‹ Psychologie du libre arbitre;Chapitre 22 sur 33 · LES PLUS ABSTRAITES · texte numérisé non relu

LES PLUS ABSTRAITES

Avant-Propo«.

Curieux de philosophie, j'ai pratiqué divers ouvrages qui font autorité dans ce genre de recherches. J'ai fini par m'en assimiler le langage et même, en quelques timides essais, je l'ai employé pour mon propre compte. Je m'exposais à me méprendre sur le sens que les spécialistes attachent à certains mots abstraits ou généraux ; je m'y exposais d'autant plus qu'ils ne me paraissaient pas tous attribuer la même signification à chacun de ces mots. Le souci m'est venu de savoir avec précision ce que je dis quand j'en use. De ce scrupule sont nées les présentes pages, recueil très sommaire de définitions qui répondent, chez moi, à un besoin que peut-être ne suis-jepas seul à connaître.

L'ordre de ces définitions pourra n'être pas sensible tout de suite à qui feuillettera seulement cet opuscule ; telle d'entre elles paraîtra d'abord ne pas être à sa place ; il semblera qu'elle aurait dû suivre immédiatement telle autre dont elle est

séparée. C'est qu'entre l'une et l'autre s'insinuent des idées intermédiaires qu'on n'aperçoit pas à première vue. La substance, par exemple, se range à la fin du vocabulaire, tandis que l'être y figure au début ; mais le lecteur assez patient pour ne rien passer reconnaîtra que je ne pouvais expliquer l'adoption du mot substance avant d'avoir précisé le sens de plusieurs autres .termes abstraits. Je l'avertis en outre que les définitions ne constituent pas une seule chaîne sans solution de continuité : elles se divisent en groupes indépendants ; il suffit que dans aucun ne se glisse un terme abstrait ou général dont le sens n'ait été fixé antérieurement ; dans chacun elles sont scrupuleusement rangées par ordre de complexité croissante.

Aperçu préliminaire sur la définition.

La première condition requise pour que les hommes communiquent utilement entre eux, c'est qu'ils s'entendent sur l'objet même de leur entretien ; or ils ne peuvent s'entendre sans indication préalable de cet objet.

Indiquer, dans le monde extérieur, une chose qui tombe sous les sens, c'est, par un moyen quelconque, amener autrui à en recevoir sur ses

nerfs sensitifs la même impression dislinclive que soi-même on en reçoit sur les siens.

Indiquer une chose du monde intérieur, laquelle n'impressionne pas les sens, mais est immédiatement accessible à la conscience, c'est, par l'intermédiaire d'une chose qui tombe sous les sens, choisie dans le monde extérieur pour son analogie plus ou moins prochaine avec la première, amener autrui à prendre conscience de celle-ci. Les noms donnés aux fonctions et aux états psychiques dans les langues humaines mettent en évidence qu'il y a eu, pour les imposer à ces choses, concert des consciences individuelles par ce procédé, et, par suite, qu'une telle analogie existe, si subtile qu'elle puisse souvent nous paraître * .

Au moyen de l'indication une chose d'ordre physique est discernée de toutes les autres, mais elle n'en est discernée que par ses caractères extrinsèques, c'est-à-dire, non point par le concept de ce qu'elle est, mais par la perception de ses efiets sur les sens des individus qui serindiquent. Or on conçoit un discernement plus intime ; on conçoit qu'une chose puisse être distinguée de toutes les autres par ce qui la consUlue ou, plus

I. Voir le tableau que j'ai dressé dans mon livre : L'Expression rlans les Beaux-Arts, p. 82 (chez Lemcrre, i883^.

go DÉFINITIONS FONDAMENTALES

exactement, par ceux de ses facteurs constitutifs qui lui sont exclusivement propres.

Ce second mode de discernement satisfait l'esprit beaucoup plus que le premier, car l'esprit ne borne pas son ambition à connaître d'une chose uniquement ce qu'il faut pour la distinguer de toutes les autres ; il aspire à en approfondir indéfiniment l'essence, de sorte qu'aucun des facteurs de celle-ci, commun avec d'autres essences ou distinct de toutes, ne lui échappe. Au terme de ses recherches sur la chose étudiée il serait donc en mesure d'en recenser tous les facteurs intrinsèques et à donner alors une définition non pas seulement indicative, mais intégrale. En réalité, une pareille tâche est inabordable. Connaître une chose intégralement, en posséder ridée adéquate, ce serait la concevoir par les idées successivement acquises de tous les produits antérieurs, tant de diSerenciation que de synthèse, qui l'ont progressivement déterminée. Ce serait, en outre, concevoir la donnée initiale de ce double processus. Ces deux concepts en fourniraient la définition complète. A coup sûr, le cerveau humain n'est pas adapté à les former : le premier suppose des moyens d'investigation plus puissants, des sens plus nombreux sans doute, en tous cas plus subtils que les nôtres, et le second suppose un mode intuitif de connaissance qui nous est refusé

et même est absolument impossible, comme je crois l'avoir démontré ailleurs \ Nous en sommes donc réduits à nous contenter d'une incomplète défmition de chose, de la définition telle que l'a limitée Aristotc, c'est-à-dire parle genre prochain et la différence. Or, le genre prochain, c'est de tous les produits successifs de la différenciation et de la synthèse dans l'Univers celui où la chose à définir fait tous ses emprunts, c'est-à-dire celui dont elle reçoit tous les caractères qui lui sont communs avec les choses déjà déterminées, de sorte que, pour être elle-même entièrement déterminée, il suffit qu'en elle s'ajoutent à ces caractères-là ceux qu'elle ne partage avec nulle autre chose, ceux qui la différencient de toutes les autres.

La définition aristotélicienne détermine donc exactement la chose, mais ne la fait pas entièrement connaître. A cet égard elle s'en tient donc à être indicative.

Ce mode restreint de défmition a été adopté avec avantage parla science positive, car celle-ci n'a pas besoin d'un mode plus approfondi pour formuler chacun de ses progrès dans la connaissance des choses qu'elle étudie. Après avoir défini une première donnée de l'expérience au moyen

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