CHAPITRE IH
Intelligence et Volonté. — Sentiment et Volonté. — Intelligence et Sentiment.
Instabilité.
La prépondérance fonctionnelle d'une seule faculté est, en somme, Texception. Le plus souvent, sans arriver à un développement aussi excessif, deux facultés dominent Plus fréquemment encore, chacune des trois facultés se manifeste tour à tour et par intermittence.
Intelligence et Volonté.
Ces intellectuels-volontaires, que l'on a aussi appelés méditatife-actifs, se distinguent des intellectuels pu^s en ce que l'exercice de Tintelligence n'est pas seulement interne et dirigé vers les spéculations scientifiques, mais se manifeste, extérieurement, par des actes.
Ils ne se confondent pas non plus avec les volontaires ou actifs purs, parce que leur activité, toujours dominée et guidée par la réflexion, est méditée, froide, pondérée. Ce ne sont pas les sentiments, mais les idées, qui forment le premier moteur. Aussi, la spontanéité manque souvent, la volonté est une alternative d'efforts et d'inhibitions.
— d'efiforts, parce que (on l'a déjà dit) le pouvoir moteur des idées est faible, comparé à celui des sentiments, — d'inhition, non parce qu'il y a des mouvements à refréner, mais parce que la réflexion domine et qu'elle ne permet d'agir qu'en temps et lieu.
Cette forme d'énergie, quand on la rapproche de l'activité passionnelle, apparaît comme la caractéristique de la vraie grandeur. « Méprise fondamentale, dit Carlyle, d'appeler la véhémence force. Un homme n'est pas fort qui prend des accès de convulsion, bien que dix hommes ne puissent le tenir alors. Celui qui peut avancer sous le poids le plus lourd, voilà l'homme fort. Un homme qui ne peut pas se tenir en paix j usqu'à ce que vienne le temps de parler et d'agir, n'est pas du tout l'homme qu'il feut ('). »
Calculateurs et prévoyants, maîtres d'eux-mêmes, résolus, fermes, patients, persévérants, mais assez souvent entiers et autoritaires, tels se montrent ces intellectuels-volontaires.
Marcus Brutus en fut, dans l'antiquité, un exemple fameux : « Sérieux et lent, il s'avançait, en toutes choses, par degrés, mais une fois qu'il était résolu, il s'enfermait dans son idée sans que rien pût l'en distraire : il s'isolait et se concentrait en elle; il s'animait et s'enflammait pour elle, par réflexion, et finissait par n'écouter plus que cette logique inflexible qui le poussait à la réaliser f). »
L'histoire fournit d'ailleurs, à toutes les époques, des spécimens de ce type de caractère : Grégoire VII, Louis XI, Charles- Quint, Coligny, Elisabeth, Philippe II, Guillaume le Taci-
(<^ Carlyle, Les Héros^ trad. Izoulet, p. 290. (^) Gaston Boissier, Cicéron et ses amis, p. Say.
turne, Richelieu, Louvois, Frédéric II, Franklin ; parmi les chercheurs, Colomb et Bernard Palissy ; parmi les capitaines illustres, Turenne C).
Au sujet du Grand Frédéric de Prusse, Sainte-Beuve a écrit : « En général, on n'aperçoit dans aucune des qualités de Frédéric cette fraîcheur première qui est le signe brillant des dons singuliers de la nature et de Dieu. Tout chez lui semble la conquête de la volonté et de la réflexion agissant sur une capacité universelle qu'elle détermine ici ou là suivant les circonstances ('). » Et ailleurs : » Frédéric le Grand se forme lentement, il s'essaye, il entame, il échoue, il revient à la charge, il s'y prend et s'y reprend maintes fois... Jamais on ne vit mieux le parti pris à l'avance d'être un grand prince et le ferme propos de faire supérieurement tout ce qui concerne le métier de roi C). » Sur une scène plus modeste, le même caractère se révèle chez les spéculateurs froids, tenaces, qui ne livrent rien au caprice ou au hasard, qui ne se laissent ni enflammer par le succès, ni abattre par les revers.
Sentiment et Volonté.
Tandisque le sensitif pur n'est qu'un appareil passif vibrant au gré des moindres influences, le sensitif-volontaire, doué d'une sensibilité délicate, reste capable de dominer son impressionnabilité, de diriger son émotivité. Il est supérieur à l'actif
(') Voyez le portrait que trace de lui Bossuet dans son Oraison funèbre du prince de Condé
(') Sainte-Beuve. Causeries du Lundi, t. III.
(3) lBID.,t. VU.
simple, qui n*agit que par besoin de mouvement et d'agitation. L'activité du sensitif-volontaire vise toujours quelque satisfaction de l'esprit ou des sens, plus ou moins noble.
Parmi les spécimens ternes et sans originalité de ce type, on peut citer • ceux qui, sans grande portée intellectuelle, mènent la vie de plaisir, qui ont un besoin purement égoïste de jouissance et d'action (*) ». Plus haut, on trouve les martyrs et les héros fougueux qui ont besoin d'agir, de se dévouer, de se sacrifier pour leur patrie ou leur foi : les grands mystiques fondateurs ou réformateurs (sainte Thérèse, saint François d'Assise), les grands prédicateurs religieux (Pierre l'Erniite, Luther), les hommes à charité dévorante (saint Vincent de Paul) ; bref, tous ceux qu'au sens le plus large du mot on nomme des apôtres : les Savonarole, les Giordano Bruno. Font encore partie de ce groupe, les hommes de guerre comme Alcibiade, Alexandre, Marins, Sylla, Charles le Téméraire, Jules II, François I*', Condé, Napoléon; les grands révolutionnaires comme Mirabeau et Danton; des poètes comme Lord Byron, des écrivains comme Chateaubriand, Lamartine, Lamennais, Proudhon, des orateurs comme Pitt et Gambetta, des artistes comme Michel- Ange, Benvenuto Cellini.
Chez les uns, c'est l'humeur gaie, mais impétueuse et. violente, qui prédomine; chez les autres, l'humeur triste, renforcée d'amertume.
Parfois ce type se trouve marqué par une hyperesthésie plus ou moins grande du sentiment du moi; dans la sensibilité dont ils font preuve se mêle, alors, une bonne part
(') RiBOT. Art. cité, Rev. phil,,p 497.
de sentiments personnels. Ce n*est pas que les hommes de ce caractère mettent toujours leur moi au-dessus de celui des autres, mais ce moi est impatient de tout ce qui se jette en travers de sa route. Ce n'est pas toujours pour abaisser les autres qu'ils se relèvent au-dessus d'eux-mêmes, c'est quelquefois par le besoin impérieux d'être distingués pour ce qu'ils sont. Leur orgueil n'est pas toujours dominateur, il n'est pas toujours arrogant, mais il peut devenir un immense mépris des hommes : tel Napoléon.
Intelligence et Sentiment.
« Les méditatifs-émotionnels ont pour marque propre une sensibilité exquise, délicate, unie à une intelligence fine, souple et pénétrante (*). » Quant à leur activité, comme elle a sa source, non dans un fonds stable d'énergie, mais dans l'intensité de leurs émotions, elle participe de l'intermittence de ces dernières. Aussi n'en font-ils preuve que sous l'influence de motifs puissants : artistes quand l'inspiration les soutient; orateurs s'ils ont à défendre une cause qui leur est chère.
Au bas degré, on peut ranger dans cette classe les mystiques (non les grands, ceux qui ont agi, ceux-là ont pris rang parmi les sensitifs-actifs), mais les contemplatifs, les purs adeptes de la vie intérieure qui se trouvent à toutes les époques et dans tous les pays (yoguis de l'Inde, soufis per-
(') QUEYRAT. Op. cit. y p. 59.
sans, thérapeutes, moines de toutes croyanœs), plongés dans leurs visions béates, n'ayant rien écrit ni rien fondé, ayant, suivant leur rêve, traversé leur temps sans y laisser de trace.
Plus haut, les analystes au sens purement subjectif, c*està-dire ceux qui s'analysent eux-mêmes assidûment et minutieusement. « Dès Tenfance, écrit Maine de Biran, j'étais déjà porté comme par instinct à me regarder au dedans pour savoir comment je pourrais vivre et être à moi ('). » Cette manie de l'analyse personnelle est devenue de nos jours une véritable maladie, r« égotisme », qui a pour effet un raffinement exagéré de l'intelligence, l'énervement de la volonté. « Henri Beyle (Stendhal) avait reçu de la nature, avec une volonté très forte, un don merveilleux d'observation et, comme on dit aujourd'hui, de dédoublement. Il crut qu'en mettant cette faculté d'analyse au service de sa volonté, il augmenterait la puissance de celle-ci. Mais c'est le contraire qui est arrivé. En s'observant toujours pour mieux agir, il n'agissait plus que faiblement. Il faut être très ignorant de soi pour être vraiment fort, et il faut aussi savoir s'arrêter dans la connaissance ou du moins dans l'étude des autres. Beyle nous dit lui-même : « Je m'arrêtais trop » à jouir de ce que je sentais, je connais si fort le jeu des » passions, que je ne suis jamais sûr de rien, à force de voir » tous les possibles (^). »
Mais cette sensibilité peut prendre une forme plus généreuse, plus altruiste, où l'àme, au lieu de ne scruter que soi,
(') Cité par Bertrand. Psychologie de V effort, ch. I. (')J. Lemaître Les Contemporains y ^^^ sétït,^. 14.
sympathise avec rhumanitè, avec la nature. « La sensibilité, dit Nisard, est un don commun à Virgile et à Tite-Live. Us se ressemblent tous deux par cette faculté supérieure et charmante par laquelle le poète et l'historien s'aiment moins que les créations de leur esprit et vivent, pour ainsi dire, de la
vie qu'ils leur ont donnée La sensibilité de Tite-Live a la
plus forte part dans cette connaissance du cœur humain dont le loue le moins favorable de ses juges, Niebuhr. C'est même par les passions dont son cœur lui a donné le secret qu'il arrive à connaître les intérêts et qu'il pénètre dans la complication des affaires. On en dirait autant de Virgile, ce maître si profond et si doux dans la Science de la vie. Plus je compare ces deux hommes, plus je les trouve frères : Virgile pourtant est le premier, parce que son cœur, le plus tendre de l'antiquité, a ressenti encore plus profondément le contrecoup des choses humaines. •
Instabilité.
Aux caractères déterminés par la prédominance constante de quelqu'une des facultés ou de deux d'entre elles, on peut opposer ceux chez qui telle ou telle manifestation des puissances de l'âme apparaît par intermittence, plus ou moins durable. Ce sont les esprits chapge.ants, incohérents, capricieux, tour à .tour taciturnes ou gais, inertes ou explosifs, disproportionnés dans leur conduite, passant d'un extrême à l'autre , sans mesure , agissant de la même manière dans des circonstances différentes et différemment dans des circonstances identiques. Les éléments divers de
Tesprit, idées, sentiments, volition, agissent en pleine indépendance et insubordination, chacun pour soi, satisfaisant ses affinités particulières. « Un homme inégal, écrit La Bruyère, n'est pas un seul homme, ce sont plusieurs; il se multiplie autant de fois qu'il a de nouveaux goûts et de manières différentes; il est à chaque moment ce qu'il n'était point et il va être bientôt ce qu'il n'a jamais été, il se succède à lui-même. Ne demandez pas de quelle complexion il est, mais quelles sont ses complexions; ni de quelle humeur, mais combien il a de sortes d'humeurs* Est-ce Eutycrate que vous abordez aujourd'hui? Ne vous trompez-vous point? Aujourd'hui quelle glace pour vous! Hier il vous recherchait, il vous caressait, vous donniez de la jalousie à ses amis. Vous reconnaît-il bien ? Dites-lui votre nom ('). » Dans un de ces caractères excentriques — souvent ridicules — germe quelquefois le talent; le génie même y peut fleurir. Tel fut Villon qui eut une existence troublée et paraît avoir montré un singulier mélange de sentiments vulgaires et de confuses aspirations.
(») La Bruyère. Les Caractères, chap. XI.