‹ Psychologie du libre arbitre;Chapitre 19 sur 33 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Il est bien entendu que je n'entreprends pas dans les pages qui suivent de composer un traité de la connaissance complet. Tant s'en faut; je m'en tiendrai à examiner les fonctions mentales directement relatives à la question qui m'occupe. Je n'ai donc pas à m'excuser des lacunes que le lecteur ne manquera pas de relever dans cet exposé partiel et succinct.

Je lui ai fait connaître dans l'Avant-Propos le sens que j'attache aux termes état conscient, conscience sDonianée (soit active, soit passive), conscience réfléchie. Je l'y renvoie ; c'est par la définition de ces termes que doit débuter toute analyse de la connaissance.

Les états conscients les plus constants et les plus fréquents sont les sensations (résistances, sons,

couleurs, saveurs, odeurs), dont les synthèses respectives constituent les perceptions (tactiles, auditives, visuelles, gustatives, olfactives). La fonction principale des perceptions est de servir de signes à des événements qui s'accomplissent hors de la conscience, en un mot de les représenter en elle. Qu'est-ce donc que la représentation ? On dit qu une chose A en représente une autre B, quand on substitue volontairement A à B dont la perception est moins prompte, ou moins facile, ou impossible, et qu'on affecte A à noter dans la pensée et dans la mémoire l'existence passée, présente ou future de B, sans que d'ailleurs A participe en rien de ce qui distingue B des au très choses , c'est-à-dire en rien des caractères qui définissent B. Par exemple, en algèbre, des lettres représentent des valeurs sans avoir rien de commun avec cellesci, par pure convention. La représentation est alors un si2:ne conventionnel, un pur symbole. On dit encore qu'une chose en représente une autre quand la première, sans avoir non plus aucun caractère spécifique commun avec la seconde, s'y substitue d'elle-même sans convention préalable, par une concomitance constante, de telle sorte qu'il suffit de percevoir la première pour penser à la seconde. Par exemple : le cri du paon fait penser à l'aspect de cet oiseau sans rien emprunter aux caractères distinctifs de son plumage. Tel

LA NATURE ET LA FORMATION DES IDEES ^-j

mouvement de tête, non concerté, mais constant, s'associe à l'affirmation, tel autre à la négation. La chose qui représente est alors par concomitance constante un signe ou symbole de la chose représentée. L'efficacité de ce signe, tout comme celle du signe conventionnel, requiert que la chose signifiée ait été préalablement perçue. Qui n'aurait jamais vu un paon au moment oii il crie ne serait évidemment pas en mesure d'attribuer ce cri pour signalement à cet oiseau plutôt qu à tel autre animal, et qui n'aurait jamais pu constater par le langage ou les actes d'aucun homme que tel ou tel mouvement de la tête accompagne l'intention d'affirmer ou de nier n'aurait aucune raison de considérer l'un ou l'autre mouvement comme signe de telle intention plutôt que de telle autre.

Enfin l'on dit qu'une chose en représente une autre quand elle en est le similaire ; la première alors représente la seconde par tout ce qu'elle a de commun avec ce qui caractérise celle-ci. La chose représentative, dans ce troisième cas, n'est pas à proprement parler un signe, c'est un exemplaire, mais un exemplaire incomplet et seulement impliqué dans la chose représentée.

Avant d'aller plus loin, j'introduis ici la définition du rapport, mot dont j'aurai à faire plusieurs fois usage. Il y a relation ou rapport entre deux choses quand chacune d'elles participe de on à une

troisième qui leur est commune, Trois données concourent donc à la formation de tout rapport. Les deux premières sont habituellement appelées les termes du rapport ; ce nom convient également à la troisième qu'on pourrait appeler le comman terme ou le moyen terme du rapport.

Je recommande à l'attention du lecteur cette définition du rapport. On n'est pas accoutumé à le considérer comme composé de trois facteurs ; il importe à cette étude que le moyen terme soit signalé.

Je reviens à mon analyse. La représentation d'un homme, par exemple, au moyen du crayon ou du pinceau sur un plan ne reproduit jamais intégralement le modèle. Selon la vision de l'artiste le dessin altère les rapports de position que la perspective impose aux rapports linéaires et les dimensions peuvent être toutes proportionnellement réduites ; le tempérament du peintre altère la reproduction des couleurs. Néanmoins il existe entre l'homme qui a posé et la copie quelque chose de commun qui constitue loi ressemblance', la copie sst un similaire du modèle.

Une pareille représentation est, à proprement parler, expressive de la chose représentée, elle en est l'expression \

I. Les mathématiciens disent d'une formule algébritjue reprc-

C'est ce caractère expressif qui confère à certaines représentations la qualité de notions : elles renseignent en effet sur leurs objets par ce qu'elles ont de commun avec eux.

La notion suppose plusieurs facteurs qui en complètent la définition.

Elle suppose d'abord dans le sujet une aptitude spéciale, l'aptitude à entrer dans l'état indéfinissable qu'on appelle conscient. Or pour y entrer il faut d'abord qu'il y ait communication entre le sujet et l'objet. Il faut donc que ces deux termes du rapport qui engendre la notion participent d'un

sentant un rapport ou un système de rapports entre des grandeurs ou des positions qu'elle en est Vexpression. Bien que les signes algébriques des rapports et de leurs termes soient de purs symboles, néanmoins ce mot, dans leur langage si précis, justifie et confirme l'usage que j'en fais ici, car ils no l'appliquent pas aux signes mêmes ; ce sont, en effet, des signes tout conventionnels. Aussi ne disent-ils pas : « Les grandeurs exprimées par les signes a et 6 » car elles ne sont que représentées arbitrairement par ces signes graphiques ; ils ne disent pas : a La grandeur exprimée par la disposition des lettres a et 6 au-dessus et au-dessous du trait — ,

car cette disposition et ce trait ( — j ne constituent qu'un symbole

arbitrairement représentatif de la division de la grandeur a par la grandeur 6. Mais ils disent : « Le rapport de ces deux grandeurs

exprimé par — » parce que la division de la première par la se-

conde n'est plus arbitraire pour représenter leur rapport. En effet, cette division opérée mesure l'une au moyen de l'autre prise pour unité et par là leur applique la définition mémo du rapport mathématique, ce qui est par excellence exprimer celui qu'elles soutiennent entre elles

troisième qui leur soit commun puisque c'est ce qu'ils ont de commun qui fournit au sujet de quoi former la représentation expressive de l'objet.

Mais ce n'est pas assez de poser un sujet apte à connaître et un fond commun entre lui et un objet de connaissance pour qu'il y ait notion du second dans le premier. Encore faut-il que l'état conscient soit déterminé dans le sujet par quelque action exercée sur lui par l'objet et qu'il réagisse contre cette action ; encore faut-il, autrement dit, qu'il reçoive et sente une impression de l'objet et que des sensations nées de l'impression il fasse une synthèse qui le lui représente, en lUi mot une perception.

L^activité mentale employée à la former est plus ou moins grande depuis l'acceptation presque passive du groupement des sensations élémentaires (points, tactiles, couleurs, sons, etc.) formé par l'impression même, qui suggère une perception spontanée, irréfléchie, jusqu'à la conscience la plus attentive de ce groupement. L'activité mentale se manifeste, en effet, d'abord par l'attention, effort par lequel l'esprit s'apphque à recevoir intégralement l'impression et, en général, à opérer avec toute la puissance dont il dispose ; puis son activité se manifeste par son opération même sur les données sensibles accueillies par lui.

Les synthèses formées arbitrairement par Tac-

tivité mentale c'est-à-dire avec des données sensibles simples ou complexes entre lesquelles l'esprit établit des rapports qui ne sont pas ceux que lui imposent les impressions, ne sont pas, en réalité, des perceptions ; ce sont des produits' de l'imagination créatrice, aptitude commune à tous les penseurs, mais spécialement développée chez les penseurs de génie et chez les artistes de toutes sortes. Ces synthèses sont fournies par des sensations et des perceptions antérieurement acquises et passées à l'état mnémonique, à l'état de souvenirs. Remarquons que le substratum immédiat des souvenirs, ce qu'on appelle le champ de la mé^ moire, n'est pas le même que les substrata immédiats des perceptions sensibles : par exemple, le champ de la mémoire, quand il est occupé par des souvenirs de figures colorées, ne se confond pas avec le champ visuel*. Néanmoins le premier doit partager avec le second tous les caractères requis pour le représenter, au même titre que les souvenirs des figures colorées représentent celles-ci, c'est-à-dire par identité de caractères. Il s'ensuit que le champ de la mémoire et les souvenirs expriment le champ visuel et les figures colorées tout comme les perceptions visuelles expriment l'espace ' et les objets qui impressionnent la rétine.

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