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LES CARACTÈRES ÉQUILIBRÉS

Les amorphes. — Les universels.

L'équilibre parfait de toutes les puissances de l'àme se manifeste dans la médiocrité aussi bien que dans le génie. L'intelligence, le sentiment, la volonté peuvent se faire contrepoids, soit parce que leur dose naturelle est trop minime pour jamais devenir prépondérante, soit parce que leur développement général a été volontairement harmonisé. D'une part, on aura les amorphes dont le caractère équivaut à l'absence de caractère; d'autre part, les caractères harmoniques ou universels, esprits cultivés avec ordre dans toutes leurs parties et capables d'embrasser toutes les applications de l'activité humaine. Les premiers, — faut-il le dire ? — sont les plus fréquents.

Les Amorphes. ,

Manger, boire, dormir, voir quelques amis, faire une promenade, jouer aux dominos, peuvent être les seules préoccupations de l'existence. Ces divers modes de l'activité finissent par avoir chacune leur place immuable dans la vie et continuent régulièrement à l'occuper.

D'autre part, nous connaissons tous des personnes qui, sans nous plaire par aucune haute qualité du cœur ou de l'intelligence, nous charment cependant par la grâce

de leur vie, par la fraîcheur, par Tharmonie de leurs idées, peut-être parfois un peu courtes et peu nombreuses, par leurs sentiments bons, mais sans véritable grandeur. Nous ne trouvons en elles aucune révélation d'une nature supérieure par quelque autre point que l'extrême harmonie de l'ensemble et, si l'on peut dire, par la perfection dans la médiocrité. Vraies « marionnettes », selon Port- Royal, elles ne font que suivre la mode et l'opinion. En elles rien d'inné, rien qui ressemble à une vocation; la nature les a faites plastiques à l'excès. Elles sont intégralement le produit des circonstances, de leur milieu, de l'éducation qu'elles ont reçue des hommes et des choses. Un autre ou, à défaut de cet autre, le milieu social vit et agit pour elles. Le hasard décide de leur métier, de leur mariage, et du reste, une fois prises dans l'engrenage, elles font comme tout le monde. Le personnage « sympathique » si fréquent dans le théâtre d'Augier et dans celui d'Ohnet, est généralement un de ces équilibrés amorphes.

Cependant, parfois, les équilibrés, loin d'être plastiques comme les amorphes, sont frappés d'une sorte d'atonie générale, marquée par une incapacité de sentir et d'agir. Ils n'offrent aucune prise aux excitations, aux influences, aux sollicitations. Ce sont le* apathiques, inertes, indolents, insouciants, égoïstes, sceptiques, faciles.

Les Universels.

L'équilibre yraiment beau et grandiose, idéal auquel doit tendre « l'éducation du caractère », consiste en un développement complet, pondéré, harmonique de toutes les facultés. « L'intelligence reconnaît à la fois les faits et les principes.

CAKACTÈIŒS ÉQUILIBRAS. 20.5

les particularités et l'idéal, le fini et Tinfini, selon sa double dépendance des sens et de la raison ; elle voit en même temps que la sensibilité a ses droits, que le bon sens a ses avantages, mais que tout doit se subordonner à la raison dans Tactivité d'un être raisonnable; le sentiment et la volonté se conforment à Tautorité souveraine de la raison et toute la vie de l'âme porte le cachet de la rationnalité (*). »

C'est parmi ces caractères que se rencontrent ces rares et heureuses natures, capables, selon le mot de Voltaire, de donner à leur âme, sans effort ni exagération, tous les modes possibles. Tous les buts, en effet, deviennent iaciles à atteindre si le caractère est heureusement équilibré. Ce sont là, véritablement, les plus humains des hommes; ils vivent, ils jouissent en toute liberté et franchise de passion, par les sens, par l'esprit, par le cœur, par leurs facultés actives. Ils ne se laissent pas enflammer par la joie, ni abattre par la tristesse. La variété de leurs goûts, de leurs habitudes, la rectitude de leur jugement les préservent des douleurs trop étroites et persistantes. Leur intelligence s'applique à des études et à des fins variées. La simplicité est une vertu essentielle de leur esprit. Leur volonté, enfin, est solidement établie dans toutes ses formes, dans ses fins, dans ses motifs.

Malheureusement, dans la vie réelle, la perfection relative marquée par l'équilibre est rare; il faut se rabattre sur des à peu près. On a beaucoup parlé des Grecs du siècle de Périclés. C'est devenu un lieu commun que de vanter ce peuple en qui la vigueur physique et la vigueur morale, l'élégance des formes et le raffinement de l'esprit, le sens

(*) G. TiBERGHIEN. LOC Cit.

artistique, l'aptitude aux fonctions publiques et le courage militaire se seraient si merveilleusement unis en une sorte d'idéal humain. Il faut en rabattre. « Noms aimons beaucoup la Grèce pour son œuvre artiste et intellectuelle, nous détournons les regards de ses fautes et de ses faiblesses. Le siècle de Périclèsa vu éclore l'Histoire, la Tragédie et la Comédie, il a édifié le Parthénon, et l'on oublie qu'il a prêché le communisme et qu'il a préparé l'anarchie (')... • De fait, l'histoire nous montre bien turbulents, bien étourdis, bien grossiers parfois, ces hommes harmoniques et équilibrés !

Seuls, quelques hommes supérieurs ont présenté le type équilibré plus ou moins pur. Ils ont souvent servi à combattre la théorie de la connexion du génie et de la folie. Gœthe, « olympien », malgré certaines défaillances et quelques écarts, avec son beau génie littéraire, son goût intense pour les sciences, sa vie réglée, son continuel « gouvernement de luimême », en est le modèle le plus connu et qui se rapproche le plus de l'idéal. Descartes fournit également un beau type d'équilibré. Car il ne fut pas seulement le métaphysicien méditatif, abstrait, spéculatif que nous sommes accoutumés de nous représenter. Ses biographes nous montrent en lui un homme d'un caractère ferme, hardi, prêt à toutes les circonstances, connaissant la vie et ses hasards, nullement emprunté en présence des choses réelles, ayant aimé passionnément les voyages ('). On pourrait encore montrer

(«) L. Vanderkindere. Le Socialisme dans la Grèce antique. Revue de l'Université de Bruxelles, mars 1896.

(•) Cf. P. Janet. Les maîtres de la pensée moderne^ p. 24.

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