‹ Psychologie du militaire professionnel (volume 2)Chapitre 10 sur 15 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

▲UTRBS MANIFESTATIONS DB l'eSPRIT MILITAIRE

Au cours de cette enqu6te sur la psychologie du miliiaire* nous avons constats que tout individu d^tenleur d*un poavoir a une tendance k abuser decepouToir. Nous avons signals descas nombreux de pr6potenc9 qui, toua, pr^sentaient des indices de violence, cette caract6ristique de la profession. Auz abus de pouyoir avec brutality directement ou indirectement ezerc^e ne se bornent pas les manifestations psycbiques des professionnels. U en est d'autres qui ne pr^sentent point la ca* ract^ristique spiciale i la profession et qui, par suite, se rapprochent des formes d'abus de pouYoir commis .par les autres d^tenteurs de

Tautorit^ : Police, Magistrature, etc. Voici quelques cas pulsus au milieu d'uae masse d'autres :

A Alger, le conseil de guerre condamne k mort un civil, M. Craman. II ^taitpoursuivi pour avoir assailli dans la rue un zouave, Rapin, caporal dans la compagnie ou M. Craman avail fait ses 28 jours, k la fin de 1890. Le caporal pr6tendait avoir 616 menac6 k cette 6poque. M. Craman niait menaces et coups. Les timoins diclarirent avoir vu une rixe entre zouaves et indigenes et non entre un caporal et un europien. (1)

A Saint Avertin (Indre-et-Loire), le 22 juiliet, travaillaient sur leur champ MM. Fr6mondeau p6re et fils. Vint k passer un lieutenant, M. M6quill6, qui, k cheval, baguenaudait dans la campagne. II s*engage sur les terres de M. Fr6mondeau, en pleine propri6t6 priv6e. Le paysan le prie de se retirer, le lieutenant n'en fait rieu. Les deux laboureurs accourent alors et lui intiment Tordre de quitter leur propri6t6. M. M6quill6 refuse et porte un coup de cravache i M. Fr^mondeau fils, qui riposte par un coup de inanche de fourche, et les deux paysans chassent de leur propri6l6 le lieutenant qui y avait p6n6lr6 de vive force. Battu et peu content, M. M6quill^ porte plainte, Taffaire vint devant le tribunal qui acquitta les pr^venus, attendu qu'ils 6taient en 6tat de legitime defense et en droit de refuser le passage sur leur terre. De moins en moins

' (1) Hamon. L. C, ann^e i891, p. 15.

content, le lieutenant chercha comment faire condamner MM. Fr^mondeau ; 11 enqu^te et flnit par d6cou¥rir que le fils 6tait soldat en cong6, et qu'il appartenait au 3* dragons. Aussitdt le lieutenant M6quill6 du 32"* dlnfanterie porte plainte k Tautorit^ militaire; le cavalier Fr^mondeau est arr^t6 et traduit devant le conseil de guerre pr6sld6 par le lieutenant-colonel Moreau. Ce conseil, si^geant k Tours, condamna le cavalier Fr6mondeau k trois ans de prison. (1)

En 1864, k Saigon, un civil, le fermier de Topium, est, pour fraude, poursuivi devant le conseil de guerre. M. Telesco est condamn6 et le jugement est confirm^ par le conseil de revision. II demanda alors k se pouvoir en cassation, mais le gouverneur amiral de la Orandi^re refusa de transmettre ce pourvoi. (2)

Le 10 octobre 1892, vers minuit, un sous-lieutenant d'artillerie k T^cole d'application de Fontainebleau, M. NoUet, interpelle violemment dans la rue un soldat qui, ne Tayant pas vu, ne Tavait pas 8alu6. M. B..., agr6g6 de TUniversit^, t^moin de la sc^ne, ne put retenir son indignation devant la fagon avec laquelle le sous-lieutenant traitait le soldat. « Vous faites Ik un bien vilain m6tier, lui dit-il. Vous 6tes un idiot. On ferait bien de vous envoyer au Dahomey. » Furieuz, le sous-

(1) Hamon. L. C, ann^e 1891, p. 424.

(2) Ch. Duval. Sou9€nir8 militaires ef^onoiers, p. 150- 151. — Paris 1891. Savine Mteur.

lieutenant ^t arr^ter M. B... qui, apr^s interrogatoire, fut relax6. (1)

M. le commandant de la Panouse, du 1" spahis, le 2 Janvier 1891, dicta officiellement la decision suivante qui figure sur les registres : « Le mar^chal des logis X... (un indigene), du d^tachement de... subira huit lOurs de consigne au quartier pour s'6tre permis (Vadresser une carte de visite au chef d'escadron commandant provisoirement le regiment. Le mar6chal des logis apprendra qu'tl ne peut y avoir ichange depolitesse qu'entre officiers et que ceux-ci n'ont k attendre de la troupe qu'un d^vouement muet et des marques de respect. »

« II est difficile dans le delta d'6valuer la mortality des troupes, 6crit Mat-Gioi. (2) En temps

(1) Journaux des 11 et 12 octobre 1892. Get incident typique m*en rem^more un autre don| je fus t^moin, 11 y a huit ans environ : C*6tait aux Ghamps-Elys^s. Un sous-lieutenant d'artiUerie, M. X..., se promenait avee nous, Tapr^s-midi. Pas!»e un sous-oificier d'administration, un homme de 30 k 40 ans> ayant une dame k son bras. II ne saiue pas M. X... qui, tout en marchant, causait avec nous. Devant cet oubli de la hi^rarchie, M. X .. s*arr6te, interrompant sa conversation, se retourne, fait quelques pas en arri^re en appelant le sergent qui, k son tour, s*arrlte : « Eh bien I sergent, quoi done, on ne salue plus ! » — « Hon lieutenant, je ne vous ai pas vu, je vous prie de m*excuser. » Le dialogue continua quelques instants ; M. X... accepta les excuses du sergent qui put repartir avec sa iemme. Pendant ce temps nous regardions cette sc^ne, si slup^fi^s que nous oubli&mcs de rappeler k notre ami X... qu'il est impoli de rompre subi^ement une conversation.

(2) Le Tonkin actuel, p. 140. — Paris 1891. Savine 6diteur.

d*6pid6mie les lettres pour la France sont toutes ouYertes et les plus compromottantes sont retenues. >

A Bucharest, le soldat Stefan Cocojar aune maitresse — ce qui, en Roumanie, est presque l*6quivalent d*une femme legitime. Un soir, en allant la voir, il la trouve avec un homme nu« un lieutenant, M. Zodic. Observation du soldat & Tofficier qui r^pond par une giffle et des coups de canne. Le soldat riposte et administre au lieu* tenant — compl^tement nu — une racl6e soign6e. M. Zodic porte plainte devant les autorit^s militaires. Le soldat passe en jugement et est condamn6 k six ans de travaux forces. Le minist^re public trouve cette peine insuffisante et fait appeL Le nouveau conseil de guerre octroya au soldat les travaux forces k perpituiti. (1)

D'apr6s une lettre d'un officier ins6r6e dans VEclair^ les soldats allant au Tonkin ou en revenan t sont trait^s horriblement mal sur les transports de la Marine qui, avec son 6goisme et sa morgue, continue k brimer les militaires. Les soldats n'ont pas d'eau, ils croupissent dans la salet^, ils couchent sur le pont ou dans la batterie, sans couvertures, sans hamacs. La nourriture est insuffisante et mauvaise. Les reclamations sont interdites k bord, et d'ailleurs k qui r6clamer? Le commandant du bateau a sa table bien fournie et ceux qui y vivent paraissent se soucier fort peu des mis^res des soldats passagers. (2)

(1) Matiriy Justice, 20 octobre 1891.

(2) Hamon. L. C, ann^e 1891, p. 651, 652.

Devant le conseil de guerre de Brest comparait le marin Qu6n6a, pr^venu de voies de fait en dehors du service, envers son sup^rieur, le quartier-maitre Pouchin. Le prevenu persistant dans ses d^n^gations, le president capitaine de vaisseau Constantin s'^crie: « Cette attitude vous coHtera cherl » L*avocat, M* Dubois, proteste avec indignation contre cette phrase contraire k la loi et de nature k influer sur la decision des juges. « Je ne sais ce que la defense a pu conseiller k Tinculp^, » reprit le president. L'avocat prolesta de nouveau disant qu*il n*ayait qa'k se retirer. Le president retira sa phrase. Le prevenu eut un an de prison. (1)

En 1891, le conseil de guerre de Brest condamnait k mort le soldat Bordelais, pour avoir tir^ sur son capitaine, sans Tatteindre d'ailleurs. L'enqu^te d^montra qu'il n'avait pas vis6. L'ezamen des pieces, que je dus k Tobligeance de M. A. Corre, conduit k la conclusion que ce criminaliste avait donn^e : Bordelais est un d6s6quilibr6 qui a voulu se suidder indirectement par son attentat apparent. Get homme ne jouissait pas de la plenitude de sa raison. Son avocat, M* Dubois, r^clama un ezamen mental. Le minist^re public, Tofficier Launay, s'y opposa et affirma, lui, que Bordelais 6tait sain d'esprit. (2)

Un r^serviste, Uny, k la suite de brimadeSr

(1) Petit Parisien, 17 juin 1892.

(2) Hamon. L. C, ann6e 1891, p. 174, 175. — E. Laurent, lAnn^e cHminelle, 1891. Storck ^dUeur.

tue un soldat ; le conseil de guerre le condamne k 20 ans de travaux forces, alors que le m^decinmajor Rouget le declare irresponsable. (1)

Le 17 Dovembre, a Brest, le conseil de guerre condamne k un an de prison pour refus d'ob^issance, le soldat de marine O. . qui avail pr4text6 une indisposition pour refuser d'ex^cuter un mouvement. Ce soldat 6tait r^ellement malade et le m^decin Tavait exempts du port du sac au peloton de punition. L'assistance, lit-on dans la Bretagne, un journal conservateur, f ut stup6fl6e de la 86v6rit6 du verdict* (2)

A Nantes, le conseil de guerre, le 6 avril, condamne le r^serviste Chevalier k cinq ans de prison. Son crime : le jour ou il se rendait a son regiment pour faire ses 28 jours, il s'enivra, ful insolent envers deux sup^rieurs et cria: Vive TAnarchie ! k bas la France ! Vive TAllemagne ! (3)

A Presbourg (Autriche), le conseil de guerre condamne k mort un soldat qui avait frapp6 de 8on sabre un officier qui le maltraitait ; ce m6me conseil inflige seulement des arrets k deux lieutenants coupables de s^vices vis-ii-vis leurs inf6rieurs. (4)

Au sujet de Taffaire Korneieoko (p. 93), le docteur Skariatine demanda une enqu6te m^dicale. La d^l^gation ne voulut pas reconnaltre le

(1) R^pubUque franpaiae, 24 avril 1890.

(2) Hanion. L. C, ann^e 1891, p. 650.

(3) Matin, 7 avril 1892.

(4) Intrcuisigeant, 18 mars 1892.

fait Evident de la mutilation ; aussi Skariatine^ daas un rapport ofdciel, qualifia un des medecins d'indigne de sa profession. Skariatine fut poursuivi k cause de cela. Un juge dlnstruction fut charge de Tenqu^te : les officiers Savenkov, Jikharef, Danilevsky t^moign^reut des infamies, des abus. Alors le chef de la division vint au regiment et r^unit les officiers pour leur dire que certains officiers avaient Taudace de soutenir Skariatine qui s'appliquait k brouiller tout le monde. « Selon mou conclut le g6n6ral, il faudrait exclure ces officiers du rigiment comme on chasse une brebis galexise hors du trou^ peau. » II r^sulta de Ik que Savenkov, Jikharef, Danilevsky et Sytchevsky furent exclus de rarm6e! (1)

En 1884, le soldat italien Misd^a, dans un acc^s de folic causae par le d^sespoir, tue diverges personnes. Bien que le crime fut du ressort de la justice ordinaire, le tribunal militaire, appel6 k le juger, le condamna k mort. Le minist^re public, un officier, se vanta de cet arbitraire car, dit-il, c en ce cas donner une entorse k la loi est cBuvre sacro-sainte , pourvu qu'on fasse un exemple. » (2)

En ces faits-types, comme dans tousceux cit^s au cours de cet essai, se retrouvent, k Tanalyse de leur 6tiolegie, les m^mes facteurs : exacer-

(1) Tikhomirov. L. C, p. 395-396.

(2) Merlino. L. C, p. 217.

bation du concept autorit6, solidarity professionnelle, anesth6sie morale. Seul lefacteur violence disparait ou sepr^sente consid^rablement att6nu6.

Point n'est la peine d'examiner en detail chacun de ces cas-types, le lecteur ais^ment trouvera, en les affaires Telesco, NoUet, La Panouse, X..., etc., les ^16ment8 constitutifs de rezacerbation du concept autorit^ ; en les affaires Fr^mondeau, Cocojar, Skariatine etc., ceux constitutifs de la solidarity professionnelle ; en les affaires Graman, Bordelais, Chevalier, etc , ceux constitutifs de Taaesth^sie morale.

D^aucuns, observateurs superficiels, pourraient objecter que ce sont Ik des cas exceptionnels et nullement types de ce qui est. Cette objection ne vaut. En effet, T^tat d'esprit qu'ils r^v^lent est conforme k celui d6cel6 par toute la s6rie des fails signal6s pr6c6demmeDt, pulsus parmi des milliers d*autres analogues.

En outre, j'ai pa relever dans les journaux de province, sans choixpr^alable (1) les comptes

(1) Pour des causes inutiles k relater, Tagence de coupures de joumauXf le Courrier de la Presse^ m'envoyail les coupures concemant le militarisme et parmi elles les comptes rendus des conseils de guerre parus dans les journaux locaux. II n*y eut aucun choix de ma part» aucune id6e pr^conQue qui me fit proc^der k leur d^pouillement. Je liens d'ailleurs les noms et dates des journaux k la disposition de

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rendus de 112 affaires jug^es pendant le premier trimestre de 1892 par les conseils de guerre de quinze villes fran^aises (Alger, Auch, Besan con, Blidah, Bordeaux, Grenoble, Le Mans, Lille Lyon, Nancy, Nantes, Oran, Rouen, Toulouse Tours). Sur ces 112 affaires, 65, soit 58,03 0/0 concernaient des crimes militaires (insubordi nation, outrages, voles de fait, desertion, insoumission). Ces 65 crimes militaires n'entrain^rent que sept acquittements, soit 10,77 0/0, alors que les crimes militarises (vols), au nombre de 47, donnaient une proportion d'acquittement ds 25,53 0/0. Sur ces 65 affaires militaires, quatorze concernaient des voies de fait ou des outrages par gestes ou menaces k des supirieurs ; aucun accuse parmi ces quatorze ne b^neficia d'un acquittement. II y eut trois inculp6s pour voies de fait sif r des infirieurs et sur ces trois inculp^s

ceux qui voudraient verifier les fails d*ou j*ai tir^ les chifires ci-dessus. li y a done probability tr^s grande pour que ces conseils de guerre repr^sentenl la moyenne de la mani^re de juger des conseils de guerre. Dans la mentality que ces jugemenls d^c^lent, nlnterviennent point comme tacteurs les milieux climat^riques et sociaux puisque les villes ou si^geaient ces conseils sont sous des climats diff^rents, sent de population urbaine beaucoup difi^rente et par suite le milieu social pr^senle des difi^rences. L*influence professionnelle seule agit sur la c^r^bralit^ des officiers-juges pour determiner les jugements.

deux furent acquiitis^ le troisi^me condamn^ au minimum.

Si, maiDtenant on examine en quoi consistaient les outrages ou les voies de fait des inKrieurs aux sop^rieurs, on constate, par exemple, que deux soldals furent condamn^s & un an de prison pour avoir dit k un caporal, Tun « esp^ce de vendu », Tautre c si tu itais civil je te casserais les reins »; deux autres furent condamn^s a mort pour avoir, Tun, jet6 ses boutons de capote k la t6te du president du conseil de guerre, Tautre pour avoir lanc6 une boucle de pantalon dans le dos d'un officier.

. On avoueraque cescondamnations impitoyables quand il s*agit iHnfirieurs faulifs, ces acquittements certains quand il s'agit de supMeurs^ montrent sans conteste une strange exasp^ation du concept autorit6, une non moins strange solidarity . professionnelle. La disproportion stup6* fiante entre Tacte, motif de la condamnation, et la p6nalit6 inflig^e d^couvre nettement Tanesthteie morale des professionnels. Cette disproportion entre Tacte-motif (outrages) et Tactemotiv6 (p6nalit6), nous la retrouvons dans nombre de crimes selon la loi, surtout ceux commis par des individus que les criminalistes, pai*tisans d'une responsabilit6 partielle, ont tendance k

consid^rer comme irrespoDsables. Cette analogie entre le professioanel miliiaire et le criminel t6ratologique est k rapprocher de celle que nous avoDS constat^e relativement k Tanalg^sie physique.

On ne peut valablement arguer que ces Huts sont ezceptionnels ; la fagon dont nous les avons recueillis ne pr^supposait aucun r^sultat d^teiv min^ ; la frequence de ces ph6nom6nes et leur intemationalisme prouvent la nonvaleur de cet argument. Ce sont Ik purement et simplement des faits symptomatiques d'un 6tat essentiel de la profession. Sous les influences, Educative pr^alable k Tentr^e dans le metier, et professionnelle agissant sur des c6r6bralit6s pr^dispos^es, se forme n^cessairement une mentality sp6ciale. Gelle-ci con^oit comme bien, justes, ces actes que le pldlosophe ne peut pas ne pas bl&mer et r^prouver.

D'aucuns, se retranchant sur ce dernier boulevard, argueront des n6cessit6s de la discipline ; par suite, acceptant la definition que nous avons propos^e pour le crime, ils diront que ce ce sont \k des crimes n^cessaires, cons6quemme&t inbl&mablesr, louables mdme. Si Ton consid6re ces faits sans parti pris, en admettant la necessity de la discipline, on est amen6 in61uc*

tabiement k denier k ces ph^nom^nes la pos8i« bilitd de la inainteDir; bien plus ils en sont destructeurs. En effet, la disproportion entre racte-motif et la p^nalit^-moiiv^e frappe tons les individuSy m6me les moins penseurs, et provoque chex eux uiie reaction qui se maoifeste diversement suivant leur personnel temperament. Cette reaction est encore accrue par la comparaison que chacun est poussjft k faire entre le traitement infligd aux soldats et celui inflig6 aux sup6rieurs pour des actes identiques.

Ces faitSf k notre 6poque de publicity, sont connus de tons par les millions de feuilles chaque jour r^pandues ; chacun k leur lecture est amen6 k la r^Qexion, et de cette reflexion coDSciente ou inconsciente nait Tesprit d'indiscipline. Les individus arrivant ainsi sous lea drapeaux ne poss^dent point Tesprit militaire; ce sont des militarises qui passeront leur temps de service en r^agissant, suivant leur temperament, passivement ou activement, centre la discipline chere aux professionnels. L'esprit d mdiscipline chez les militarises a oblige k uq afiaiblissemen t de la discipline ce dont se plaignent sans cesse ses admirateurs. Us proposent une severite plus grande et surtout la non-publicit6 de ces faits. Ce sont Ik des propositions irrefle*

cbies, car & noire ^poque de libre ezamen — j^entends socialement libre — la publicity est inenchalnable et une s6v6rit6 plus grande ne pourrait qu*activer encore la reaction dont les symptCmes sont multiples, reaction que nous jugeons moralisante, bonne et juste.

Dans les affaires Bordelais, Uny, 0..., Texacerbation du concept « superiority professionnelle » conduit les professionnels k une manifestation curieuse : conviction d*6tre omniscient ou tout au moins plus savant que tout autre individu non-professionnel militaire. II ne faut pas croire que cette conception est sp6ciale aux professionnels-juges dans cette affaire ; elle est g6n6ralc, ^ des degr^s diff^rents, chez tout individu porteur d'un uniforme ou simplement rev^tu d'un pouvoir quelconque. Ainsi, en ces affaires, plus savants en maladies mentales que les m^decins ^talent les officiers, de mdme que dans les affaires Eyraud, Anastay (1), etc., plus savants que les ali^nistes ^taient les magistrats. Chez les professionnels militaires, cette conviction de Tomniscience ou de la plus grande connaissance se constate,

(1) On lira fhictueusement k ce sujct une br^ve 6tude critique du D' A. Conre parue dans VArt Focial sous le litre: Notes et Reflexions sur la Justice criminelie en France. A propos de Tafiaire Anastay. 1893.

pour ua observateur sagace, mfime dans lea milieux mondains. II semble que le fait de revfitir UQ uuiforme octroie k celui qui en est digne le don miraculeuz des connaissances multiples. La profession militaire est si sup6rieure k toutes les autres que tout membre d'icelle poss^de les connaissances les plus diverses ; ils dogmatisent de omni re scibili et quibusdam aim.

On pent faire la constatation de cet esprit dans la c^l^bre affaire Turpin oil Ton voit des professionnels-militaires oiettre toutes sortes d'entraves k radoption d*un ezplosif parce quails n*en sont point les inventeurs. Quand il est enfin adopts, on les voit se Tapproprier, s*en faire declarer les auteurs pour accaparer la gloire, tant ils sont convaincus qu'eux seuls professionnels sont capables de cette invention. Ce n'est point Ik une assertion sans preuve, le lecteur qui en douterait pourra se reporter k Minisihre et Milinite^ oil il trouvera tons les faits exposes en detail, avec une correspondance officielle bien suggestive. En d'autres affaires cont^es dans des ouvrages, on observe la mdme tendance mentale k Taffirmation de leur omniscience. Ainsi dans 1*^4 gome d'une sociiti^ nous avons constats deux cas au sujet des ballons diriges^Ies et de T^tamage des obus.

Non-seulement le professionnel tend k afflrmer

son omniscience vis-i-vis du civil, mais encore dans le sein de la profession, yis-4-yis des autres militaires ne faisant point partie de la mtoe arme. Les exemples suivants le prouvent :

En 1866, le commandant d'infanterie Chassepot pr^senta un fusil que la commission d'artillerie n'examina point. Pour obtenir cet examen, le commandant dut, en pleine revue, sortir des rangs et presenter un placet k Tempereur. Napol6on III nomma une commipsion sp^ciale d'examen compos^e de g^n^raux. A Tunanimit^ moins une voix la commission adopta le chassepot et cetle voix ^tait celle du repr^sentant de la commission d'artillerie. Le g^n^ral Bourbaki, president, lui dit : cc G^n^ral, c'est honteux. vous avez vot6 contre votre conscience. » (Ij

En 1872, M. Odobez, manufacturier k Morez^ pr^sente un fusil k une commission pr^sid^e par le g^n^ral Douai qui dit k Tinventeur : « Notre commission 6tant faite pourrechercher le perfectionnement k apporter aux armes de guerre, nous lie pouvons adopter le fusil d*un civil. » (2)

En 1886, M. A. Picard, pr^sentant un fusil, le

-\ g6n6ral d'artillerie Nismes dit au g6n6ral dln-

^ fanterie Picard, oncle de Tinventeur : c Tout ce

qu'on invente doit d'abord porter le nom de Gras,

(1) A. Picard. — Le fusil d rip4tition et le patriotisme de la commission d'artillerie^ p. 7. •» Brochure iQ-8« — Paris 1886.

(2) A. Picard. L. C, p. 7.

puis un autre nom s'il y a lieu. » Le g6n6ral Heard observa alors : « Et si mon neveu consentait k ne r^clamer a I'Etat, en cas de succ^s, que le simple remboursement des d^penses necessities par ses recherches, qu'arriverait-il ? » — « Oh! alors, r^pondit le general Nismes, la situation aurait pu et pourrait 6tre bien modifi^e. » Eq une autre conversation le directeur de Tartillerie Nismes dit : « Tant que vous r6serverez des droits d*auteur sur vos presentations au gouvernement, je m'opposerai k toute nouvelle transformation a faire en manufacture. » Le general RoUand dit k M. A. Picard : « Vous ne r^ussirez jamais puisque vous n'etes pas de Tartillerie. > Le lieutenant colonel Lebel fut le rapporteur de la commission, son rapport fut defavorable au fusil Picard. M. Lebel pr4sentait lui-m^me un fusil qui fut adopie. (1)

Le commandant du g6nie Ch. Renard, auteur d'un ballon dirigeable qu*il construit aux frais de TEtat, est toujours rapporteur sur les projets de ballon soumis au minist^re de la guerre. Le commandant d'artillerie Penel dit un jour k cet ^gard : t M. Renard rejette de piano tons les projets soumis a la section technique. » (2)

Ges affaires eclairent bien la mentality des pro-

(1) A. Picard. L. C, p. 11, 33 et 34. — Ministir^ et MilUiUe, p. 64-10.

(2) A. Hamon et G. Bachot, p. 298. Agonie d'une 80ci4t4^ — Paris 1889. Savine ^diteur.

fessionnels qui, dans le sein de la professioDf ont cr66 des sortes de clans en opposition entre eux. L'observation du g6n6ral Bourbaki, les dires des g^n^raux Nismes et Rolland, la remarque du commandant Penel montrent cet antagonisme des armes en m6me temps qu'elles r6v^lent chez le g^n^ral Nismes, le commandant Renard, etc., cette tendance a affirmer la superiority de leur savoir sur les autres professionnels d'une arme diff^rente, ou sur le civil comme le prouve la r^ponse du general Douai. En mdme temps Tacte du commandant Renard, du lieutenant-colonel Lebel, acceptant de rapporter sur des engins de guerre de mdme nature que ceux dont ils sent eux-m^mes inventeurs, acte qui les fait k la fois juge et partie, r6v6le, chez ces individus, une deiicatesse peu affin^e, in dice d'une morality fruste constatable aussi chez ceux qui choisissent ces officiers pour rapporter sur ces questions.

Cette pretention k I'omniscience ou tout au moins k la superiority de leurs connaissances, les professionnels Tout d'autant plus qu'ils avancent en grade. L'adjonction d'un galon sur la manche deleur tunique, 41ui seul, leur octroie une science plus profoude ; cela leur paralt tant naturel qu'ils ne congoivent pas qu'on trouve etrange semblable pretention. lis arrivent dans cet ordre d'idees i

une infatuation et d^autre part k un asservissement absolument ridicules. Ainsi par cela seul qu'ils expriment une pens^e, elle est I'expression de la v6rit6 ; ils ne peuvent se tromper ; et des subordonn^s, tout-i-fait convaincus de la fausset^ de ces id^es, les approuveront, tant 11 leur paraltrait monstrueuz de s'^lever contre les assertions d*un individu, leur sup^rieur en grade. Pour les professionnels, la profondeur et la multiplicit6 des connaissances sont correlatives du grade.

Get 6 tat d'esprit n'est pas unanime, mais il est general, les exemples ci dessus par la diversity des individus mis en cause le montrent. Si Ton r^fl^chit sur cette phrase d'un m^decin militaire, phrase pr6c6deniment cit6e : « Tout porteur de . sabre ou d'6p6e pr6tend ou pense que la soci^t6 est faite pour le militaire », on voit encore mieux la generalisation de cet etat d^esprit. Les lecteurs de la D4b&cle se rappellent sans doute que Zola a note ce sentiment dans le commencement de son OBuvre.

Ces pretentions, genitrices d'actes criminels, doivent leur origine k la conception que les professionnels se font de la discipline et de leur superiorite professionnelle. De par leur passage dans des ecoles speciales, oil ils sont arrives « par un travail machinal et monstrueux », comma

I'^crit Taine, ces professionnels ont subi une homog^nisation de leur mentality. Chez eux « se trouvent supprim^s, 6crivions-nous (I), Toriginalit6, la conception diflKrentielle le fails, d'id^es abstraites, d'od robligatori6t6 pour ces esprits de n'avoiraucuneid^e nouvelle etm^me de s'opposer A Texpansion de ces id^es nouvelles. lis sonl routiniers par principe et ils ne peuvent 6tre autrementpuisque toute invenlion est en contradiction ai6cessaire avec ce qui est admis, c'est-^-dire avec •ce qu'ils ont appris. » « Au sortir de ces m^mes 6coles, dit Taine (2), la fatigue profonde, Talan- .^uissement, la fl^nerie au caf6 ou k domicile, I'affaissement c6r6bral d sont les ph6nom^nes d^cessairement subis par tous ceux qui y ont pass6.

Ces individus, entr6b dans la carri^re des >armes, subissent, en sus de cette homog6nisation ^t de cet aflfaissement c6r6braux, les influences de la discipline et de Tinfatuation professionnelle. La consequence logique est une hyperexcitation du concept superiority doti reaction negative <!ontre toute id6e qui n'6mane pas d'eux, et une Atrophic absolue de rindividualit6, tous 616-

(1) A. Hamon el G. Bachot. Miniatire et Melinite, p. 130. ^) H. Taine. Vie et Opinions de Thomas Graindorge.

meats qui se rencontrent dans leurs agissements» dans les fails-types que nous venons de rapporter. II se d^veloppe chez les profession nels une v^ri- « table m^galomanie sp^ciale, une forme de c^sarite. Les agissements qui en r^sultent sont souvent criminels car ils I^sent des individualit^s nombreuses. Cette forme de la criminality militaire est analogue k la criminality d^autres dStenteurs de TAutorit^ : les magistrals, les fonctionnaires de certaines administrations sp^ciales telles que ^ Ponts-et-Chauss^es, etc.

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