CHAPITRE m
L'OBJET METAPHYSIQUE. — CE QUI LE DISTINGUE DU PROCESSUS ACCIDENTEL. — RÉFUTATION DE L'OBJECTION TIRÉE DU CONCEPT CONTRADICTOIRE DE L'ACTE LIBRE.
D'innombrables clioses apparaissent et disparaissent, à savoir : les effets en moi de l'observation soit externe, soit interne : figures, couleurs, sons, odeurs, saveurs, résistances, etc., et, en outre, mes autres états psychiques (pensées, sentiments, décisions volontaires, etc.) ; enfin mes souvenirs de tous mes états conscients sont également susceptibles d'apparaitre et de disparaître, et vraisemblablement aussi les causes immédiates extérieures à moi de tous ces états, mais l'anéantissement total de rUnivers me semble impossible. Je n'ai aucune raison de croire que cette impossibilité ne soit évidente que pour moi, el jafFirme, sans crainte d'être démenti, qu'il existe quelque chose d'impérissable, quelque chose qui n'aura pas de fin. 11 s'ensuit que celle donnée n'a pas eu
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de commencement. En eiFet, si en un moment quelconque du passé elle n'eût pas existé, l'Univers n'eût été, à ce moment-là, composé que de choses périssables, ce que je reconnais impossible de tout temps. Mais, objectera-t-on, l'Univers a-t-il toujours existé P Ne peut-on pas concevoir, dans le passé, la non-existence de l'Univers entier, du périssable et de l'impérissable à la fois p Je réponds que le commencement de l'Univers me senible aussi impossible que son anéantissement, et, non plus que précédemment, je n'ai lieu de craindre que cela ne semble impossible qu'à moi. L'esprit humain est donc mis en demeure d^affirmer que ce qui dans l'univers existe présentement sans pouvoir finir, ne peut pas ne pas avoir toujours existé, en d'autres termes existe nécessairement de toute éternité. C'est ce que j'appelle l'Etre.
N'étant déterminé à l'existence par rien d'extérieur à soi, l'Etre existe sans le secours d'aucune autre chose, c'est-à-dire par soi exclusivement. Il n'est donc conditionné par rien d'extérieur à soi, par aucun milieu ; il est entièrement indépendant, en un mot absolu. Cette absence de conditionnement extérieur fait dire qu'il existe en soi. Il est sans limite : en elïét, il existe par soi, et uniquement par soi ; ce qu'il est n'implique donc nul facteur négatif. Le fini implique limite, ncga-
tion ; aussi dit-on de l'être qu'il est infini (deux négations équivalent à une affirmation).
Ainsi, d'une part, la réflexion et le raisonnement me révèlent qu'une chose dans l'Univers existe de toute éternité, l'Etre qui jouit des propriétés énoncées ci-dessus, et, d'autre part, l'observation tant interne qu "externe me révèle tout un monde de choses périssables. Voilà donc deux départements de choses bien distincts ; sont-ils indépendants l'un de l'autre, sans communication entre eux P Assurément non. Le périssable, en effet, par définition n'étant pas nécessaire, n'est ni par soi ni en soi ; il ne peut donc exister que par et dans autre chose ; or l'univers n'offre que le périssable et l'impérissable ; c'est donc par et dans le second que le premier existe.
Toutes les propositions précédentes sont ou axiomatiques ou empiriques. Les savants positivistes (mathématiciens, physiciens, chimistes, naturalistes, etc.), ont assurément le droit de négliger l'impérissable, il peut leur être inutile de s'en occuper, mais ils se tromperaient s'ils déniaient à l'esprit humain l'aptitude à en signaler l'existence et certaines propriétés, car l'aptitude à généraliser et à abstraire est apphcable à cet objet tout comme aux divers objets qu'ils étudient. La spéculation sur l'impérissable ne requiert aucune aptitude intellectuelle spéciale chez les métaphy-
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siciens qui le conçoivent ; seulement chez eux l'abstraction est poussée plus loin que chez les autres penseurs. Le point de départ de leurs recherches est comme pour les mathématiciens, une donnée empirique, laquelle suscite à la pensée réfléchie une proposition évidente par elle-même, ne se déduisant d'aucune autre, un ou plusieurs axiomes. Tout ce que les positivistes peuvent dire de la métaphysique, c'est que, pas plus que la science expérimentale, elle n'atteint la nature intime, le fond même de l'impérissable substance. Elle ne peut en affirmer que l'existence et les propriétés également impérissables sous le nom d'attributs, sans d'ailleurs pouvoir se former une idée adéquate de ces propriétés, car les définitions qu'elle en donne sont formulées négativement. Elle définit l'Eternel ce qui n'a ni commencement ni fin ; le nécessaire ce qui ne peut pas ne pas exister ; l'absolu ce qui /l'est pas conditionné ; Y infini y ce qui /l'est pas fini. Les savants positivistes, à tout prendre, obéissent à la même exigence mentale que les métaphysiciens, quand ils supposent aux données périssables de leurs observations et de leurs expériences, données qu'ils appellent /)/ie/iomè/ie5, ce qu'ils appellent et que j'ai précédemment nommé un substratum. Les métaphysiciens ne font qu'approfondir le sens de ce mot, en concevant un dessous perma-
nent (sub-stance) aux choses périssables, désignées dans leur vocabulaire par les mois accidents, contingents, etc. Le domaine de la métaphysique, exactement déhmité, n'est qu'une division du champ continu de la connaissance humaine. Elle 1 exjoloite avec le même outillage intellectuel que la science applique à tout le reste, à cela près qu'elle aiguise la pioche pour l'enfoncer jusqu'au tuf, qu'elle n'entame d'ailleurs jamais. Il s'en faut de beaucoup qu'elle soit résignée à ne point tenter cet impossible sondage, c'est ce qui l'a discréditée et la confond, car elle aboutit h des jugements contradictoires.
JUGEMENTS COyTRADICTOIBES SUR L'OBJET MÉTAPHYSIQUE.
Puisque le périssable existe dans et par l'impérissable reconnu nécessaire, il y a quelque chose de commun entre l'un et l'autre. Or, d'une part, celte donnée commune, en tant que partie intégrante du périssable, n'existe pas nécessairement, mais, d'autre part, en tant que partie intégrante du nécessaire, existe nécessairement : conclusion contradictoire.
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Les métaphysiciens semblent n'avoir éprouvé aucun embarras à faire dériver le périssable de l'impérissable, les modifications, les accidents, les contingents de l'être nécessaire, de la substance. Il m'est, pour moi, impossible de concevoir comment le monde changeant se greffe sur son dessous immuable, où plutôt comment il en procède. Les changements ne sont pas essentiellement inaccessibles à mon expérience soit externe, soit interne, mais l'étro métaphysique l'est dans sa nature intime à mon intelligence. Il s'ensuit que je ne peux porter sur les rapports que le monde des changements, le monde accidentel, soutient avec lui que des jugements dont l'infirmité se manifeste par la contradiction qu'ils impliquent. En voici des exemples.
D'après le peu que nous en pouvons percevoir par l'observation, tant interne qu'externe, nous constatons que l'Univers n'est pas, un seul moment, tel qu'il était au moment précédent, c'est-àdire n'affecte pas dans le second l'état qu'il affectait dans le premier : le déplacement ininterrompu de la tf.rre suffirait à en témoigner. Celte différence entre ses deux états immédiatement consécutifs est ce que j'ai appelé un changement.
Ce mot est souvent pris dans un sens plus large : on l'applique à la différence constatée entre l'état d'une chose à un moment passé et son état à un moment postérieur, séparé du premier par un intervalle de temps fmi, et ce qu'alors on considère, c'est le résultat : la somme d'une série chronique, d'une succession d'états immédiatement consécutifs différents les uns des autres. Par exemple, en rencontrant une personne qu'on n'avait pas vue depuis longtemps on s'écrie : « Quel changement dans ses traits ! » A proprement parler un changement, c'est la substitution d'un état à un autre immédiatement antérieur, substitution instantanée : opérée en un seul moment, dans cette durée infiniment petite qui constitue le présent.
Remai'quons que nous ne pouvons nous former la représentation exacte, l'idée adéquate du moment. En tant qu'infiniment petit, c'est une donnée soustraite à l'expérience, et à ce titre, métaphysique. Une pareille donnée défie l'imagination et l'intelligence humaines. Aussi, quand un langage humain tente de l'exprimer, ne poset-il qu'une formule contradictoire.
Pas plus qu'il ne peut se représenter le moment, notre esprit ne peut se représenter un couple de moments immédiatement consécutifs. Un tel couple, en efiet, est un continu et suppose par Qui te quelque chose de commun entre les