Equivalence. — Je dis que deux choses
sont équivalentes lorsque, bien qu'inégales, elles peuvent être substituées l'une à l'autre dans leurs milieux respectifs saus que rien de tout le reste dans ceux-ci soit cbangé par cette substitution.
29. Essence particulière. Classification. Essence TAXINOMIQUE. EsSENCE SPECIFIQUE. L'eSPÈCE
et la variété. — J'entends, par Y essence particulière d'une chose, ses caractères particuliers ou ses propriétés particulières.
On conçoit qu'une chose ait un certain nombre de caractères communs avec plusieurs autres choses, un moindre nombre de caractères communs avec un plus grand nombre d'autres, et ainsi de suite, de manière à appartenir successivement à des groupes de choses de plus en plas compréhensifs. C'est ce concept qui préside à la classification en histoire naturelle. La classification confère ainsi autant de noms à la chose considérée qu'elle en donne respectivement aux groupes auxquels elle appartient. Les différents groupes de caractères d'une chose qui servent à la classer et, par conséquent, ne lui sont pas particuliers, représentent ce que j'appelle son essence taxinomique. Si l'on ne considère que le groupe des choses avec lesquelles elle a le plus de caractères communs, dont elle diffère le moins, c'est-à-dire seulement par ses caractères particuliers, j'appelle son essence spécifique, tous ces ca-
jactères, excepté ces derniers en d'autres termes : Hon essence intégrale, moins ses caractères particuliers. Par exemple, l'essence spécifique de tel morceau de soufre est l'ensemble des caractères (|ui appartiennent à n'importe quel autre morceau (le soufre. L'essence particulière de tel morceau de soufre consiste dans son poids, sa figure ou lout autre caractère qui a pu être déterminé en 1 ui par des circonstances indifférentes à son essence spécifique.
Deux choses chez lesquelles tous les caractères laxinomiques sont les mêmes, qui, en d'autres termes, ne diffèrent que parleurs essences particulières, sont dites de même espèce.
Une espèce est donc, dans la pensée, le concept d'une collectivité de choses chez lesquelles tous les caractères taxinomiques sont les mêmes et qui ne dilïerent entre elles que par leurs caractères particuliers respectifs.
Lorsque, dans une espèce déterminée, certain des caractères particuliers d'une chose qui s'y classe lui devient commun avec d'autres choses de cette espèce, ces dernières forment avec la première ane variété, c'est-à-dire, en réalité, une espèce nouvelle (stable ou instable).
3o. Car ACTÈRFs ACCIDENTELS. — Lcs caractèrcs particuliers sont accidentels en ce sens que la
chose peut les perdre sans perdre son essence spécifique, dont elle tient son nom.
3i, Commun. — Le mot commun peut prêter à une équivoque. Il importe de la signaler et de la prévenir parce qu "elle expose à tirer de prémisses qui impliquent ce mot des conséquences viciées par un malentendu. Dire que deux choses A etB ont quelque chose de commun signifie, d'une part, qu'elles sont différenciées dans une troisième dont elles participent l'une et l'autre et qui les met par là en commanication : par exemple, la terre et la lune ont de commun l'étendue, l'espace où elles diffèrent de volume, de position, de vitesse et qui leur permet de communiquer, comme en témoignent les ondes lumineuses. Ces astres ont encore de commun la gravitation qui les fait, comme l'espace, communiquer entre eux. D'autre part, dire que deux choses ont quelque chose de commun, c'est dire qu'un certain caractère reconnu chez l'une se trouve également chez l'autre, sans qu'on en doive inférer que ce caractère les fasse communiquer entre elles. Par exemple on conçoit qu'il puisse n'exister aucune communication entre deux choses A et B, que ce caractère puisse leur être commun sans les faire communiquer entre elles, car il n'est pas a priori impossible qu'il existe dans l'infini
de l'espace deux centres d'influence de même espèce autre que la pesanteur dont l'un s'exerce sur A et l'autre sur B, sans que A et B communiquent entre elles par cette influence, qui accuse cependant un caractère leur appartenant à toutes les deux.
Un caractère commun à deux choses, dans cette seconde acception du qualificatif, ne leur est commun qu'à titre d'idée impliquée à la fois dans l'idée qu'on se forme de l'essence de l'une et dans l'idée qu'on se forme de l'essence de l'autre, tandis que dans la première acception du qualificatif, le caractère commun de deux choses n'est pas une généralisation mentale, mais bien une chose concrète dont chacune d'elles participe, et qui par suite les fait communiquer entre elles dans le monde objectif à titre de milieu.
Quand le sens général de la phrase n'indique pas suffisamment l'acception dans laquelle est pris le mot commun, il importe donc de l'indiquer expressément.
82. Etat. — J'entends par Vétat d'une chose, à un moment donné, ses caractères accidentels à ce moment-là.
Je dis ses caractères accidentels, parce que, si 5e«; caractères spécifiques cessaient de demeurer les mêmes, cl^*^ cesserait d'exister sous sa déno-
Il6 DÉFINITIONS FONDAMENTALES
mination ; une autre chose s'y serait substituée, et il n'y aurait pas état de la première.
Par exemple : Feau affecte trois états différents sans perdre les caractères spécifiques d'une combinaison d'hydrogène cl d'oxygène. Elle existe à l'état liquide, à l'état de vapeur et à l'état de glace. Ces trois états ne sont chez elle qu'accidentels.
33. Rapport. Relation. — Dans le langage courant on dit de deux choses qui n'ont rien de commun qu'elles n'ont pas de rapport, et de deux choses qui sont mises en communication par une troisième qu'elles sont mises en relation ou en rapport. Cette troisième chose ne les ferait pas communiquer s'il n'y avait rien d'elle qui leur fût commun. On dit encore qu'il y a relation ou rapport entre deux choses qui, sans communiquer entre elles, ont néanmoins quelque chose de commun, un caractère quelconque. Il y a donc relation ou rapport entre deux choses quand chacune déciles participe de ou à queLque chose qui leur est commun.
Le rapport de deux choses, c'est la détermination de l'une quelconque des deux au moyen, en fonction de l'autre, ou la détermination de l'une et de l'autre au moyen d'un terme de comparaison emprunté à leur élément commun, d'une unité de mesure, par exemple, s'il agit de grandeurs.
DériNITIONS FONDAMENTALES I I 7
I/expression d'un rapport est donc une comparaison précise, et par suite il n'y a de rapport entre deux choses qu'en ce qu'elles ont de comparable, c'est-à-dire de participant de ou à ce qu'elles ont de commun. Bien qu'inexprime'e, la détermination d'une chose par une autre existe hors de la pensée humaine, par cela même que ces choses en rapport existent, et avec le même degré de précision qu'elles : cette détermination n'est insuffisante, imparfaite qu'autant que ces choses elles-mêmes ne sont pas entièrement distinctes Tune de l'autre. Mais dans la pensée qui les conçoit, leur rapport peut n'être pas et, le plus souvent, n'est pas susceptible d'une expres- .^lon rigoureuse ; il ne représente pas une détermination précise, non point parce que les choses sont indistinctes effectivement, mais parceque l'esprit est impuissant à en exprimer le rapport ; il ne l'exprime alors que par une comparaison vague ou approximative, ou même il renonce à les comparer.
On conçoit que les termes d'un rapport puissent être eux-mêmes respectivement des rapports (certaines formules algébriques en sont des exemples), mais peut-on concevoir qu'il n'y ait dans l'univers que des rapports } Cette question sera Irailce en son lieu.
Trois données concourent donc a la formation
de tout rapport, à savoir deux choses, habituellement appelés les termes du rapport, et une troisième qui leur est commune ; le nom de terme lui convient comme aux deux premières ; je l'appelle le moyen terme du rapport.
34. Choses contraires. — Le contraire d'une chose est une autre chose de même genre que la première et positive comme elle, mais dont les caractères spécifiques impliquent l'intégrale négation des caractères spécifiques de la première.
Cette définition exige un soigneux commentaire.
Beaucoup de choses ont leurs contraires dans Tordre moral, la peine est le contraire de la joie, l'injuste du juste, le laid du beau, le vrai du faux, la crainte de l'espoir, etc. ; dans l'ordre physique la lourdeur est le contraire delà légèreté, la petitesse de la grandeur, la froidure de la chaleur, la faiblesse de la force, la lenteur de la rapidité, etc. ; des qualités morales participent de ces qualités physiques (ce qui permet à celles-ci d'exprimer celles-là dans le langage et dans maintes formes plastiques) : on dit un esprit lourd ou léger, un grand ou un petit esprit, un cœur chaud ou froid, une volonté forte ou faible, une intelligence prompte ou lente.
Il n'y a pas un contraire à toute chose, mais on
prend souvent pour le contraire d'une chose ce qui n'en est que la simple négation. Par exemple : ni la mort, ni le repos, ni l'oubli ne sont respectivement les contraires de la vie, de l'action, du souvenir ; chacun des premiers de ces termes n'est qu'un mot signifiant la négation de chacun des seconds qui y correspond. Dans chaque couple le second terme n'existe que par le premier, au lieu que deux contraires existent indépendamment l'un de l'autre. L'abolition de l'un quelconque des contraires cités plus haut n'entraînerait pas celle de son correspondant; tandis que s'il n'avait jamais existé ni vie, ni activité, ni souvenir, ce qu'on nomme mort, repos, oubli serait sans raison d'être, ce seraient des mots vides de sens.
Ce que nous entendons par deux contraires étant suffisamment indiqué par les exemples précédents, essayons d'en formuler la définition.
Dire que deux choses sont contraires, c'est affirmer une différence entre elles, c'est donc les comparer et par cela même reconnaître qu'elles soutiennent une relation, un rapport, ce qui suppose entre elles quelque chose de commun. Cette dernière conséquence, choquante au premier abord, est facile à mettre en évidence par des exemples frappants. Dans l'ordre moral rien n'est plus différent que l'amour et la haine, qualifiés de contraires pai^ tout ie monde ; l'un et l'autre n'en
ont pas moins quelque chose de commun, à savoir ce qui constitue l'aptitude à sentir. Ce sont deux espèces dijOTérentes du genre appelé sensibilité morale. Dans l'ordre physique, deux directions contraires sont aussi différentes que possible, et n'en ont pas moins de commun entre elles ce qui définit dans l'espace la direction, quelle qu'elle soit. Ce sont encore deux espèces différentes du genre direction.
Ce qui signale deux contraires c'est donc que ce sont deux choses de même genre et d'espèces différant entre elles au point que les caractères distinctifs de l'une en excluent totalem.ent ceux de l'autre. Si l'on considère les essences intégrales respectives de deux choses contraires, on reconnaît qu'elles ont de commun leurs caractères génériques, mais que leurs caractères spécifiques respectifs n'ont entre eux rien de commun. En tant que contraire à l'amour la liaine ne participe en rien de ce sentiment, bien qu'elle soit sentiment comme lui ; en tant que contraires deux directions ne participent en rien l'une de l'autre, bien qu'elles soient toutes deux des directions.
Toutefois, pour que deux choses soient dites contraires, il ne suffit pas que l'une soit simplement la négation de l'autre, car si chacune n'était que cela, aucune ne poserait rien ; or un contraire est quelque chose de positif.
DEFINITIONS FONDAMExNTALES 1 2 I
Le contraire d'une chose ne peut donc elre conçu d'après le seul énoncé des caractères spécifiques de celle-ci. L'idée d'un contraire ne fournit par elle-même à l'esprit aucune donnée qui lui permette de former Fidée de son correspondant, puisque, nous le savons, aucun des caractères spécifiques constituant l'un n'entre dans la constitution de l'autre. Par exemple, dans un monde où tous les hommes seraient constammentjoyeux, justes, beaux, infaillibles, etc., où tous les objets matériels seraient disposés de lelle sorte que leurs dimensions, leur poids, leur résistance, leur température fussent adaptés dans une mesure très satisfaisante à leur destination respective, les idées de peine, de partialité, de laideur, d'erreur, d'exiguïté, de lourdeur, de violence, de brûlure, etc., qui représentent les extrêmes différences, les contraires par excellence des qualités précitées, ne pourraient être en aucune façon déduites des idées de celles-ci. Il résulte de ces obscrvalions que c'est l'expérience, et non la simple déduction, qui peut indiquer le contraire que comporte une chose *.
I. La définition donnée ci-dessus des contraires peut servira critiquer le passage du Phédon de Platon où Socralc affirme que les contraires dépendent l'un de l'autre, de telle sorte qu'ils s'engendrent mutuellement et qu'ainsi la vie nait de la mort, d'où il déduit la survivance do l'âme. Or, d'une part, bien que les contraires soient mis en rapport par un mo^en terme qui est leur
35. Inversion. — Réciprocité. — L'inversion et la réciprocité s'appliquent aux rapports.
Soient deux choses A et B en telle relation que d'une part, A conditionne B et que, d'autre part, B conditionne aussi A. Si de part et d'autre le conditionnement est sensiblement le même, on dit que la relation de B à A est l'inverse de la relation de A à B ; dans le cas où il est exactement le même, on dit que la seconde relation est la réciproque de la première.
L'une et l'autre sont inverses ou sont réciproques. La nuance que j'indique entre ces deux qualificatifs peut paraître subtile et négligeable. Je n'y attache qu'une importance très secondaire.
36. La quantité ou grandeur. La pluralité employée A LA mesure des quantités DE TOUTE ESPÈCE.
— La continuité. — L'étendue. — L'infiniment petit . — Par la façon dont elle s'engendre , par sa définition la pluralité détermine ce que signifient les vocables plus et moins, croître et décroître, ou augmenter et diminuer : tout ce qui, à l'instar de la pluralité, est susceptible d'augmentation et de diminution est appelé quantité ou grandeur. La
commun genre, loin de se déduire l'un de l'autre, ils se nient et s'excluent mutuellement, et. d'autre part, la vie et la mort ne sont pas dea contraires.
pluralité est de toutes les espèces de quantités la plus générale et la plus abstraite, car toute quantité l'implique en tant que divisible en un nombre quelconque de parties de valeur variable. C'est précisément à ce caractère que la pluralité doit de servir à mesurer toute espèce de quantité, le rapport d'une quantité donnée d'espèce quelconque à son unité de mesure de même espèce étant toujours susceptible d'une expression numérique exacte ou approchée.
Pour la pluralité il existe un minimum d'accroissement qui est le nombre deux, tandis que pour les autres espèces de quantités il n'en existe pas. On peut les concevoir engendrées par un accroissement fini quelconque s'ajoutant indéfiniment à lui-même, mais ce facteur, si minime qu'on le suppose, peut être conçu indéfiniment réductible. Ces espèces de quantités sont dites continues. Nous sentons en nous croître ou décroître l'effort de l'attention, l'effort musculaire, la douleur, le plaisir', etc., aussi les disons-nous
I. Bien qu'on dise de la sensation qu'elle estp^us ou moins vive, elle est considérée par M. Bergson (Essai sur les données immédiates de la conscience, Paris, Félix Alcan) comme uniquement qualitative, ne comportant pas la quantité ; des mathématiciens, tels que M. Georges Guéroult, sont de son avis. 11 leur incombe de définir le sens qu'ils donnent aux mots plus ou moins appliqués spontanément au plaisir, à la douleur, etc., par la conscience universelle, comme en lémoiynenl toutes les langues.
plus OU moins grands ; en outre, nous les concevons pouvant être toujours moindres qu'ils ne le sont à partir du seuil de la conscience, et partant susceptible d'un accroissement indéfiniment réductible. Ce sont, à ce titre, des grandeurs continues. Mais ce ne sont pas pour cela des étendues, car chacun de leurs accroissements se confond avec tous les autres pour former un tout dans lequel il en est indistinct, tandis que le qualificatif étendu est applicable seulement si, dans la somme des accroissements consécutifs qui composent la grandeur, chacun d'eux demeure distinct du précédentetdu suivant. La durée, l'espace, par exemple, sont des grandeurs à la fois continues et étendues.
On appelle un infiniment petit actuel, eflectué, une grandeur qui n'est pas nulle et néanmoins est, au moment où on la considère, moindre que n'importe quelle grandeur donnée. Telle est, par exemple, une longueur au moment où elle commence ; alors, en efTet, elle n'est ni nulle ni finie, car, si elle était nulle, elle n'existerait pas encore et, si elle était finie, on pourrait en concevoir une fraction quelconque, c'est-à-dire une grandeur moindre qu'elle, contrairement à sa définition. Mais comment peut-elle satisfaire à ces deux conditions ? Une telle grandeur, bien qu'elle existe actuellement, eireclivement, ne peut être expri-
mée qu'au moyen d'une formule contradictoire par l'esprit humain, car son essence est située hors du ressort de l'observation scientifique, c'est une chose métaphysique.
La génération de la grandeur continue et étendue par l'inimiment petit est une opération métaphysique et, partant, ne peut se formuler qu'en termes contradictoires. Par exemple : une longueur est engendrée par un point mobile ; ce point prend des positions successivement conliguës ; or la contiguïté de deux traces d'un point mobile est inconcevable, car il faut qu'elles se touchent et elles ne peuvent entrer en contact sans se confondre, n'ayant respectivement point de parties.
Les mathématiciens évitent ingénieusement les contradictions soulevées par le concept immédiat de l'infiniment petit en y substituant comme équivalent celui d'une variable soumise à la condition d'être moindre que toute quantité donnée. Ils expriment arithmétiquement la continuité j^ar les fractions continues. Je m'en tiens aux définitions fondamentales que j'ai tentées plus haut.
87. Différence d'ordre INTRINSÈQUE. — Différence d'ordre EXTRINSÈQUE. — ^^ }' ^^ différence d'ordre intrinsèque entre deux choses quand elles diilerent l'une de l'autre par leurs caractères ou
leurs états respectifs, et il y a différence d'ordre extrinsèque entre deux choses, lorsque différent entre eux leurs conditionnements respectifs. Peir exemple : entre deux esprits qui diffèrent de puissance intellectuelle ou d'énergie volontaire la différence est d'ordre intrinsèque, de même entre un triangle scalène et un triangle isocèle : elle est d'ordre extrinsèque entre deux points qui diffèrent de position. En réalité dans ce dernier cas ce ne sont pas les points, ce sont leurs positions respectives qui diffèrent.
Entre deux choses égales il n'existe aucune différence d'ordre intrinsèque. Ce qui distingue de l'identité FégaUté, c'est qu'il n'existe entre deux choses identiques aucune espèce de différence, ni intrinsèque, ni extrinsèque, de sorte que l'existence de l'une est indiscernable de celle de l'autre.
38. Caractère intrinsèque. — Caractère extrinsèque. — Un caractère d'une chose est intrinsèque lorsqu'il peut être intégralement défini au moyen de cette chose, c'est-à-dire quand sa définition est tout entière impliquée dans celle de cette chose. Par exemple : un rapport angulaire dans un triangle en est un caractère intrinsèque; c'est un caractère intrinsèque de tout triangle que la somme des angles y soit constante, égale à
deux angles droits. Un caractère d'une chose est extrinsèque lorsqu'il consiste en une relation que soutient cette chose avec une ou plusieurs autres qu'elle n'imj^lique pas. Telles sont, par exemple, les propriétés chimiques d'un corps ; elles ne le caractérisent que par ses relations avec les autres corps, de sorte que les caractères qui pour le chimiste le définissent ne se définissent eux-mêmes qu'au moyen de ce qui n'est pas lui.
39. Chose nouvelle. — Une chose est dite nouvelle soit, dans un sens large, quand elle commence d'exister, soit, dans un sens étroit, quand, en outre, elle diffère des autres choses de même espèce. Dans le premier cas la nouveauté est le caractère extrinsèque le plus simple qu'on puisse concevoir dans une chose.
40. Changement. — Lorsque à l'état présent d'une chose succède un état difïérent, ou lorsque à une chose s'en suhstitue une autre différente, on dit qu'il y a changement. Dans le second cas l'essence spécifique de la chose changée n'est pas demeurée la même; elle a perdu les caractères qui lui conféraient son nom.
di. Variation. — Je réserve le mot variation pour le premier cas. où le changement n'alfecte
que l'état présent d'une chose sans en atteindre l'essence spécifique. Une variation est donc pour moi un changement soumis a cette condition.
[\2. Transformation, devenir, réalisation. —
II résulte de la définition précédente qu'une essence spécifique, une espèce en un mot est à proprement parler invariable, ce qui ne signifie pas qu'elle ne peut pas se transjormer. C'est ce qu'il faut expliquer. Tout changement qui l'atteint la destitue de son nom et l'abolit pour lui substituer une espèce nouvelle qui en diffère plus ou moins. Quand la différence commence par être infiniment petite pour s'accroître continûment, la nouvelle espèce est d'abord indiscernable de la première ; il y a succession ininterrompue, en un mot transition de celle-ci à la nouvelle. On dit alors que l'une se transforme en l'autre. Or pour une espèce se transformer c'est en réalité s'anéantir en perdant sa dénomination, ce n'est pas varier. On ne peut dire, il est vrai, que l'anéantissement de la première espèce soit consommé, pas plus qu'on ne peut dire que la nouvelle soit constituée; mais on ne peut pas dire davantage que la première subsiste encore, ni que la seconde n'existe en rien encore. Ce que je viens de dire du commencement de la transformation s'applique à ses moments subséquents qui sont des infiniment
petits de durée. L'esprit humain est donc en demeure d adrncKre (sans d'ailleurs pouvoir se la représenter, parce qu'elle est métaphysique) une condition intermédiaire entre ce qui est une espèce déterminée et ce qui en sera une autre également déterminée, entre une chose distincte présentement et une chose future distincte aussi. Cette condition dont l'existence est indéniable et l'essence inimaginable est la réalisation ouïe devenir. La transformation est un devenir, le transformisme est une doctrine qui applique le concept du devenir à l'histoire naturelle.
Des exemples tirés de la géométrie fixeront les idées surles trois définitions précédentes. Considérons l'ellipse : c'est une espèce de figure du genre ligne courbe et telle que la somme des distances respectives de chacun de ses points à deux points donnés, appelés /ojer^, est constante. Supposons que les foyers d'une ellipse se rapprochent ou s'éloignent l'un de l'autre, celte ellipse changera sans cesser d'être, par définition, la même espèce de courbe. A cet égard on pourra dire que le changement est une variation ; l'ellipse est sujette aune infinité de variations, comme la distance de ses foyers. Supposons maintenant que ceux-ci s'éloignent assez l'un de l'autre pour que leur distance enlre eux soit égale à la somme constante de leurs dislances respectives à tout point de i'eliipse, dès
l30 DÉFINITIONS FONDAMENTALES
lors il n'y a plus ellipse, mais ligne droite; de même si nous supposons que les foyers se rapprochent l'un de l'autre de manière à coïncider finalement, dès lors il n'y aura plus ellipse par la coïncidence des deux foyers, la figure sevoi devenue un point, comme précédemment elle était devenue une droite.
Dans l'un et l'autre cas le changement a outrepassé les limites où il demeure variation, c'est-àdire compatible avec la définition de l'espèce ellipse. Jusque-là le changement n'atteint pas l'essence spécifique de la figure ainsi nommée. Au delà de ces limites on ne dit plus que celle-ci est soumise à des Aariations, on dit qu'elle s'est transjormée, qu'elle est devenue autre, et c'est pour cela qu'on lui donne un autre nom.
43. Différenciation. — Lorsque dans une chose deux autres, qui y sont virtuellement impliquées, qui n'y existent qu'en puissance, se réalisent en s'y distinguant l'une de l'autre, on dit qu'elles s'y difierencient, qu'il y a différenciation de ces deux choses dans la première.
44. Evolution. — En tant que le contenu virtuel d'une chose s'y réaUse par différenciation continue, on dit qu'il évolue, qu'il y a évolution de la virtuahté.
DÉFINITIONS FONDAMENTALES l3l
45. Evénement. Fait. — J'entends par un événement un changement ou un groupe déterminé de changements soit simultanés comme par exemple, la croissance de toutes les feuilles d'un même arbre en même temps, soit exclusivement successifs, comme dans le déplacemeni, dans les changements de position d'une pierre lancée.
Fait est synonyme d'événement. En y regardant de très près on pourrait saisir une nuance entre ces deux vocables. L'expression courante : C'est «^yai7 pour signifier qu'une chose alléguée est indéniable, semble indiquer qu'un fait est un événement considéré au point de vue de son existence constatée. Mais cette distinction subtile est sans importance.
46. Phénomène. — Les savants appellent pA^nomène tout événement, mais d'après son sens étymologique, il convient de réserver ce dernier vocable pour signifier certains événements psychiques, une perception sensible déterminée dans le sujet pensant par quelque événement extérieur à lui, ou une donnée quelconque de l'observation interne.
47. Modification. Modalité. — J'entends par modification dans une chose une variation plus ou moins persistante elfectuée en elle. Ouand la
l32 DÉFINITIONS FONDAMENTALES
modification affecte une constance qui en fait un caractère permanent, une manière d'être durable, une différenciation fixe dans cette chose, elle y devient une modalité. Par exemple : la sensibilité nerveuse se différencie en plusieurs sortes d'aptitudes à sentir appelées les sens (la vue, l'ouïe, le toucher, l'odorat, etc.); ces aptitudes qui persévèrent sont des modalités de la sensibilité nerveuse.
48. Observation interne. Réflexion. — J'entends par V observation interne l'attention appliquée aux états conscients, non pas seulement pour les rendre aussi conscients que possible, mais, en outre, pour prendre conscience de leur existence, les analyser, les classer et en déduire la définition des caractères psychiques, en un mot pour instituer la psychologie intuitive. Cet acte de conscience au second degré s'appelle proprement la réflexion.
ig. Observation externe. — J'entends par l'observation externe l'attention appliquée aux états conscients qui naissent d'impressions faites sur les nerfs dits sensitijs, états appelés sensations dont l'activité intellectuelle forme des perceptions révélatrices du monde extérieur au sujet qui observe. Ce monde ne livre à la connaissance
DÉFINITIONS FONDAMENTALES l33
bumaine que son existence et les rapports, soit particuliers, soit généraux, entre les événements qui s'y passent et se manifestent sous forme de phénomènes, c'est-k-dire de sensations.
5o. La Métaphysique. — La seconde acception du verbe être signalée au début de ce travail fournit l'objet de la métaphysique. Est métaphysique tout ce qui ne donne prise par aucun procédé à l'observation soit interne, soit externe. Je dis : par aucun procédé \ c'est que, en effet, un objet qui, par exemple, échappe à l'œil nu n'est pas pour cela seul d'ordre métaphysique, s'il y échappe parce qu'il est trop éloigné de l'œil, hors de vue, ou trop petit pour être perçu par le regard humain. Un télescope ou un microscope suffît dans l'un ou l'autre cas pour le rendre visible. Ce qui concerne la métaphysique sera examiné à la fin de ce traité.
5i. Détermination hors de la durée.
Détermination DANS LA DURÉE. — Une chose peut résulter d'une autre chose sans qu'il y ait changement. Dans ce cas la première est conditionnée par la seconde, mais ne l'est pas dans la durée : sa détermination n'imphque pas succession, séquence chronique, mais elle implique seulement conséquence logique. Par exemple : le triangle en SuLLT pRLDHOM.ME. — Libre ariîitr©. A
l34 DÉFINITIONS FONDAMENTALES
géométrie se définit par une condition d'où résulte sa propriété d'avoir la somme de ses trois angles égale à deux aagles droits ; cette condition est la raison d'être intemporelle de cette propriété ; elle la détermine, mais hors de la durée.
Une chose peut résulter d'une autre chose à un autre titre, de telle sorte que la détermination de la première par la seconde implique la durée. C'est ce que je vais examiner.