CHAPITRE X
seiualit£
Nul ne peut se soustraire aux besoins g^n^siques, leur satisfaction n'est done nullement caract^ristique de la psychologie d*une profession. Cependant dans la profes^sion militaire, on trouve certains modes de satisfaction de ces besoins, sinon sp^ciauz k la profession, au moins plus frequents chez elle que dans tout autre. Ainsi il n*est point de guerre sans viols, il est banal de le dire bien que, dans lea r^cits de guerre, on en trouve relativement peu de narr^s car les auienrs ont 6prouv6 le m6me scrupule que M. H. Gauthier-Villars a not6 en publiant le carnet du lieutenant Emmar. Toutefois, dans les exemples
par nous cit^s, on a pu en relever plusieurs cas.
Ces viols ne doivent point surprendre car la guerre reveille la bdte en Thomme ; elle obnubUe les sentiments de piti6, nous Tavons constats par moult exemples-types, en m6me temps qu'elle supprime toute entrave aux instincts bestiaux — survivance de I'animale ancestralit^, — qui gisent €n tout enc^phale bumain. Le besoin g^n^sique ^tant un des plus impSrieux de tons, sa satisfaction par tons moyens s'impose et de U n6cessairement nait le viol, la conqudte feminine par une cour ad hoc exigeant trop de temps. D'ailleurs, 11 semblerait que le meurtre appelle le coXt et la d^bauche ; dans les guerres 6trang^res ou civiles, des colts sanglants suivent toujours les batailles. Oombien d'assassinats sont suivis de debauches! Les impulsivit^s de queiques individus se donnent libre cours et les aulres par crainte du ridi- •cule imitent. II y a une griserie du sang qui pousse les hommes k satisfaire leurs besoins g^n^siques par tons les moyens, sans s'occuper s*ils l^sent ou non autrui.
Get ^tat est une consequence ineluctable de la guerre, mais en p^riode de paix cette griserie du sang n*existe plus, aussi la satisfaction g^nesique n'a plus lieu que rarement par les viols. Outre que la violence, sp^ciale au milieu, est attenu^e.
il y a la crainte d*une p^nalit^, do ropinion publique qui agit sur les individus en m6me temps que les locgs loisirs d'une garnison leur permettent de conqu^rir des fommes par une cour ad hoc ou de recourir aux maisons publiques, toujours nombreuses en les villes militaires. Point n*est besoin d*6tre un observateurprofond pour noter que les femmes sont le grand sujet des conversations — reflets des pens^es — des militaires dans leur d^scBuvrement des villes de garnison. II suffit de rem^morer ses souvenirs pour constater ce fait ; 11 suffit d'avoir fr6quent6 quelque pen les caf^s ou vont les officiers pour le noter, voyant le jeu s'ajouter k ce grand sujet des conversations. Qui ne salt la grossi^ret6 pornographique des chansons de marche, ^^s paroles mises sur les sonneries de clairon ou de trompette ? A titre de document, et comme touche du tableau psychique de la profession, je citerai le refrain suivant :
Ah 1 le bon cur^ que nous avons \k 1 Quel V... de chien qu*il a, long comme le bras.
Dans les milieux militaires, les app^tits sexuels
semblent se surexciter. Gela est probablement dti
k Taction mutuelle des individus les uns sur les
autres. Si Ton observe une troupe en marche,
quand elle rencontre une femme, on voit les
regards s'allumer, on entend les lazzis grivois ou grossiers. Les officiers, qui, g^n^ralement, soot dUme culture plus polic^e que les soldats, gens du peuple sans grande Education; les officiers, dis-je, participent de cet « allumement » g^n^ral et comme leurs hommes, avec eux quelquefois, ^changent des remarques grossi^res sur la femme. Le d^soBuvrement, rinintellectualit^ des travaux militaires doivent aussi avoir une inQuence excitante sur les besoins g6n6siques, causes d'une grande quantity de manquements k la morale commune (vols, etc.), de la part des militaires ayant pen ou point de ressources p^caniaires.
<c C'est un fait d'exp6rience, 6crit M. J. Chevalier (1), toules les fois que pour une raison ou pour une autre, on r6unit et on fait vivre en commun un grand nombre d'individus du m^me sexe k Texclusion de Tautre, on voit naitre et se d6velopper presque fatalement, comme une sorte de miasme, la depravation qui pousse cesindividus aux rapprochements contre nature, la perversion eDdemo-6pid6mique des masses. Sont, k ce point de vue, corruptrices toutes les grandes coUectivit6s quelles qu'elles soient, p^nitentiaires, militaires, religieuses, etc »
(1) VInversion sexuelle, p. 199, 202, 203, 208. — Lyon 1^93. Storck ddileur.
c Parquer dans une enceinle plus ou moins limit^e un certaia nombre dHndividus de in6me seze et de mftmes app^tits, c'est le vouer fatalement k la demoralisation; Tentassement des hommes engendre le vice centre nature aussi siirement que la fi^vre typholde. Plusieurs termes concourent k pareille floraison : le contact imm^diatf incessant, exclusif ; le logement en commun avec ses promiscuit^s du jour et de la nuit oti les operations de la toilette et lea basses fonctions de la nature s'accomplissent forcement par tous, sous les yeuz de tous ; Tinggalite des iges ; Timitation ; la peur de paraitre ridiculement deiicat et quelquefois les menaces et les violences... Les armies de terre et de mer ne sont pas k I'abri de la depravation en temps de paiz et surtout en campagne... »
Et Corre dit d'autre part : « L'agglomeration trop dense est mauvaise pour Thomme, k TAge de certains besoins, qu'il n'a aucun moyen de satisfaire... Les plus vicieuz deviennent des pederastres ; les timides resistent aux tentations perverses pour s'abandonner aux joies solitaires de Tonanisme. » (1)
(i) Aper^u giniral d9 la crindnaUU militaire en France, p. 13.
La p6d6rastie est le Tiee des agglomerations masculines, c'est par suite un vice essentiellement militaire. II n'atteint point seulemeut les soldats par obligation, individus sans ressources pour se payer les filles n^cessaires a la satisfaction de leurs besoins, mais encore les militaires par election, les ofQciers.
Les actes p^d^rastiques ne sont point tant rares que d'aucuns le croiraient, mais il est difficile d'etablir une enqu^te k ce sujet. C'est surtout dans les armies coloniales, celles garnisonnant dans les pays d'Orient ou la p^d^rastie n'est point Tobjet de la reprobation publique, que Ton constate la frequence de cette inversion. Lacassagne la signale pour TAlgerie en parlant surtout des soldats qui n*ont pas moyen de solder Tamour feminin. Chez les disciplinaires, ou d'une fagon absolue manque Teiement femelle, Tinversion sexuelle revet les formes les plus diverses (ped6rastie, onanisme, bestialite, etc.), donnant lieu k de si etranges scenes qu*il est impossible de les retracer en frangais. (1)
Bien que, de ce chef, la profession soit un milieu d'incubation d*ou se repand, dans la societe,
(1} Nous tenons de source sAre que Birihij k ce sujet, a subi des coupures necessaires, malgre quli e^t et§ utile au psychologue de connaltre de ces scenes.
cette inversion sexuelle, il se produit ce fait que laplupart des hommes, adoDn^s auz pratiques de la p^d^rastie pendant leur temps obligatoire de service, uue fois rentr^s dans le sein de la soci6t6 civile, abandonnent ces pratiques d'autant plus ais6ment que Tamour f^minin leur est possible. lis ne sont point tant accoutum^s k cet amour masculin qu'ils ne le puissent oublier quand il leur est permis de faire autrement.
II en est diff^remment des professionnels militaires ; le plus souvent leurs moyens leur permettraient de se payer les femmes n^cessaires k Tassouvissement de leur sens g^n^sique , cependant ils se livrent nombreux, en Tarm^e coloniale surtout, aux actes p^d^rastiques. Les quelques exemples suivants le montrent.
En une lettre, le g6n6ral de Lamorici6re, parlant du mar^chal Changarnier, ^crivait: « En Afrique, nous en ^tions tous, mais lui en est rest6 ici. » (1)
A M6d^ab, au 1'' spahis, le m6decin-major Boyer, en avril 1891, constate des affections anales (rel&chement du sphincter), chez plusieurs soldats. II les interroge et apprend que Tauteur de ces d^sordres organiques est le capitaine Bonis, chevalier delal^gion d'honneur. Aid^de M. Rocas,
(1) A. Hamon. L. C, ann^e 1891, p. 653.
lieutenant, 11 fait une discrete enqudte k la suite de laquelle il adresse au colonel de Vergennes un rapport accusant formellement M. Bouisde p6d6ra^tie et de vols sur Tordinaire de ses hommes. Le 21 avril, veille de Tinspection g6D6rale, le commandement de Tescadron est retire k M. Bouis, invito k demander sa mise & la retraite. Le lieutenant Rocas est envoys en disgr&ce & Laghouat et iay6 du tableau pour la crolz et Tavancement. M. Boyer conte les faits au g6n6ral-inspecteur qui, avec le colonel ei le commandant de la Panouse, Tinvite 4 se taire. En mai, M. Bouis frappe k llmproviste M. Boyer, qui depose une plainte devant le juge de paix. Le colonel arr^te Taffaire qui regarde Tautorit^ milltaire et invite le m6decin-major k se battre en duel avec le p6d6raste. Celui-Ii refuse naturellement de croiser le fer avec un voleur. Le conseil r6gimentaire se r^unit et, sans audition de temoins, declare M. Bouis innocent des faits de vols et de p6d6rastie et M. Boyer coupable de forfaiture k I'honneur. Ne voulant pas rester sous cette accusation de ]&chet6, ce dernier 6crit au doyen des capitaines qu'il est pr6t k se battre avec quiconque se portera garant de I'honneur du capitaine Bouis. Personne ne se pr6sente. En juillet, devant tons les officiers, le commandant de la Panouse insulte son inf^rieur, M. Boyer, le chassant de sa presence. Quelques jours plus tard, k la r6ceptioa d un regiment de passage, M. Boyer reproche publiquement ce fait k son chef qui le punit d*arr6ts simples, changes en arrets forces par le
colonel, transform6s en arrets de forteresse par le gto^ral. Dans la nuit du i*' au 2 aoidt, M. Bonis est surpris dans un garni borgne avec un jenne arabe d^vdtu, rempla^nt le spahis sous ses ordres. II y ayait excitation de mineur k la d6bauche, I'arabe ayant moins de quinze ans.
M. Bouis est emmen^ au poste oti il resta pendant onze heures ; des poursuites vont avoir lieu mais le commandant, en Tabsence du colonel, reyendique TafTaire et rend une ordonnance de nonlieu. M. Boyer est mis, le 4 septembre, en nonactivity par retrait d'emploi et embarqu^ pour la France. M. Bouis est mis ^ la retraite sur sa demande. II est Evident que le colonel et le commandant avaient int^rdt k pi*ot6ger M. Bonis. — Seraient-ils des sectateurs de Tamour socratique ? — Le procureur de Biidah 6crit au maire de M6dtoh, M. Daudet, pour Tinviter a r^voquer les quatre agents qui avaient arr6t6 M. Bouis; le maire refuse et invite le parquet k poursuivre ; quant k lui, il estimait que ses agents avaient accompli leur devoir. Toute la population civile 6tait d*ailleurs pour M. Boyer, connaissant M. Bouis et ses prouesses. Alors le parquet poursuit les quatre agents sous Tinculpation de violation de domicile et de sequestration arbitraire ; Taffaire vint devant le tribunal correctionnel de Biidah, le 10 octobre. M. Bouis, partie civile, demandait 100,000 francs de dommagesint6r£ts. Le tribunal se d^clara incompetent, renvoyant les pr^venus devant la Gour d'assises ; le ministere public fit appel et Taffaire fut 6vo-
qude devant la Oour d' Alger qui rendit son arr6t le 23 Janvier 1892. II infirmait le jugement et d^clarait: Bonis 6tait signals comme faisant habituellement des propositions d6shonn6tes k de jeunes gargons ; le brigadier de police ne pouvait se m^prendre sur la raison qui conduisait Bonis et le jeune Arabe k Thdtel d'Orient, maison peu recommandable ; les agents ont frapp6 & la I>orte et le capitaine a lui-m^me ouvert, il n*y a done pas de violation de domicile ; c*est sur les instructions du commissaire de police que les agents ont eu cette conduite : ils avaient la certitude que, dans ceth6teIborgne,un d^lit se com-* mettait et la conviction d'un devoir k accompUr. En consequence la Gour renvoyait les pr^venus des fins de la plainte, d^boutait M. Bouis de sa demande et le condamnait aux d^pens. (1)
A Cho-Bo, la garde muong (cadres : officiers europ^ens) fut men6e k la baguette. Les plus effroyables punitions corporelles punissent les fautes les plus I6g6res et parfois m£me les plus introuvables. Les retenues de soldo les plus arbitraires furent faites, on n'a jamais su ou voulu dire au profit de qui. Les soldats muongs servaient de coolies, de boys, de femmes, vplontairement ou par force, aux d680Buvr6s et aux indignes qu'on leur avait donn6 comme chefs. (2)
(1) A. HamOD. L. C, ann^e 1891, p. 654-655. — Ces fails ont 6t6 Tobjet (l*un rapport au S^nat par M. le s^nateur Dide (Journal offlciel 15 juin 1892.) — Voir aussl Le scandals de Midiah, Brochure in-S de 47 pages. — Paris 1891.
(2) Mat-Giol. Deux ann^es de tutte, p. 75-76. — Paris 1892. Savine 6diteur.
Le 11 novembre 1891 une scandaleuse aflTaire 6tait d^couverte k Gh&lons. Un capitaine de chasseurs, M. Lef^yre, tr^s riche« uu lieutenaiit, M. Piity, fils d'uu offlcier g^n^ral, un marshal des logis Maillet ^ il avait Thabitude de porter un maillot en dentelle rose, — un soldat, Barre, furent compromis dans une affaire de p^d^rastie. Le mar^chal des logis fut cass6 et envoys, ainsi que le soldat, auz compagnies de discipline ; les officiers quitt^rent simplement Tarm^e. (1)
En Janvier 1893, k TIemcen, un petit gar^on de six ans fut Tobjet d*une tentative de viol par deux militaires (officiers ou sous-offlciers de chasseurs). Son corps 6tait labour^ de coups d'6peron ; des pieces de monnaie adh^raient k la peau, comme collies, tant on les avait fortement appuy^es sur ses flancs. L'enfant a surv^cu, il fut plus de deux mois k I'hdpital. La justice civile ouvrit une instruction et passa la main k la justice militaire qui resta oisive. (2)
Je me tiens k ces citations. On remarquera qu*en ces exemples-types divers actes criminels se greffent sur Tacte p^d^rastique et parmi eux 11 est ais6 de mettre en lumi6re ceux caract^ristiques de la profession. La violence se retrouve dans les agissements de la garde muong, de Taffaire de TIemcen ; Tabus du pouvoir se r^v^le
(1) A. Hamon. L. C, ann6e 1891 , p. 653.
(2) Seho d^Oran, Radical AlgirUn, 18 mars 1893.
dans les affaires de M6d^ah et de Gh&lons ; on constate des vols dans les affaires Bonis et de la garde muong.
Dans Taffaire de M^d^ah, la solidarity provoque ce fait stup^flant: M. Bonis d6clar^ innocent, M. Boyer d6clar6 coupable d*avoirforfaitiriionneur parce qn'il a r6v6l6 les ignominies d'un p6d6raste et d'un voleur, M. Rocas puni pources mSmes revelations ! Les faits sont publics, notoires, prouv6s et malgre un lumineux rapport d'un s6nateur, M. Dide, le docteur Boyer est toujours en retrait d'emploi. Les officiers de tous grades, devant qui le fait a ^t^ port^, se sont 80lidaris6s avec un p^d^raste par esprit de corps, qui, 14 encore, est g^niteur d'actes criminels vis-4-vis MM. Boyer et Rocas.
Le m^me ph^nom^ne se constate dans Taffaire de Chalons. II est Evident, pour qui n'a pas de parti-pris, que les simples soldats sont p6d6rastes avec leurs sup^rieurs, souvent par crainte. lis n'osent refuser, ils savent trop la multitude de moyens que poss6dent les sup6rieurs pour « repincer » les inf6rieurs qui se refusent de leur bb^ir. En tout cas, il est certain que jamais un 8oldat n'osera faire des propositions k un officier. II se deduit de 1^, si on accepte Tid^e de culpability et de penality, que le sup6rieur est plus
coupable, puisque incitateur, que riuf^rieur; logiquement la p6nalit6 doit done £tre plus forte pour le sup^rieur que pour riuKrieur. En fait, c'est le contraire qui a lieu parce qu'intervient I'esprit de corps. Ainsi, dans Taffaire de Gh&lons, le soldat et le sous officier sont punis disciplinairement; les officiers restent indemnes, lis quittent Tarm^e, ce qui ne peut £tre consid6r6 comme une punition.
Dans ces affau^es de M6d6ah, Ch&lons, Cho*Bo, Tlemceui les agissements de I'autorit^ militaire, et par consequent de Tessence des professionnels dans cette profession hi^rarchis^e, ^clairent vigQureusement la psych ologie des ezergants du metier des armes. , lis viennent une fois encore en confirmer la nature stabile par tons les ezemples-types pr6c^dents.