AVANT-PROPOS
• Les criminalistes, ^crivions-nous dans un m^moire (1), n'^tudient que certaines manifestations de Facte anti-social, celles, qui dans notre 6 tat de civilisation, r6voltent le plus les sentiments de la moyenne des hommes. lis oublieni d'^tudier les autres manifestations du crime* manifestations plus graves que les pr6c6dentes« mais Be paraissant pas telles parce que . notre habitude k les voir perp^trer nous emp6che de
concevoir combien elles sont nuisibles De 14
T6sulte que la majority des criminalistes ^tudie ce que je puis qualifier de crime exceptionnel (2).»
En effet, tons les criminalistes se sont bien plus occup^s des criminels emprisonn^s, ceux que M. Manouvrier appelle la lie des criminels, que de la multitude de gens pr6tendus honn^tes
(1) Grime et criminaliste, p. 165-172. Almanctch de la Qumstion aoeiale pour 1893.
(2) M. A. Gorre, dans Crime et Suicide et dans les Cri-mtnels a parl6 da crime occuUe. G*est, croyons-nous, le seal criminaliste qui Tail fait un peu longuemenU
que nous cotoyons tous les jours dans toutes les professions. II en est ainsi parce que « les criminalistes ont embolic le pas k la police, oubliant que la police n'avait nuUement 6t6 eharg^e de faire Tanalyse psychologique indispensable au criminologue (1). »
Nos etudes sociologiques nous ont amen6 i cette constatation : La criminality legale est inflme, quasi n^gligeable, par rapport k la criminality occulte. Une 6tude de cette derni6re pr6senterait done une importance bien plus considerable que r^tude de la criminality legale, surtout si Ton a soin de donner du Crime une expression philosophique. Nous avons, dans un m6moire recent (2), tent6 de trouver cette expression et nous sommes arrive a cette definition: Le Crime s'entend detout acte qui Ibse la liberti individuelle. II ne s'agit que de la liberty d'agir, c'est-a-dire de la faculty d'ex6cuter une volition, la liberie de vouloir n'existant pas.
On voit combien cette large conception du crime permet d'interessantes etudes qui sont, en fait, autant psycbologiques que criminologiques. On con^oit, avec une telle definition, Timportance d'un examen criminologique ou psychologique
(1) Manouvrier. Archives de I'Anthropologie crminelUt septembre 1892.
(2) Voir Archices d'Anthropologie criminelle, mai 189S, p. 242-257, — Brochure ift-8o. Lyon 1893. Storck, ^diteur.
des grandes classes professionnelles de la 80ci6t6J La difficult^ d*uue semblable 6tude est consid^ rable, il ne faut point se le dissimuler ; elle gtten rapport des fails. Pour le criminaliste traitant des cas tiratologiques du crime, les fails sont relali<vement ais^s k trouver : il y a eu proems, enqufite polici^re ; il y a des stalisliques judiciaires, p^nitenliaires. Pour le criminologue traitant du crime philosophiquement d^fini, rien de tout cela ne lui serl beaucoup. II lui faut recueillir dans les liTres, les journaux, les revues, etc., les fails innombrables qui s'y trouvent, souvent peu apparents, fails qui d^c^lent T^latd'&me non pas des individus pris individuellement, mais coUectiyement, par profession.
II y a cerlainement, — et tout le monde en a la perception — dans une collectivity telle qu'un peuple, un 6tat d'esprit g6n6ral qui fail que tons les membres de cetle collectivity ont, sur des choses communes, des conceptions analogues^ De m6me dans cbacune des grandes divisions sociales comme I'arm^e, la magistrature, la' police, la finance, le commerce, etc., il est un 6lat d'&me special k la profession. G*6st cetle essence qu'il importe de d^gager si Ton veut faire Tfitude de la criminologie i une ^poque guelconque. Par Ik on pent pr6juger de la difflcull6 d'6crire un travail complet, une crimino-^, logie 80ciale« Nous n'avons point rinteciioxi^
t^m^raire de rentreprendre actuellement, mais nous voulons Tesquisser, en tracer le cadre.
Get essai qui, en donnant la psychologie da militaire professionnel , montre Tinfluence du milieu sur la forme de la criminality, est le premier d'une s^rie de m^moires que nous nous r^servons d'^crire successivement sur la police, la magistrature, la presse, la finance, le commerce, rindustrie.
Pour de tels essais, il est n6cessaire d' employer, comme exemples de Tessence professionnelle, des faits que je qualifierai d'historiques, encore que souvent ils soient r^cents. lis sont historiques en ce sens qu'ils ont 6t6 relates dans des journaux, revues, livres et qu'ils n'ont point ^t6 contest^s. Aucun des faits qu'il m'arrivera de citer n*est inMit ; je les ai recueillis avec bien d'autres, soit dans des ouvrages, soit dans des journaux, une mine infiniment pr^cieuse pour qui salt en user. Les faits que je rapporte sont des exemples, c'est-^-dire que je ne relate point tons ceux analogues que je connais (1), que j*ai irelev^s depuis quatre ans que je d^pouille la presse frangaise pour la reaction de ma France sociale et politiqxMe.
. (4) M. A. Gorre a bien voalu me prater quelques-uns de, ses dossiers si document's ; je le prie d*agr'er mes remer* Clements, regreitant que mon amitiS pour lui m*emp6che de' dire tout le bien que je pense de Thomme et da savant.
Ces ezemples acquiirent d'autant plus de valeop que lea individus qu'ils concerneut occupent dans la profession une position plus 6ley6e,.une honorabilit^ professionnelle — ce qui ne veut pas dire morality — plus respect^e. De Ik est n^e la D6cessit6 de nomm^ment designer les indi* vidus-exemples, quand d^jji ils Tout 6t6 dans les journaux ou les livres.
Pour icrire ces chapitres de criminologie, cette section de la sociologie, on se trouve dans la m6me situation que Thistorien dressant Thistoire d'un pays« que le g6ographe d^criyant une contr^e. Force leur est d'indiquer nomm^ment les personnages politiques, les hommes de guerre, etc.« les montagnes, les fleuves, les yilles. De m6me le criminologue se trouve dans Tobligation de dter les noms des indiyidus-ezemples. Ainsi ii donne plus de poids auz faits. Tout le monde comprendra, en effet, que, si on d^signe diz petits commerQants comme falsiflcateurs, on n'aura point Tessence professionnelle sp^ciale au commerce, tandis que, si on d6signe diz gros a)mmercants, on pent pr^tendre assez justement connaitre cette essence. II y a 14 une question de proportionnalit^ qui intervient car il est moins de gros commer^ants que de petits ; done si le nombre-ezemple est le m6me, il y a plus de probability pour avoir le type essentiel de la mbralit6 avec les ezemples pris parmi les gros que.
parmi lea petits. En oulre^ on salt que rimitatioD) eat line des qualit^s de Thomme (1) ; nous sonlmes* tous, k des degr6s divers, port^ k imiter d'au-^ tant plus que le module occupe une sitaatioa plus honor 6e. II y a chez tous comme une app6» tence vers le mieuz, ce mieui 6tant, pour beau*^ eoupt repr6sent6 par la position 6lev6e du module. Ges quelques explications montrent resprit quii m* a guid6 lorsque je d^signe par leurs noms lesindividus^ezemples.
Dans ces essais, le lecteur remarquera sana 4oute que mes exemples sont plus souvent pris dans la nation fran^aise que chez les autres peuples de m6me civilisation. Gela vient de ce que, frangaia, je puise mes documents dans lesjournauz, revues, ouvrages fran^ais bien plua qu'aux m6mes sources ^trang^res. En fait, cela a., peu dlmportance, car TEurope, les EtatsUnis et divers autres pays, jouissent d'une civilisation identique en ses grandes lignes. La professiou rev6t rindividu d'un vernis professionnel idea* tique partout ou la civilisation est semblable car , la consequence est une analogie, sinon une identity professionnelle. Un officier allemand res* semble, comme 6tat d'esprit et mani^re d'etre, 4 un officier francs bien plus que tout autre
(1) Lire k ce sujet les ceuvres de M. Tarde» qui a partieiK li^rement d^yelopp^ ce sijyet et a 6t6 in6me un peu trop ^Lclusif.
civil. Rien ne ressemble plus & an com-^ mergant aoglais gu'un commerQant am6ricain»
allemaud ou frangais. II y a comme une sort^ d^habitus moral, special k tous les individus d^une m£me profession. Par suite, guoique lea examples frangais soient plus nombreuz, la generalisation s*impose en ces ebauches de crimino^ logie professionnelle.