EFFETS DE LA PROFESSION SUR LA MENTALITE DE SES MEMBRES
On vient de voir par quelques faits-types quelle ^8t la nature du métier des armes et on a pu <X)n8tater que la violence en est la caractéristique. Il n'est point nécessaire d'avoir été soldat pour le savoir, il sufElt de tant soi peu réfléchir.
Les individus, qui, par vocation, choisissent un tel métier, décèlent évidemment, par cette élection, une propension naturelle à la brutalité. IlS'Saveni que la fonction du militaire est de tuer ^t, malgré ce, ils entrent en cette carrière des armes. Il y a certainement chez ces individus une. organisation physiologique qui les rend, pour remplir les conditions meurtrières de la
profession militaire, plus aptes que ne le seraient d'autres individus portés par leur manière d'être vers le commerce, l'industrie, l'art, la science. Les militaires professionnels sont donc des prédisposés sur lesquels les conditions mésologiques^ de la profession retentiront fortement pour dé» terminer un état d'âme spécial, constatable en temps de paix aussi bien qu'en état de guerre.
Les militaires professionnels se recrutent dans^ la classe riche (noblesse et grosse bourgeoisie] et dans la classe moyenne. Pour ce « beau métier des^ armes », la source du recrutement est à peu près^ la même que pour les corps médical, enseignant des lycées et collèges, quç pour les magistrats, les hommes de science, artistes, littérateurs, ingénieurs. Tous ces individus, de ces professionsdiverses, appartiennent à la même couche sociale^ généralement d'esprit cultivé, de manières polies, fort éloignés de la brutalité.
Un certain nombre de professionnels militaires^ le sont pour ainsi dire héréditairement ; fils et descendants de militaires professionnels, ils entrent à leur tour dans la carrière, prédisposés^ à une adaptation rapide par leur organisme héréditairement déterminé, par leur éducation familiale soumise à l'influence de la profession paternelle.
Les individus, qui élisent pour la vie militaire,, passent en grande partie par des écoles spéciales. Là, ils subissent une éducation particulière qui sera d'autant meilleure qu'elle les appropriera mieux à la mission qui leur incombe, c'est-àdire à la guerre. Nécessairement, il en résulte^ la glorification de tous les grands tueurs d'hommes, l'exaltation des grands conquérants, et^ comme conséquence inéluctable, celle des actes^ qui, inévitablement, accompagnent les conquêtes, les combats, les batailles. Ces aspirants à la profession militaire vivent dans une atmosphère par-^ ticuliére où apparaît, comme but de leurs efforts^ l'imitation des célèbres hommes de guerre.
Annibal, César, Tamerlan, Gengiskhan, Charlemagne, Wallenstein, Tilly, Condé, Turenne, Maurice de Saxe, Bonaparte et sa pléiade de généraux, de Moltke, etc., leur semblent enviable»^ par les illustres actions qu'ils ont accomplies.
Le candidat au métier des armes vit tout entier plongé dans ce monde des massacreurs de peuples et il en résulte pour lui la conception d'une infinie supériorité de ces hommes sur le reste des humains. De même que le peintre place ses illustres prédécesseurs, les Holbein, les Raphaël, les Michel-Ange, les Rubens, les Murillo, bien au-dessus des plus illustres représentants de la
sciQQÇ6f de la philospphie, de Tart médipal, oi^atoisQ, etc^ de même le milil^ire ne voiti mmn hpHwne qui p^i^ae égaler ses héros, ,
Par ceUe éducation appropt iée, le professionBel militaire, subissant comme tout être rimitatimité naturelle, est poussé à l'imitation de ses héros -dans l'état de guerre, en même temps qu'il est. poussé à maintenir dans l'état de paix sa maniéa^e d'agir. Bien entendu, l'ambiant social réagit sur <:ette tendance pour atténuer ces agissements suivant l'interne disposition de chacun. De là résulte que ces agissements en l'état de paix seront identiques en nature à ceux constatés en temps de guerre, mais toujours d'un degré .d'intensité moindre et de formes plus ou moins, diverses, suivant l'état cérébral de chaque individu. De la diversité de ces formes, nous n'avons pas à nous occuper en ce mémoire, où,nous étùdionsla <5riminologie. professionnelle, c'est-à-dire les caractères communs à ces formes, xsaractères déterminés, par la profession.
c Chacun de nous, a écirit M; Nfaraudon de Monty^l (1), porte en son cerveaiu un crimimsl qui sommeille et dont le réveil dépend; en paj^U^ du dçgré de sa, léthçirgie, en partie du degrés de
{{) Arckioes d'Anthropologie criminelle, Mai 1892.
l'excitant, de sorte que le délinquant de demain, selon les circonstances, sera peut-être vo^s,. peut-être moi. » Citant cette pensée profonde d'un aliéniste criminaliste, j'ajoutai (1) : « On peut même dire que le criminel ne sommeille pas dans le cerveau, mais qu'il y est fort bien réveillé.» Voyons donc sous quelle forme ce réveil se manifeste chez les professionnels militaires.
La violence, nous venons de le constater,, eçt 1^ caractéristique de la profession militaire en Tétat de guerre. Il est conforme à la logique que, dans r^tat de paix, on constate des formes atténuées delà violence. Il serait, en effet, irrationnel de vpir des individus qui, en l'état de guerre, sont violents, devenir d'une angélique douceur en l'état de paix. On pourrait objecter que, les conditions mésologiques étant changées, les effets doivent être modifiés. Ils le sont aussi, mais en degré et non en nature. Gela est compréhensible, car, à Téitat de pai;c, les conditions mésologiques du professionnel militaire ne différent point tant qu'on ne croit à priori de celles existant à l'état de guçrre. S'il n'y a plus d'ennemi sur lequel puisse s'exercer la violence, ilrestele subordonné que le professionnel considère comme valant
(1) Almanach de la Question Sociale pour 1393, p. 168.
moins que lui, comme un inférieur, un être molestable à son gré, un individu d'une autre classe que lui. Il reste le civil, qui encore plus que le subordonné, semble, au professionnel militaire, un étranger. Sans être considéré comme d'une autre race, il apparaît au professionnel comme un homme d'une autre caste, ne pouvant être comparé avec lui qui a l'honneur de porter l'uniforme. Un monde les sépare : l'Officier, le Pékin ainsi qualifié par une sorte de mépris.
Il y a plus d'affinité entre professionnels-militaires de peuples différents qu'il n'y en a entre le pékin et l'officier d'un même pays. Il ne faut point s'en étonner puisque, le but des armées étant le même, quel que soit le pays, l'éducation doit être et est analogue, quel que soit le pays. De cette éducation résultent un même état d'esprit, une même manière de voir, des conceptions analogues, à peiue modifiées par les différences de caractères des individus et des nations. D'ailleurs cette analogie de profession, de classe, qui fait considérer comme des inférieurs, des étrangers, ceux qui n'exercent point la même profession, qui ne sontpoiut de la même classe sociale, fussent-ils du même pays, se présente dans un grand nombre de professions, de classes sociales.
A tout observateur des phénomènes sociaux, Touvrier français, par exemple, apparaît plus proche de l'ouvrier allemand que du capitaliste français. L'artiste a plus d'affinité pour l'artiste d'une autre nation que pour le bourgeois, le philistin de son pays. Un littérateur considère plus un littérateur étranger qu'un militaire, un financier national. Cet état d'esprit, constatable dans les grandes divisions professionnelles et sociales, n'est que la transformation de Tesprit de clan subi par toute l'humanité à une époque antérieure.
Cet esprit de clan a évolué, accroissant sans cesse la collectivité qu'il embrasse ; d'abord restreint à la petite tribu et dans la tribu à la profession, il s'est, avec le temps, étendu à la nation et dans la nation à la profession, puis aux professions analogues, formant ainsi de grandes divisions. Grâce à la rapidité des communications, à l'uniformisation qui se produit chez les peuples de civilisation aryenne, cette expansion s'est accrue et devant l'esprit de classe, de profession, se sont abaissées les frontières. On peut même prévoir que l'évolution continuant, cet esprit de classe embrassera de plus en plus des collectivités grandes. Déjà certains philosophes communistes, suivis et écoutés par une minorité importante,
préconisent et démontrent Téqui valence professionnelle. Comme conséquence, il en résultera la disparition de cet esprit profes^-îonnel. Par suite de révolution sociale due aux transformations économiques, les classes sont appelées à disparaître, et comme conséquence Tesprit de classe à son tour disparaîtra. C'est là un avenir peut-être prochain ; mais aujourd'hui il n'en est pas ainsi, l'esprit professionnel existe, et chez le militaire on le trouve à un haut degré.
Cette constatation ne peut se faire si on étudie le professionnel dans le monde, dans un salon où se coudoient militaires et industriels, financiers et hommes de lettres, etc. C'est là un milieu neutre, où les caractéristiques professionnelles et même individuelles disparaissent, sauf pour un observateur sagaceet attentif. En ce milieu mondain, sur tous les assistants, il y a comme un vernis qui cèle à des yeux inattentifs l'essence individuelle et professionnelle, qui crée momentanément une autre manière d'être, due à l'éducation policée, aux frottements mondains, à la compagnie des femmes. En un salon, le Moi de Tofficier, du Savant, du financier, sous l'influence du milieu, est superficiellement et momentanément modifié. Cette modification disparait dès que lïndividu se retrouve dans son milieu na-
turel et reparaît dès qu'il revient en Tambiant mondain. Ce n'est donc pas là qu'il faut observer le professionnel militaire pour connaître la forme criminelle caractéristique de la profession. Il faut l'observer à la caserne, dans l'exercice de sa profession, à l'état de paix, et dans le milieu civil, quand les « pékins » ne sont pas de même couche sociale que lui.