‹ Psychologie du libre arbitre;Chapitre 20 sur 33 · I. Excepté iu profondeur, qui n'est visuellemeni perçue que · texte numérisé non relu

I. Excepté iu profondeur, qui n'est visuellemeni perçue que

La perception visuelle d'un objet extérieur en est donc une image au premier degré, et le souvenir de cette perception visuelle est une image, au second degré, du même objet. Il en est ainsi des autres sortes de perceptions sensibles.

Ce n'est pas tout encore pour qu'il y ait à proprement parler connaissance : un état conscient n'est une notion qu'autant que le sujet a conscience de l'impression comme d'une action exercée fiur lui par un agent dont il se distingue, qui fasse naître en lui, plus ou moins formulée, l'affirmation du moi en opposition à un monde extérieur, à un non-moi. J'ai dit plus ou moins formulée , j'ajoute : implicite même. Remarquons, en effet, qu'un sujet peut avoir conscience dune chose sans avoir conscience qu'il en a conscience, c'est-à-dire sans qu'il y ait réflexion. Quand une notion est déterminée pour la première fois par une impression du dehors, du non-moi, l'affirmation du moi implique conscience (réfléchie ou non) qu'il y a nouveauté pour le sujet ; de làl'étonnement. De l'étonnement naît l'interrogation, qui est une réaction intellectuelle du sujet contre l'objet. Mais la conscience de la nouveauté, l'étonnement et l'interrogation n'existent, bien entendu, à l'état net et distinct que chez les vivants supérieurs, chez l'homme

grâce au conoours du toucher, comme je le rappellerai explicitement plus loin.

et chez les bêtes assez élevées sur l'échelle des êtres organisés. Ces états mentaux n'existent chez les animaux inférieurs qu'à un infime degré. Il est même vraisemblable qu'au début de l'évolution animale il existe seulement une obscure sensibilité aussi voisine que possible de l'inconscience sans aucune réaction intellectuelle proprement dite.

En résumé, j'entends par notion d'une chose quelconque (intérieure ou extérieure à moi) la synthèse de deux facteurs à savoir : i" un état déterminé tout d'abord dans ma conscience par l'impression de cette chose sur elle grâce à l'intermédiaire nerveux de mes sens ou même sans cet intermédiaire (introspection) ; 2° l'affirmation faite implicitement par moi que cette chose existe en moi ou hors de moi. J'ajoute que la notion m'est possible parce qu'il y a en moi certains caractères communs avec la chose, ce qui permet à ma conscience de communiquer avec celle-ci.

La notion est dite concrète quand elle représente son objet tel qu'il était perçu pendant qu'il s'offrait par l'impression à mon observation externe ou interne ; la notion est dite abstraite, quand elle ne représente qu'une ou quelques-unes des données constitutives de l'objet, abstraites arbitrairement de ma perception par mon activité mentale.

Tout ce que la notion a de commun avec l'objet

Sully Prudhomme. — Libre arbitre. 5

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est dit objectif en elle et l'identité de ses caractères avec ceux qui le spécifient est appelé son objectivité. Tout le reste en elle étant exclusivement des états de moi-même, de ma propre conscience, sujet de l'impression qui la provoque, est à ce titre appelé subjectif.

La notion est une idée mais le sens du vocable idée est plus large que celui du vocable notion, car une notion est essentiellement et intégralement représentative de quelque chose de réel, en un mot objective, tandis qu'une idée peut n'être qu'en partie objective. Elle peut être formée parla combinaison que fait arbitrairement l'activité intellectuelle de données sensibles dues à des impressions reçues ; ces données sont ainsi les termes objectifs de rapports tout subjectifs que je crée entre elles.

Je vais maintenant examiner le problème dont la solution intéresse essentiellement la preuve que je propose du libre arbitre, je veux dire le problème de l'objectivité des idées. Comment le psychique peut-il représenter le physique à titre de signe non conventionnel, mais expressif, puisque ce sont deux données qui semblent n'avoir entre

elles rien de commun ? Gomment dans l'exemple précédemment donné, un poids peut-il être exprimé par une idée, le substratum de l'idée n'impliquant rien de pesant ? On comprend que, dans la conscience réfléchie, qui est psychique, un état moral, une sensation ou un sentiment, qui sont également psychiques, puissent être représentés expressivement, être l'objet d'uwî idée ; mais la formation d'une idée ayant un objet matériel, semble radicalement impossible. Je réponds d'abord que le psychique est sans conteste exprimé par le physique : le visage humain en fait foi ; le sourire est indivisément corporel et moral, ce qui prouve par l'expérience qu'il y a quelque chose de commun entre la matière et l'esprit. Je renvoie le lecteur au tableau que j'ai dressé dans mon livre L'Expression dans les Beaux-Arts ; il y verra un nombre considérable d'exemples, tirés du langage, qui montrent l'existence d'un fond commun au monde psychique et au monde physique. Or l'opération qui forme les idées dont l'objet est matériel n'est que l'inverse de l'emploi qui est fait de ce fond commun pour la formation d'un visage. Il n'est pas plus impossible d'exprimer un poids ou quelque autre chose d'ordre matériel par une chose d'ordre spirituel que d'exprimer réciproquement la seconde par la première, que de se faire comprendre en disant ; cet homme

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a l'esprit lom^d, pesant ou léger ; cette autre a des idées larges, élevées^ des sentiments bas, étroit?. etc. Ce qu'il y a de commun entre ces deux ordres de choses sert à exprimer indifféremment les unes par les autres. Mais dès lors il faut admettre que la distinction du physique et du psychique n'est pas foncière, ce que suffit à montrer un fait que j'ai déjà cité, le mouvement de ma plume qui est matérielle et néanmoins guidée par ma volonté qui est spirituelle ; à coup sûr, s'il n'y avait rien de commun entre celle-ci et celle-là, l'écriture serait impossible.

ni

Toutes les représentations expressives du monde extérieur dans la conscience ne requièrent pas une impression préalable faite parle premier sur le psychique. Le fend commun dont j'ai parlé met en communication immédiate et permanente l'un avec l'autre ; ainsi l'espace trouve dans le sens de la vue une représentation expressive qui est innée et permanente, à savoir le champ visuel, et le fond commun aux deux est le système des dimensions sauf une : la largeur et la hauteur appartiennent à la fois à l'espace et au champ visuel ; quant à la profondeur, elle n'est pas exprimée par ce

dernier: c'est (je l'ai déjà rappelé) le sens du toucher qui seul la révèle par la conscience d'un certain déplacement du point de contact. Ce qui permet d'attribuer (utilement quoique indûment) la profondeur au champ visuel, c'est une concomitance habituelle de la perception tactile de profondeur avec une dégradation dans la vivacité des couleurs.

La mémoire fournit un autre fond commun à la connaissance objective : elle est affectée à la conscience de la durée. Les événements se situent dans le champ mnémonique comme des points sur une ligne droite, grâce à la mystérieuse vertu qu'elle a de permettre la représentation du passé sur le plan du présent.

En résumé, l'espace et le temps, qui sont les milieux où entrent en relation toutes les choses qui tombent sous l'observation externe par leur impression sur les sens, trouvent, avant même que nulle impression de ce genre ait été opérée, leurs représentations expressives respectivement dans le champ visuel, dans le champ tactile et dans le champ mnémonique, mais à l'état encore inconscient. Elles demeurent dans cet état jusqu'à ce que l'impression d'événements extérieurs au moi en éveille la conscience par une sensation particulière de la vue et du toucher et par le souvenir qu'ils laissent ; ce sont des formes de la

sensibilité qui s'offrent vides et ne deviennent conscientes qu'en se remplissant. Je ne recenserai pas toutes les formes de l'expérience, je citerai seulement un passage de la Critique de la Raison pure de Kant * où se trouve reconnue et énoncée à mon gré la distinction que je viens d'établir entre les idées et les moules qui en attendent les matériaux empiriques : « les conditions formelles

d'une expérience en général. Mais cette expérience ou plutôt la forme objective de cette expérience en général, renferme toute la synthèse nécessaire pour la connaissance des objets. Un concept qui embrasse une synthèse doit être tenu pour vide et ne se rapporte à aucun objet quand cette synthèse n appartient pas àV expérience, soit comme tirée de l'expérience — et alors le concept prend le nom à: empirique — soit comme condition à priori sur laquelle repose l'expérience en général (la forme de l'expérience) — et alors c'est un concept pur mais qui appartient à l'expérience, puisque l'objet n'en peut être trouvé que dans l'expérience. . . »

J'ai signalé par l'emploi de caractères italiques les membres de phrase qui confirment ce que j'avance sur la correspondance innée entre le moi et le monde extérieur et révélée par l'organisation même du psychique humain qui est affecté à la

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