Diverses sortes de synthèses. — Synthèse
PUREMENT collective, LE NOMBRE. SyNTHÊSE
collective. — L'expérience etla réflexion amènent à reconnaître divers degrés à la synthèse, divers modes de systématisation ; la synthèse parement collective esl la luoinb compliquée. J entends par
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une synthèse purement collective celle dont les composantes ne soutiennent entre elles que des rapports indépendants des caractères de leurs essences intégrales respectives, à plus forte raison indépendants de leurs essences particulières. Dans ce cas leurs états respectifs peuvent indifféremment persévérer ou changer sans que l'unité synthétique en soit affectée, pourvu qu'elles continuent d'exister. La pluralité brute, non encore nombrée, est une telle synthèse, car elle n'implique nul rapport entre les essences des choses. C'est l'esprit qui crée entre leurs existences (unités simples) le lien collectif en ne considérant aucune de ces unités abstraction faite des autres, isolément, de sorte que, par la pensée, chacune dépend ainsi des autres, est conditionnée par elles et les conditionne. Ce même rapport collectif se complique dans la constitution du nombre. Pour la commodité du concept de cette pluralité systématisée et pour en faciliter la notation soit mentale, soit graphique, les unités employées à la numération ne sont pas toutes simples, encore que la collection qu'elles déterminent ne soit composée, en dernière analyse, que d'unités simples, d'existences abstraites. A partir d'une certaine collection d'unités simples, assez réduite pour être immédiatement imaginable, on a formé de celles-ci une unité collective pour servir ù la formation
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d'une nouvelle unité collective et ainsi de suite progressivement. Ce système de numération peut croître indéfiniment de manière à embrasser et déterminer une pluralité finie quelconque. On dit que le nombre est infini quand on impose pour loi à sa formation un accroissement indéfini ; mais il n'est jamais efTectivement infini. Un nombre infini, ce ne serait pas, à proprement parler, un nombre, ce serait la pluralité infinie.
Dans la numération le système de divers groupes croissants dont chacun joue à son tour le rôle d'unité dans la composition du nombre, ce système, dis-je, n'altère par là en rien la valeur, c'est-à-dire l'essence intégrale de l'unité fondamentale.
J'appelle collective toute synthèse dont l'unité se forme sans altération des composantes. Telle est, par exemple la syntîièse taxinomique dont l'unité est un rapport de similitude entre des caractères : l'histoire naturelle, dans ses classifications, institue un système de synthèses ordonnées d'après le nombre croissant des caractères communs à certaines formes terrestres jusqu'au plus grand nombre de ces caractères, lequel définit l'espèce (ou la variété).
C'est au même titre une synthèse collective que la composition des forces en mécanique, car chacune d'elles, quelle que soit la résultante, de-
SuLLY PruDHOMME. — Libre arbitre. 9
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meure, en tant que composante, ce qu'elle était isolément. Le poids d'un corps est la somme des poids respectifs des particules extrêmes dont ce corps est formé, sans que l'essence spécifique de la pesanteur varie en aucune d'elles. Il n'est pas certain qu'il en soit de même dans un composé chimique. L'eau, par exemple, outre la synthèse pondérale de ses particules atomiques, en ofTre une autre qui n'est plus seulement collective, car chacune des données supposées simples, l'oxygène et l'hydrogène, qui se synthétisent diffère probablement dans la combinaison de ce qu'elle était séparément ; toutes deux probablement s'y altèrent l'une l'autre. Je ne l'affirme pas, car peut-être en réahté, c'est-à-dire hors de notre conscience qui en perçoit les impressions, une combinaison n'estelle qu'une structure d'éléments égaux soumis à une mutuelle action purement mécanique ; il appartient aux spécialistes d'en décider.
63. Synthèse par communication unilatérale. — La moindre complication qu'on puisse concevoir à la synthèse collective est une action initiale de Tune des composantes sur toutes les autres sans que leurs essences spécifiques respectives en soient altérées. C'est le cas, par exemple, d'un déplacement imprimé par un mobile à des corps qui, en se choquant l'un l'autre tour à tour, se
communiquent successivement l'impulsion reçue. L'essence spécifique de chacun d'eux demeure intacte, mais non lessence intégrale, car celle-ci s'accroît d'une communication de mouvement : ainsi, quand une bille de billard rendue mobile par un coup de queue en rencontre une autre, jusque-là au repos, et la pousse sur une troisième, la première communique aux deux autres l'impulsion qu'elle a reçue. Cette impulsion fait dès lors partie de l'essence intégrale de chacune et par là y ajoute un caractère nouveau. Gomme, d'ailleurs, l'essence spécifique de chacune reste la même, c'est l'essence particulière qui s'y trouve être modifiée par l'accroissement de l'essence intégrale.
Dans le cas que je viens de considérer, l'unité synthétique consiste dans la communication du mouvement. J'appelle celle syi-iÙihsQ synthèse par communication unilatérale.
64. Synthèse solidaire. — Il existe une synthèse par action réciproque des composantes les unes sur les autres, l'unité synthétique s'appelle alors solidarité. Par exemple: la gravitation universelle, forme de tous les atomes matériels une synthèse solidaire, un système solidaire. La cohésion, l'aflinité constituent aussi des synthèses solidaires. Une famille, une nation en sont d'autres
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dont l'unité naît d'affections et d'intérêts qui lient les individus entre eux.
65. Synthèse organique. — J'appelle synthèse organique une synthèse solidaire qui reçoit son unité de ce qu'on nomme la vie. Cette synthèse est le processus défini par les fondions qui font l'objet de la physiologie et de la psychologie, quel que puisse être d'ailleurs le moteur de ces fonctions, qu'il soit unique et commun à toutes, ou qu'il y en ait un distinct pour chacun des deux groupes qu'elles forment.
66. Synthèse subjective, objective, potentielle. — Une synthèse est ou bien une création de l'esprit qui, observant une ou plusieurs choses, en abstrait certains caractères dont il forme un tout subjectif, comme est le concept de tel nombre, de telle figure géométrique, de tel personnage dans une œuvre d'imagination, ou bien une chose du monde extérieur à la pensée, chose objective qui n'est pas simple.
On peut se demander si certaines synthèses qui paraissent purement mentales, toutes subjectives, n'ont pas néanmoins une réalité objective. En taxinomie, par exemple, une division telle qu'une espèce végétale ou animale, n'existe-t-elie pas hors de i'espi i i qui la compose de caractères com-
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munsLabstraits de plu sieurs individus? N'est-elle pas à l'e'tat potentiel imprimée dans chaque couple reproducteur. La théorie de Darwin explique bien, aux yeux d'une grande majorité de naturahstes, la formation des espèces ; mais cette théorie accepte sans l'expliquer, l'hérédité, la transmission des caractères spécifiques à l'individu par ses ascendants. Chez le couple reproducteur les cellules sexuelles sont dépositaires de moteurs mystérieux qui dirigent les molécules alimentaires pour les disposer et en former les organes de l'individu nouveau sur une sorte de patron préexistant (en apparence du moins) comme l'architecte et les maçons s'accordent pour assembler les pierres selon le plan préconçu de l'édifice à bâtir. Jusqu'à ce que les spécialistes aient réussi à réduire cette apparente finalité en un système de conditions déterminantes immédiates, on est en demeure de concevoir des synthèses à l'état potentiel déposées dans les cellules reproductrices.
67. Le déterminisme. — Un savant strictement positiviste qui rigoureusement fidèle à la méthode de Bacon, s'interdirait toute spéculation métaphysique, un tel savant s'en tiendrait à observer d'abord les phénomènes, c'est-à-dire ses états de conscience (sensations et sentiments) sous les impressions que reçoivent, d'une part, ses organes
(les sens, ses neris sensitifs, d'autre part ses aptitudes passionnelles et intellectuelles ; à observer ensuite et expérimenter les rapports divers que soutiennent entre elles ces données, à dégager les plus généraux et les plus constants de ces rapports sous le nom de lois, acceptant ces lois comme objectives, c'est-à-dire comme exactement représentatives de rapports correspondants entre les événements dont les phénomènes sont les signes naturels dans la conscience humaine. Il s'interdirait du même coup la recherche de ce que j'ai appelé cause efficiente de ces événements. En présence d'un phénomène il se contenterait de constater, parmi les conditions qui concourent à le déterminer, celle qui lui apparaîtrait comme nécessaire et suffisante pour le provoquer, pour l'amènera l'existence. Remarquons qu'une pareille condition n'est pas toujours, tant s'en faut! la cause efficiente du lait signifié par le phénomène ; par exemple: un certain degré de température peut être nécessaire et suffisant pour que, d'autres conditions étant préalablement données, telle combinaison chimique soit effectuée, sans que ce soit ce tte condition-là qui l' opère ; celle qui l'opère et qu'on nomme l'affinité est quelque chose d'actif faisant fonction de cause, non pas seulemeni occasionnelle, mais efficiente. Or celle-ci est métaphysique, et cependant il n'y a pas de savant, de
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chimiste, si fidèle qu'il se croie à la méthode expérimentale, qui ne l'admette et ne tente de s'en faire une idée adéquate. Il admet, en outre, avec le mécanicien, qu'un corps, donnée chimique manifestée par des propriélés, c'est-à-dire par certaines perceptions sensibles constantes qu'elle provoque soit par elle-même, par impressions immédiates sur nos nerfs sensitifs, soit par l'intermédiaire d'autres corps sur lesquels elle agit, il admet, dis-je, que cette donnée implique un principe d'unité qui en soutienne et coordonne les propriétés sous le nom à' atome matériel, d'où procède et sur lequel s'exerce l'affinité. Le mécanicien, réduisant à leur plus simple expression le principe actif et le principe matériel, sous les noms àQ force et de masse, fait, bon gré mal gré, delà métaphysique au même titre que le chimiste parlant d'atomes et d'affinité, et le physicien parlant d'éther, de pesanteur, de vibrations électriques ou lumineuses. L'observation du monde extérieur ne révèle au regard que des déplacements de figures colorées. Le sens de l'ouïe et celui de l'odorat ne manifestent par eux-mêmes rien de l'activité mécanique, le sens tactile de la chaleur TiQu manifeste rien non plus. C'est le sens tactile de la résistance et la conscience de l'effort musculaire qu'elle exige pour être vaincue, c'est cette double et simultanée perception qui fournit à
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l'esprit de quoi former par abstraction les concepts initiaux de la mécanique, les idées de masse, de force, à' énergie, de mouvement et de potentiel. L'analyse de l'eflbrt musculaire par la conscience attentive et réfléchie que nous en prenons ne nous apprend pas quelle est en soi la cause de cet effort ; elle nous apprend seulement que nous sommes cette cause, que ses effets sont notre œuvre, procèdent de notre initiative, laquelle nous semble indépendante. Se sentir actif, c'est encore sentir, constater un état de nous-même qui n'est pas adéquat à l'être de nous-même mais n'en est qu'une modification. Le principe actif que nous sommes échappe aux prises de l'intuition comme tout objet métaphysique, sans quoi la psychologie ne donnerait pas lieu à tant de discussions sur ses résultats et même sur ses titres scientifiques. En résumé le savant le plus positiviste emprunte à la métaphysique du moi actif psycho-physiologique, du moi producteur d'énergie simultanément volontaire et névro-musculaire les concepts fondamentaux des sciences dites naturelles.
J'entends par le déterminisme l'explication des événements de toutes sortes, en un mot de l'Univers accidentel par le conditionnement des phénomènes les uns par les autres, abstraction faite de toute spéculation métaphysique sur les causes efficientes des événements. Du précédent examen
critique il résulte que cet idéal scientifique n'est réalisé dans la formation d'aucune science. Aucune ne se borne à n'être qu'une coordination de rapports explicatifs les uns des autres. Toutes les sciences supposent et considèrent les substrata des rapports, mot que je vais défmir.
68. Le substratum. — Un événement quelconque, d'ordre psychique ou autre, une sensation, par exemple, ou un déplacementdans l'espace suppose constamment la présence de quelque donnée immédiate dont il est une variation ou une modification. Cette donnée permanente et immédiate est ce que j'appelle son substratum.
Dans une synthèse de propriétés constamment associées, ce qui les maintient groupées, et fait persévérer chacune d'elles sous les modifications qui la révèlent, ce qui fait de cette synthèse un objet pour la pensée, chose distincte portant un nom, cette donnée, en tant que lien persistant et subsistant, est encore un substratum : principe de ron unité et de sa durée.
Cette donnée, dis-je, subsiste et persiste : est-il ])Ossible que, par l'ellet des modifications, elle ne soit plus du tout ce qu'elle était, c'est-à-dire que, au lieu d'être simplement modifiée, elle soit totalement changée, de sorte qu'il y ait substitution intégrale de l'événement dont la donnée est le
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siège à la donnée même ? Non, car dans cette hypothèse il faudrait qu'il y eût anéantissement préalable de celle-ci et par suite création è nihilo de l'événement : ce dernier ne serait plus une variation, une modification, puisqu'il n'impliquerait rien d'aucun antécédent.
Les définitions précédentes me semblent répondre à l'idée que se font les savants de ce qu'ils appellent aussi de ce nom. Pas plus que moi, en effet, ils n'entendent par un sahstratam ce que les métaphysiciens nomment la substance (l'être en soi et par soi). Consciemment ou non la logique induit les savants à concevoir tout phénomène, c'est-à-dire tout état de conscience, et aussi tout événement dont le phénomène est le signe naturel en eux comme une variation et, par suite, à considérer ce qui varie, à savoir la donnée sousjacente (sub-stratum), le sujet de la variation. Mais ce substratum peut en supposer lui-même un autre dont il soit à son tour une variation. Celleci d'ailleurs n'est pas nécessairement momentanée, instable comme le phénomène ; elle peut persister plus ou moins longtemps et constituer, à ce titre, une modalité. Par exemple un son quelconque, en tant que sensation et pris indépendamment de l'impression qui le détermine, est un phénomène, un événement p^vchique, et il a comme tel pour antéc^deni Miimé^Uat. p^.ur
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substralum, cette modalité spécifique appelé Tow^e, aptitude à la conscience d'une infinité de sons didérents. Remarquons que cette modalité générique appelée la sensibilité nerveuse, aptitude complexe (sens de la vue, du toucher, de l'odorat, etc.) dont l'ouïe n'est qu'une fonction parmi les autres, réclame elle-même un substratum qui lui est commun avec la sensibilité morale. Je ne descendrai pas davantage ici l'échelle des substrala psychiques; je donne seulement des exemples. De même, dans l'ordre physique, un déplacement dans l'espace tactile (à trois dimensions) a pour substratum un mobile, une chose susceptible d'une infinité de déplacements différents selon la dii'ection et la vitesse qu'elle reçoit ; or, ce mobile, s'il est, par exemple, un certain fragment de plomb, de pierre, un certain corps inorganique en un mot, a lui-même pour substratum une donnée physico- chimique complexe, à savoir les atomes, les forces diverses (pesanteur, cohésion, affinité etc.), substratum capable d'affecter ces différentes modalités. Ne me proposant encore que de fournir des exemples, je m'arrête à ce degré de l'échelle des substrata d'ordre physique, sans pousser jusqu'à ce que les mécaniciens appellent la masse et Vénergie, double donnée, moins complexe que la précédente et qui en représente à son tour les modalités. Quelle que soit la cause d un
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phénomène, comme ce phénomène est immédiatement impliqué dans son substratum, il est évident que reffîcacité de la cause dépend de celuici. Il est doncnaturel que l'attention et la curiosité des savants se soient portées sur le substratum immédiat du phénomène observé, puis régressivement sur les substrata antécédents.
La notion de substratum est chez eux à la fois spontanée et importante. De ces divers substrata il leur suffit de reconnaître ce que leur en révèle l'observation, soit externe, soit interne, rien de plus. Or ce que celle-ci leur révèle, ce n'est nullement l'être même de ces substrata, qui est impénétrable à l'intuition, c'en est seulement l'existence et les propriétés. Aussi longtemps qu'ils bornent là le champ de leurs recherches, la métaphysique proprement dite en demeure exclue.
Sans doute la raison humaine réclame une donnée immédiate, ultime, qui ne soit pas une variation, mais existe par soi et en soi et supporte tout l'édifice des substrata accidentels. C'est dans cette ultime donnée que le substratum, tel que je l'entends avec les savants, s^identifierait à la substance des métaphysiciens. La science positive, purement expérimentale, n'a pas à s'occuper de cette identification, qui échappe à l'observation humaine. Les adeptes de cette science n'échappent cependant pas au péril de créer des entités meta-
physiques; ils parlent d'atomes, de forces. Il n'est donc pas hors de propos de préciser le sens des mots qui signifient les choses d'ordre transcendant. Je vais l'essayer sommairement.
69. La substance. — D'innomhrahles choses apparaissent et disparaissent, à savoir : tous les objets accessibles à l'observation, soit externe, soit interne, et leurs images en nous (figures, couleurs, sons, odeurs, saveurs, etc.) et, outre ces images, nos autres états (pensées, sentiments, décisions volontaires etc.) qui ne sont pas immédiatement déterminés par des impressions du dehors sur nos nerls sensitifs, mais l'anéantissement total de l'Univers apparaît impossible à l'esprit humain. Il existe donc quelque chose d'impérissable, quelque chose qui n'aura pas de fin. Il s'ensuit que cette donnée n'a pas eu de commencement. En elîet, l'Univers entier ne se conçoit pas ayant commencé ; or si, à un moment quelconque du passé l'impérissable n'eût pas existé, l'Univers n'eût été, à ce moment-là, composé que de choses périssables, ce qui est reconnu impossible de tout temps. L'impérissable est l'être métaphysique appelé substance par les philosophes qui l'étudient.