I. Voir Que sais-je? p. 48 (chez Lcmcrre
du genre reconnu le plus proche qui l'implique, elle entreprend la définition de ce genre à son tour par le même procédé, au moyen du genre le plus proche où il est impliqué, et ainsi de suite jusqu'à l'essence la plus générale qu'elle puisse atteindre par l'analyse. Arrivée à ce terme, la science n'a qu'à faire la somme des définitions partielles successives pour approcher, autant qu'il lui est permis, de la définition intégrale de sa donnée initiale. En résumé, la définition aristotélicienne suffit à procurer la définition la plus complète j^ossible d'une donnée particulière scientifiquement analysée.
Toutes les observations précédentes concernent les définitions de choses ; les suivantes auront trait aux définitions de mots et à leurs rapports avec les premières. Définir un mot c'est déclarer la signification qu'on lui assigne.
Dans l'exposé d'une science abstraite, dans un traité de géométrie, par exemple, l'auteur doit au lecteur de définir successivement, avant de les employer, tous les mots du vocabulaire de cette science. Il n'en est pas de même dans un ouvrage qui n'est pas une construction systématique d'idées abstraites, mais, au contraire, une étude sur des données concrètes qu'il s'agit d'analyser pour en connaître la composition ; l'analyse fournit peu à peu les éléments d'une synthèse progressive re-
DÉFINITIONS FONDAMENTALES gâ
constituant tour à tour chacune de ces données concrètes préalablement énoncées. Dans ce cas l'auteur a le droit de supposer chez le lecteur une première notion rudimentaire des choses non encore définies et de les nommer d'ores et déjà dans la définition de la chose qu'il considère. Exiger qu'il commençât par les lui définir et ne les lui nommât qu'après, ce serait méconnaître la fonction de la science. Le langage, en effet, s'est formé, dès la plus haute antiquité, par des impositions spontanées de noms à des choses qui ne pouvaient être encore définies faute de science, mais qui étaient susceptibles d'être indiquées ; l'un des principaux services que rende la science à l'homme est de lui permettre de substituer autant que possible la définition à la simple indication . En cela elle perfectionne le langage en précisant le sens des mots ; c'est ainsi que Gondillac a pu dire que la science est une langue bien faite.
L'indication rend possible à autrui de distinguer de toutes les autres choses celle dont on lui parle; cela suffit en attendant qu'on en ait déterminé la nature intrinsèque.
Néanmoins, quand il s'agit (comme en mathématiques ou en philosophie) d'une chose constituée par des éléments qui existent objectivement, mais sont choisis et synthétisés par l'esprit, de sorte que cette chose n'existe que subjectivement,
à l'état de concept, ce produit d'une fonction mentale, de l'abstraction, en un mot, est impossible à indiquer ni directement ni indirectement. n devient alors nécessaire de le définir avant de le nommer, afin de conjurer tout malentendu, car il risque de n'être pas le même chez les divers penseurs, surtout chez les philosophes, bien que placé sous le même nom. Dans ce cas la définition supplée l'indication et par là toute équivoque est prévenue.
Si donc une idée est présentée par son auteur comme une construction arbitraire de son esprit, dont les matériaux ont été empruntés au monde objectif, mais qui n'a pas son correspondant objectif, comme, par exemple, une exacte figure géométrique, l'indication de l'objet de cette idée n'est pas en cause. Mais trop souvent, quand il s'agit d'une chose, comme le temps, par exemple, existant objectivement dont le nom est en usage sans qu'elle ait été définie, un penseur en conçoit une idée qu'il présente comme en étant la définition, bien que rien en réaUté n'y corresponde. Le nom trompe alors sur la chose par un abus de l'indication tacite. C'est le cas visé par Pascal dans ses admirables réflexions sur la distinction à établir entre les définitions de mots et les définitions de choses. Il permet d'imposer le mot temps à n'importe quoi, à la condition de ne pas identifier
DÉFINITIONS FONDAMENTALES qS
la définition de ce mot et celle de la chose appelée temps par le commun des hommes. Mais, si on les identifie, il réclame le droit d'examiner s'il n'y a pas abus d'indication, si l'objet du concept présenté comme une définition de chose existe réellement et s'identifie en effet avec cette chose que tout le monde connaît sans éprouver le besoin d'en demander ni chercher la définition.
Je me suis proposé, dans ce travail, de prévenir tout malentendu sur le sens de certains mots usités dans la science et dans la philosophie. Les penseurs sont tous intéressés à ce que l'accord se fasse entre eux sur la signification de ces mots, car c'est une condition de première importance pour que, dans la recherche de la vérité, leurs efforts communs ne soient pas stérilisés par la confusion des langages et puissent s'ajouter pour le progrès des connaissances.
Les choses placées sous ces mots sont abstraites de la réalité et, en tant qu'abstraites, impossibles à indiquer. Je ne pouvais donc arriver à mon but qu'en les définissant. Reste à savoir si mes définitions ne sont pas, en réalité, de pures définitions de mots, si les objets qu'elles présentent à l'esprit sont bien identiques à ceux que je vise et qu'il s'agit de définir, si les définitions de mots coïncident avec ces définitions de choses. A vrai
dire, je serais présomptueux si je m*en faisais juge moi-même. Il appartient au lecteur seul d'en décider. Tout ce que je puis dire pour m'acquérir sa confiance et me rassurer par son adhésion, c'est que les choses en question se prêtent à l'analyse, que leurs essences respectives ne comportent qu'un très petit nombre d'éléments et que je me suis appliqué avec toute mon attention à les dégager tous ; or les éléments ultimes d'une chose sont les matériaux mêmes de sa définition.
Il m'arrivera d'user, comme je viens de le faire dans cet aperçu même, de mots que je ne définirai pas ou que je ne définirai qu'ultérieurement, mais ce seront des mots qui, appliqués à la matière que je traiterai, ne pourront prêter à aucune équivoque et seront clairement compris par les lecteurs a qui s'adresse cet opuscule.
1. Etre. — Le verbe être comporte plusieurs acceptions. Tantôt on l'emploie pour lier l'attribut au sujet, comme dans la phrase suivante : L'homme est mortel ; tantôt il affecte une signification tout autre, à savoir quand on le prend substantivement à l'infinitif comme dans cette phrase : L'être de l'Univers en implique l'évolution, ou à l'indicatif comme dans cette parole attribuée par la Bible à Jéhovah : « Je suis celui qui suis » , dans laquelle il affecte, au début, le premier des deux sens que je définis, et, à la fin, le second.
2. Néant. — Un mot sur le sens duquel l'accord est infaillible, c'est assurément le mot néant (ou n'importe lequel de ses synonymes : rien, nul, pas ou point, à défaut ou faute de, manque de, absence de, etc.). La signification de ce mot, par cela même qu'elle est négative, présuppose l'idée de ce qui est nié, mais, quoi que ce puisse être, cette signification demeure dans tous les cas la même ; elle ne saurait donc prêter à aucune équivoque. Pour définir ce mot l'on est, d'une part, dispensé (car c'est évidemment impossible ici) de définir par genre prochain et diff'érence ce qu'il
Sully Pbvohomme, — Libre arbitre. tt
s'agit de nommer, dispense qui exclut à cet égard tout risque d'insuffisante précision et de malentendu ; d'autre part, ne pouvant pas d'avantage l'indiquer par voie immédiate et directe (comment montrer rien ?) on y supplée infailliblement en en suggérant le concept par un geste expressif ou par un acte effectif d'élimination. Par exemple, bifPer d'un trait ou effacer d'un coup d'épongé une figure tracée à la craie sur un tableau noir, c'est la supprimer, l'annuler de fait ou d'intention évidente, et par cela même susciter sûrement le concept du néant de figure.
Le mot néant est un substantif : on dit un néant de telle chose, on dit aussi, sans application déterminée, le néant, opposé au substantif l'être. Ces expressions sont, au fond, incorrectes ; j'en signalerai plus loin le vice.
3. Exister. Existence. — Il me reste à définir une troisième acception du mot être, laquelle a pour synonyme le mot exister, existence. Ce mot n'a pas aussi certainement que néant la même signification pour tout le monde, du moins pour tous les philosophes.
Dans n'importe quel cas où n'est pas applicable le mot néant, pour peu qu'il ait cessé de l'être ou ne le soit pas encore, je dis qu'il y a existence.
Ainsi j'appelle exister n'être pas rien, être quoi
que ce soit, à titre quelconque, abstrait aussi bien que concret, général aussi bien que particulier, transitoire aussi bien que définitif et permanent dans n'importe quel ordre (physique, psychique ou autre).
[\. Chose. — Dans la conversation courante on oppose le mot chose au mot être ; les êtres sont animés tandis que les choses ne le sont pas. Dans le langage des philosophes le mot chose est parfois opposé au mot représentation^. Pour éviter toute confusion, je prends le mot chose dans son acception la plus générale.
J'appelle chose n'importe quoi qui existe.
Le mot néant étant synonyme d'absence d'existence et, par conséquent, d'absence de chose, le néant n'est pas, à proprement parler, une chose. On est entraîné cependant, par l'habitude de placer une chose sous chaque mot, à parler du néant comme s'il en était une. Moi-même plus haut je l'ai fait malgré moi en adjoignant à ce vocable l'article da ou en lui substituant les pronoms il, le ; mais je n'en suis pas dupe. Dans les spéculations philosophiques on ne se met pas toujours en garde contre cet abus ; pour en constater
I. « Quand le réalisme parle de choses et l'idéalisme de représentations... » (BergsoijL, Revue de métaphysique et de morale, novembre IQ04, p. ^qiYi ^.^f^ — ""**<
BIBUOTHECA
lOO DEFINITIONS FONDAMENTALES
les étranges conséquences il suffit de lire le dialogue Le Sophiste de Platon, où les interlocuteurs y tombent à leur insu.
5. Réalité. — Idéal. — Tout ce qui existe est réel ; c'est une idéalité par cela même que c'est une chose (res). On dit néanmoins qu'une chose n'est pas réelle, qu'elle est fictive, imaginaire, illusoire, chimériqae, quand cette chose n'existe qu'à titre d'idée, chose purement mentale donnée à tort comme représentative d'une autre qui en serait l'objet. Cette manière de parler est, au fond, inexacte : toute pensée est une réalité en tant que pensée. Elle est même réelle par excellence, vraie ou fausse (Je pense, donc je suis).
Ma définition du mot existence, rapprochée de celle que je donne ici du mot réalité conformément à l'étjmologie de ce dernier, est incompatible avec la locution courante d'idéal réalisé : car selon cette définition du mot existence, un idéal, en tant qu'il n'est pas rien, existe et à ce titre est une réalité, tandis que, d'après la locution susdite, il n'est pas rien avant même d'être réalisé. SiVidéalesi une pure abstraction, la difficulté est levée à la condition de substituer au mot réalisé le mot concrétisé. Mais n'est-il qu'une abstraction .►^ La question est controversée.
6. Détermination. — Le mot déterminer reçoit couramment deux acceptions : il signifie ou bien amener une chose à r existence (la produire, la faire naître), ou bien la délimiter (la préciser, l'indiquer nettement). Le sens général de la phrase révèle celle des deux qui convient. Remarquons que la première implique la seconde, car une chose se précise à mesure qu'elle se produit.
7. Facteur. — Fonction. — Une chose est facteur d'une autre quand la première concourt d'une manière quelconque à la détermination de la seconde, le mot déterminer étant pris dans l'une ou l'autre de ses deux acceptions. La seconde chose est dite fonction de la première.
8. Condition. — Une chose sans le concours de laquelle il est impossible qu'une autre existe ou existe telle qu'elle est se nomme une condition de celle-ci.
Une condition est donc un facteur en tant qu'elle détermine ou contribue à déterminer une autre chose. Il s'ensuit que le mot condition, comme le mot déterminer comporte une double signification. D'une part on dit qu'une chose quelconque A est conditionnée par une autre C, que C est condition de A, quand A n'existerait pas, ou n'existerait pas telle qu'elle est, si G n'existait pas, sans
entendre par là que G ait amené A à l'existence, en ait déterminé l'existence ou la manière d'être. La détermination de A par C est dans ce cas permanente, elle n'implique nul commencement d'existence ou de manière d'être pour A. On dit, d'autre part, que C est condition de A quand G détermine ou contribue à déterminer l'existence ou seulement la manière d'être de A. Il importe de ne pas confondre ces deux acceptions du mot conditionner,
9. Dépendance. — Dans l'un ou l'autre cas visés par le mot conditionner, on dit que la chose A dépend de la chose G.
10. Milieu. — J 'entends par le mi/ie^z 011 existe une chose les autres choses qui la conditionnent soit immédiatement (c'est-à-dire chacune par ellemême), soit indirectement (c'est-à-dire chacune par quelque autre), mais dans un champ de communication circonscrit, borné par la portée de l'expérience et de la pensée humaines, sinon par les choses mêmes.
11. Distinction. — Analyse. — Dès que la conscience est suffisamment impressionnée, le produit psychique, soit A, sensitif ou passionnel, de l'impression éveille l'activité mentale, la pen-
DÉFINITIONS FONDAMENTALES Io3
sée, qui aussitôt s'y applique. Elle concentre son attention sur A et par cela même le rend distinct de ce qui n'est pas lui. Si quelque facteur de A appelle son attention plus vivement que le reste, elle distingue ce facteur parmi ceux qui contribuent à constituer A ; ce travail de distinction peut être poussé plus ou moins loin, et prend le nom d'analyse quand la pensée se propose d'inventorier autant que possible le contenu de A,
12. Différence. — Il peut n'y avoir aucune différence entre deux choses distinctes, si elles ne se distinguent entre elles que par leurs existences respectives. Il s'ensuit que le sens du mot distinction est plus large que celui du mot différence. Deux choses sont différentes quand ce n'est pas uniquement par leurs existences respectives qu'elles se distinguent.
i3. Dérivés de la différence : changement.
— Evénement. — Modification. — Variation.
— Diversité. — Les vocables c/ia/i^eme/i/, événement, phénomène, modification, variation, diversité, impliquent tous dans leurs significations respectives celle du vocable différence. Quand ils n'en sont pas de purs synonymes, ils expriment seulement des sortes de différences, et ils ne prêtent pas davantage au malentendu dans la conver-
lOa DEFINITIONS FONDAMENTALES
sation ordinaire. Toutefois, dans un ouvrage qui s'adresse spécialement aux savants et aux philosophes, il n'est pas inutile de les définir autant que possible, comme nous le ferons plus loin, par la définition des choses qu'ils signifient ; l'indication spontanée de celles-ci ne satisfait pas toujours à la rigueur '^'une analyse qui les dégage scientifiquement.
i4. Le subjectif et l'objectif. — Notion. — Sujet. — Objet. — Une différence déterminée dans la conscience par une impression du monde extérieur à l'être qui en prend conscience est, à ce titre, le signe d'une différence dans ce monde, et est dite objective; c'est, à quelque degré, une notion. Une différence qui existe dans la conscience sans être le signe d'aucune différence dans le monde extérieur à l'être qui en prend conscience est dite purement subjective. Au point de vue de la conscience l'être qui sent ou connaît est opposé sous le nom de sujet h ce qui est senti ou connu et qu'on nomme l'objet.
i5. Le simple. — J'entends par une chose simple, une chose qui ne comporte en soi aucune différence.