Remarque : Les différents degrés d’abstraction
— Il y a des degrés dans l’abstraction et, par conséquent, dans la généralisation.
Tantôt l’intelligence saisit les qualités sensibles des choses matérielles en ne négligeant que leurs notes dêterminatrices : elle se forme ainsi les idées de lumière, de chaleur, d’arbre, de cheval, idées physiques ; tantôt, elle fait abstraction de ce qui est matière sensible , sans cependant exclure tous les caractères intellectuellement représentables de la matière : elle se forme ainsi les idées mathématiques de la ligne, de l’angle, du triangle, etc. ; tantôt, enfin, elle supprime tout ce qui appartient exclusivement aux êtres matériels, et ne retient que des notes applicables à des êtres même immatériels ; ainsi s’élaborent les concepts métaphysiques
') Sum. theol ., la 2æ, q. 57, art. 2. Cfr. ibid., ad 1.
2) De anima , III, 8. Cajetan, commentant le passage de la Somme théologique cité plus haut (la 2® , q. 57, art. 2), écrit à son tour: «Non adunantur in intellectu nostro cognitiones singularium sic quod ipse cognoscat singularia, nisi forte arguitive et indirecte ex admixtione ad sensus ».
de la substance, de l’unité, de la vérité, de la bonté, etc... ’).
Nous savons quel est l’ objet de la pensée. Il s’agit de nous enquérir comment nous arrivons à le penser, « quomodo fit ipsum intelligere » : Problème idéo génique : genèse de la pensée.
Origine des connaissances intellectuelles.
SOMMAIRE : 174. Exposé général du problème idéogénique. Solution d'Aristote et de saint Thomas d’Aquin. — 175. Résumé de l’idéogénie thomiste en quatre imopositions. — 176. Les grands systèmes historiques d’idéologie. — 177. Développement et preuve de la première proposition : L’intelligence est une puissance passive. — 178. Critique de l’idéalisme platonicien. — 179. Critique de l’ontologisme. — 180. Critique de l’idéologie de Descartes.
— 181. Critique de la théorie des idées innées. — 182. Preuve de la seconde proposition : L’imagination et l’intellect actif produisent dans l’intelligence le déterminant conceptuel préliminaire à l’intellection. — 183. Opinion de Suarez sur le rôle des sens dans la formation de l’idée. Exposé et discussion. — 184. Objection et réponse. — 185. Preuve de la troisième proposition : L'intelligence, déterminée par l’espèce intelligible, perçoit ce que la chose est.
— 186. Preuve de la quatrième proposition : L’intelligence ne connaît qu’indirectement l’espèce intelligible et, par elle, la nature du sujet pensant. — 187. L’intellect actif et l’intellect possible sont deux facultés réellement distinctes. — 188. Les divers éléments constitutifs de la pensée.
174. Exposé général du problème idéogénique. Solution d’Aristote et de saint Thomas d’Aquin. —
Lorsque le psychologue veut remonter aux sources de ses connaissances, il lui est aisé de voir que beaucoup d’entre elles ont été tirées, par un travail personnel, de connaissances antérieures : La systématisation des notions qui ensemble forment une science est une oeuvre personnelle. Les raisonnements qui entrent dans une science, les propo-
') Cfr. Ontologie, 4e éd., n. 1 et suiv.
sitions qui entrent dans un raisonnement sont le résultat d’un travail que chacun suit aisément dans sa pensée. Les seules connaissances dont l’origine soulève un problème sont les premières : les simples concepts.
Ces concepts élémentaires expriment immédiatement (167) des choses d’expérience sensible. Le mode d’application des premiers concepts à des réalités suprasensibles peut faire l’objet de recherches intéressantes, sans doute, mais ne fournit pas le thème du problème fondamental de l’idéogénie.
Nous nous plaçons donc, par hypothèse, en présence de concepts élémentaires de choses sensibles.
Ils sont, nous le savons, inséparables d’images ou de symboles sensibles, mais en eux-mêmes ils sont abstraits : au surplus, il en découle naturellement des rapports universels et nécessaires.
Quelle est l’origine de ces notions premières ?
Ce ne serait pas résoudre le problème que de dire : L’idée se confond soit avec la sensation, soit avec l’image sensible ; ou encore : L’idée n’est que la sensation transformée.
Ce ne serait pas résoudre le problème, mais l’escamoter.
Autres sont les caractères du percept et de l’image, autres ceux du concept : ils s’opposent les uns aux autres contradictoirement. Aucune « transformation » ne peut faire sortir les seconds des premiers.
U empirisme (iij.itd(x»,experirï) est donc convaincu d’insuffisance.
Sous cette désignation élastique empirisme on range les systèmes qui attribuent à l’expérience sensible seule l’origine de toutes nos connaissances.
L’empirisme matérialiste proclame ouvertement l’identité de nature de la sensation et de l’idée ; le positivisme la suppose. Le positiviste prétend, en effet, que l’expérience sensible conduit seule à la connaissance certaine. Or, l’objet
de la connaissance intellectuelle est, par définition, suprasensible. Le positiviste doit donc le juger inconnaissable.
Quelque nuance qu’il revête, l’empirisme — matérialiste, positiviste - supprime, au lieu de chercher à le résoudre, le problème idéogénique.
Le caractère suprasensible, « spirituel » du concept est une donnée de ce problème : il ne se pose que pour ceux qui reconnaissent entre les représentations intellectuelles et celles des sens une différence, non de degré mais de nature, pour les spiritualistes.
Nul, plus que Platon, n’a opposé l’une à l’autre l’expérience et la science, la sensation et l’idée. D’après lui, l’idée n’emprunte rien aux phénomènes sensibles. Pour penser, l’esprit doit se soustraire le plus possible aux sens et aux passions, et contempler dans l’intérieur de l’âme, les « idées », c’est-à-dire une hiérarchie de formes éternelles. Ces idées font partie de l’intelligence ; elles préexistent à l’expérience; dès l’abord, elles sont la lumière du jugement et posent les normes d’après lesquelles l’esprit apprécie le plus ou moins de bonté, de beauté, de vérité, d’unité des choses périssables.
Aristote s’élève contre cette opinion de son maître. Nous n’avons pas conscience d’être ainsi dès l’origine en possession de notions toutes faites. Nous n’avons pas qu’à les découvrir, nous avons à les former. L’intelligence fait l’homme capable de connaître, elle ne lui donne aucune connaissance. A l’origine, l’intelligence est comparable à une tablette qui ne porte encore aucun caractère, « tabula rasa in qua nihil scriptum ».
L’intelligence n’est donc pas originairement en acte, suivant le mot d’Aristote, mais en puissance, vooç Suvajxi/.oç, possibilis intellectus. Elle est une puissance « passive », « réceptive ». Sans doute, elle est capable d’agir et elle agira ; mais elle ne se suffit pas pour entrer en exercice.
Elle s’exercera lorsqu’elle aura reçu un complément intrinsèque qui, à l'origine, lui fait défaut. Ce complément, qu’ Aristote et les scolastiques appelaient « espèce intelligible », « forme intelligible », nous avons proposé de l'appeler déterminant cognitionnel ou intellectuel. Cette expression répond à sa fonction idéogénique, car i l’espèce intelligible » doit imprimer à la faculté la détermination qui rend immédiatement possible l’acte intellectif.
Voilà donc une première thèse : L’intelligence acquiert ses idées.
Comment les acquiert-elle ? D’où vient à la puissance réceptive sa détermination complémentaire ?
Rien ne s’actualise soi-même. L’intelligence ne pourrait donc se déterminer elle-même à l’intellection.
Le déterminant conceptuel viendra nécessairement du dehors.
La cognition intellectuelle réalise une sorte de mouvement ; la mise en acte de la faculté est une sorte de motion ; quel en est le moteur ?
La connaissance intellectuelle prend naissance au contact de l’expérience sensible : il n’est pas une notion dont le contenu ne reproduise un objet de perception, dont l’emploi ne requière la collaboration de l’imagination : l’expérience sensible est donc, au moins pour une part, cause de la production de l’idée.
Mais elle ne peut en être la cause unique ; car les objets sensibles ne pourraient se mettre en contact avec l’intelligence qu’autant qu’elle aurait un organe ; or elle n’en a pas. Si elle se trouvait assujettie à un organe, elle ne dépasserait pas la perception du concret, elle ne s’en dégagerait pas, elle ne pourrait « abstraire ».
Reste donc que l’entendement soit mis en acte par un moteur capable d’une efficience immatérielle, agissant de concert avec les sens. La cause efficiente principale du
déterminant conceptuel s’appelle, en langage aristotélicien et scolastique, intellectus agens , tcohitucov, intellect actif. L’imagination, au service de l’intellect actif, joue le rôle de cause efficiente instrumentale.
Cette seconde conclusion est admirablement exprimée par saint Thomas d’Aquin : « In receptione qua intellectus possibilis species rerum accipit a phantasmatibus, phantasmata se habent ut agens instrumentale et secundarium, intellectus vero agens, ut agens principale et primum. Et ideo actionis effectus relinquitur in intelleetu possibili secundum conditionem utriusque, et non secundum conditionem alterius tantum : intellectus possibilis recipit formas ut intelligibiles ex virtute intellectus agentis, sed ut similitudines determinatarum rerum ex cognitione phantasmatum » ').
D’après saint Thomas d’Aquin, d’accord en cela avec la généralité des scolastiques, l’action combinée des sens et d’une faculté immatérielle, l’intellect actif, est la raison nécessaire et suffisante de la production du déterminant conceptuel préliminaire à l’exercice de l’intellection.
Tous les spiritualistes ne se rallient pas à cette interprétation : Les uns — les Platoniciens, les Ontologistes , — estiment que l’espèce intelligible introduit dans le mécanisme de la pensée un rouage inutile. Les autres — les innéistes, les traditionalistes — croient que l’expérience sensible, n’importe dans quelles conditions on la suppose agir, est incapable de coopérer à un effet spirituel : ils en concluent que les idées doivent être « innées » ou que la « traduction », organe de transmission de la Révélation primitive, doit les communiquer aux intelligences.
Nous ne nous étendrons pas ici sur ces divers systèmes idéologiques. Pour le moment, nous exposons, nous ne discutons pas. Nous supposons donc valable l’explication
‘) De veritate, q. 10, art» 6, ad 7.
thomiste de la genèse de l’espèce intelligible. Dès lors, la mise en acte de l’intelligence est expliquée : rien ne lui manque plus pour agir. Elle agira, donc, elle connaîtra. Connaître, pour elle, c’est voir ce qu’une chose est, exprimer mentalement la « quiddité ». d’une chose.. Saint Thomas appelle le concept » verburn mentis », parole mentale. Toute chose sensible peut, sous l’action de l’intellect actif, mouvoir l’intelligence à un acte d’intellection : La puissance
intellectuelle peut recevoir toutes les formes cognitionnelles
possibles, elle peut tout connaître, « intellectus possibilis potens omnia fieri ».
Néanmoins, nous n’avons pas immédiatement conscience de la présence en nous de ces déterminations cognitionnelles: elles ne sont pas ce que, tout d’abord, nous connaissons, id quod intelligimus, mais ce par quoi la faculté est déterminée à l’intellection de l’objet intelligible, id quo intelligimus.
La. réflexion de l’intelligence sur son premier acte intellectif lui apprend à se connaître elle-même : en s’étudiant, elle se voit capable d’opérations immatérielles, avec la coopération indispensable des sens ; c’est là sa base d’élan pour s’élever à la compréhension de la nature composée, à la fois spirituelle et matérielle, de l’être humain ’).
’) Les scolastiques ont résumé en quelques adages les points fondamentaux de leur théorie idéogénique. Ils ont considéré : 1° Le fait de la cognition ; 2° les causes productrices de la connaissance ; 3° la nature de l'effet produit par ces causes ; 4° la relation de la connaissance avec la nature du connaisseur. P
1° Le fait. — Il est impossible, évidemment, d’exprimer autrement qu’en termes de connaissance ce fait spécial primitif et, par conséquent, indéfinissable, que nous appelons une connaissance, mais nous pouvons chercher à analyser les caractères sans lesquels le fait ne se conçoit pas. L’un de ces caractères, c’est l'immanence de l’activité cognitive ; l’autre; c’est la reproduction, par voie de ressemblance , du connu dans le connaisseur. « Cognitum est in cognoscente. » « Omnis cognitio fit secundum similitudinem cogniti in cognoscente. »
2° Les causes. — L’acte de connaître n’est ni l’acte de l’objet, ni l’acte du sujet, c’est l’acte du sujet en tant que celui-ci est impressionné,
Il ne sera pas inutile de condenser en quelques propositions, dont nous aurons ensuite à fournir la preuve, cette théorie idéogénique de saint Thomas d’Aquin
175. Résumé de l’idéogénie thomiste en quatre propositions. —
Première proposition : L’intelligence est une puissance passive — intellect potentiel — qu'une action extrinsèque doit déterminer à V intellection .
actualisé, différencié par l’objet ; la connaissance réclame le concours d’un double principe d’efficience, et c’est de leur action combinée qu’elle est le résultat. « Omnis res quamcumque cognoscimus, congenerat in nobis notitiam sui. Ab utroque enittt paritur notitia, a cognoscente et cognito. » Ainsi s’exprime saint Augustin (de Trin., 12). Les scolastiques comparent souvent aussi l’acte de connaître à l’acte d’engendrer : l’espèce intentionnelle est comme la semence qui féconde la puissance cognitive et qui ainsi donne naissance à la reproduction mentale ou psychique de l’objet extérieur.
3° La nature de l'effet. — La présence de l’objet dans le sujet qui le connaît, n’est pas la reproduction de l’entité physique de cet objet; ce n’est pas selon sa nature propre que l’objet se retrouve chez le connaisseur : cognitum non est in cognoscente ad modum cogniti ; au contraire, la connaissance étant un acte immanent du connaisseur, c’est par un acté du connaisseur et, par conséquent, conforme à la nature du connaisseur que l’objet est .connu: Cognitum est in cognoscente ad modum cognoscentis. — Receptum est in recipiente per modum recipientis. — Modus cognoscendi rem aliquam est secundum conditionem cognoscentis, in quo forma recipitur secundum modum ejus.
4° Relation entre la connaissance et la nature intime du sujet connaissant. — Ce qui fait la supériorité de l’être capable de connaître sur celui qui est dépourvu de connaissance, c’est que celui-ci n’a que sa forme naturelle et qu’il lui est impossible d’élargir la sphère qu’elle lui assigne, tandis que le premier a le privilège d’acquérir, outre sa forme naturelle, la forme, au moins intentionnelle ou idéale, des objets étrangers. En conséquence, plus est étendue la sphère des objets qu’un sujet est capable de connaître, plus le sujet s’éloigne de la condition naturelle des substances purement corporelles, en d’autres mots, un être doué de connaissance est d’autant plus élevé en perfection qu’il est moins matériel. « Ratio cognitionis ex opposito se habet ad rationem materialitatis » (la 2æ, q. 84, a. 2). « Secundum ordinem immaterialitatis in rebus, secundum hoc in eis natura cognitionis invenitur. » De verit., q. 2, a. 2.
Deuxième proposition : La détermination de la puissance intellective à V intellection a une double cause efficiente : V imagination et une force abstr active , immatérielle , 7rotT)Tixo'v, intellect actif.
Troisième proposition : Lorsque la puissance intellective est en possession d'un déterminant conceptuel , elle passe de la puissance à l'acte , intellige , c'est-à-dire se dit à elle-même ce que la chose est.
Quatrième proposition : L’intelligence connaît d'abord, directement, les quiddités des choses sensibles , elle ne se connaît elle-même que par réflexion.
Avant de passer à la preuve de ces propositions, mettons en présence de la théorie scolastique les grands systèmes historiques d’idéologie.