artificiel. Mais le cri n’est pas l’expression d’un objet pensé, ce n’est pas un nom.
Les objections de l’empirisme n’infirment donc pas, mais confirment la thèse : L’intelligence abstrait.
172. Corollaire : Toute connaissance intellectuelle des choses sensibles est abstractive. — Une faculté qui s’exerce sans liberté, ne peut avoir deux manières d’agir contraires l’une à l’autre. Or, l’intelligence est le sujet de représentations abstractives ; elle ne peut donc être le sujet de représentations qui incluraient les caractères déterminateurs des choses concrètes.
Sans doute, l’intelligence se représente les individus et les distingue entre eux. Mais l’objet individuel, tel que le saisit l’intelligence, est formé de notes abstraites, dont chacune est attribuable à plusieurs, bien que réunies elles ne soient applicables qu’à un seul. ,
Aussi, tandis que la connaissance sensible des individus est antérieure à la connaissance intellectuelle des types génériques ou spécifiques, celle-ci est antérieure à la connaissance intellectuelle des individus.
Néanmoins nous avons conscience de saisir l’individu avec ses caractères individualisateurs, parce que les facultés sensitives qui les perçoivent, sont enracinées dans le même sujet substantiel que l’intelligence. Le même moi connait directement l’abstrait par l’intelligence, et, par les sens, le concret. « Sicut homo cognoscit diversis viribus cognitivis omnia rerum généra, intellectu quidem universalia et imma-
terialia, sensu autem singularia et corporalia ; ita angélus per uriam intellectivam virtutem utraque cognoscit » 1).
La conscience quelle type spécifique n’est pas de luimême présent à l’esprit, mais est tiré de représentations imaginatives, engendre le sentiment réfléchi que le type de l’espèce est incarné dans une réalité concrète et, en ce sens, il est permis de dire que, par une sorte de réflexion sur l’image, l’intelligence atteint l’individu.
« Non possemus cognoscere comparationem universalis ad particulare, nisi esset una potentia quæ cognosceret utrumque. Intellectus igitur utrumque cognoscit, sed alio et alio modo. Cognoscit enim naturam speciei, sive quod quid est, directe extendendo seipsum, ipsum autem singulare per quamdam reflexionem, inquantum redit super pliantasmata, a quibus species intelligibiles abstrahuntur » !).